Un des thèmes récurrents de la pièce développée par
Peter Morgan est l’influence grandissante de la télévision et sa responsabilité dans la formation de l’opinion publique. La question reste aussi pertinente aujourd’hui qu’elle l’était après le Watergate, lorsque les interviews Frost-Nixon furent enregistrées. En examinant les deux camps qui entouraient Frost et Nixon avant les fameuses interviews, le dramaturge a poussé plus loin ses recherches en s’intéressant à la manière dont le petit écran, nouveau média à l’époque, a façonné les personnalités publiques des deux hommes.
Ce qu’il a découvert était très enrichissant : les deux hommes ont cherché à manipuler la télévision qui, en retour, leur a dicté sa loi. Si la télévision a été à plusieurs reprises une ennemie pour Nixon au cours de sa carrière, elle fut aussi une alliée précieuse dans son accession au pouvoir. En septembre 1952, il l’utilise avec une maîtrise remarquable lors de son «Checkers Speech», un discours destiné à émouvoir l’opinion publique au moment où il est accusé d’avoir été financé par une caisse noire - ce scandale menace sa candidature à la vice-présidence de Dwight Eisenhower. Il y apparaît comme un homme austère qui a son franc-parler, un solide produit de son éducation quaker.
À la demande d’Eisenhower, en mars 1954, celui qui est devenu vice-président utilise brillamment la télévision au cours de son discours contre Joseph McCarthy qui, s’en étant pris à l’armée tout entière dans sa croisade anti-communiste, met en péril les fondements mêmes de la société politique américaine. Nixon contribue alors à montrer à 20 millions des téléspectateurs combien peut être odieux cet homme que certains considéraient jusque-là comme au-dessus de tout soupçon. Pourtant, la télévision ne restera pas toujours l’alliée de Nixon. Les débats présidentiels télévisés de 1960 entre lui et Kennedy marquent le début d’une nouvelle ère : désormais, des experts décortiquent et analysent fiévreusement le message que tentent de faire passer les hommes politiques.

À l’image, Nixon transpire abondamment, son maquillage coule, il semble battu à plates coutures par le fringant JFK qui lui, reste calme et concentré. Les candidats ne sont plus seulement jugés sur leur expérience et leurs capacités pour le poste, mais sur leur télégénie... David Frost entame sa carrière à la télévision comme comédien. À la fin des années 60, il anime «The Frost Programme» sur la chaîne britannique ITV. L’émission est un précurseur
de ces shows d’«interrogatoires télévisés» qui deviendront par la suite un genre à part entière, dans le cadre de programmes d’actualités ou de téléréalité. C’est aussi un changement majeur pour l’ancien comédien : pour la première fois, on le prend au sérieux en tant qu’interviewer. Pourtant, assez vite, l’attrait de la gloire l’amène en Amérique et au monde du divertissement.
De 1969 à 1972, il anime «The David Frost Show», un talk-show dont les invités sont des célébrités allant de Richard Burton aux Rolling Stones. Puis l’émission est supprimée, et Frost ne réussit pas à trouver une autre chaîne américaine prête à l’engager. Il anime quelque temps un talk-show en Australie, invitant là encore des stars populaires, mais très vite, il aspire à revenir sur les ondes aux États-Unis et à être considéré comme un interviewer sérieux. Lorsque lui vient l’idée d’interviewer Richard Nixon, il a du mal à convaincre qu’il est l’homme de la situation. Ironiquement, c’est justement sa réputation de journaliste «léger» qui conduira Nixon à accepter de se prêter à la série d’interviews. Selon l’écrivain JamesReston, «la série d’interviews Frost/Nixon reste l’émission sur les affaires publiques la plus regardée de toute l’histoire de la télévision». Elle attira en effet plus de 45 millions de téléspectateurs, et marqua la dernière apparition majeure de Richard Nixon à la télévision avant sa mort, en avril 1994.