« Home » est né en voiture, en regardant les bords d’autoroute : des maisons à quelques mètres seulement des voies, avec des gens dans les jardins, des tables en plastique à quelques mètres des pots d’échappement, et d’autres maisons abandonnées aux fenêtres murées… Des maisons comme des histoires qui défilent à travers les vitres de la voiture.
Rythmé par le mouvement incessant du flux et reflux des voitures et camions sur une autoroute, « Home » n'est pas un road movie mais bien son image inversée, négative en quelque sorte.
On « bouge » beaucoup dans « Home » mais on ne voyage guère.
C’est une sorte d’expédition sans déplacement, un voyage intérieur, mental. C'est seulement à la fin du film que le road movie pourra commencer...
« Home » raconte l’histoire d’une famille qui s’est éloignée du monde en essayant de maintenir son modèle de bonheur familial. Il règne au sein de cette famille une ambiance joviale même si celle-ci a adopté une vie bien réglée loin du monde. Ce sentiment d’isolement va devenir de plus en plus perceptible et évident avec la mise en fonction de l’autoroute, qui ne fait que catalyser et mettre à jour une situation qui existait déjà. L’ouverture de l’autoroute, métaphore du monde qui débarque devant chez eux (un monde bruyant, dangereux, polluant, sale, inquiétant, vampirisant, menaçant…) agit ainsi comme une loupe sur la famille et révèle ses disfonctionnements et malaises profonds. La vie devient peu à peu intenable et pourtant chacun de ses membres essaie, tant bien que mal, de gérer la situation avec ses propres moyens. Il y a entre eux comme un pacte tacite dans l’obstination à vouloir rester vivre dans cette maison, une volonté presque inconsciente de préserver un foyer « idéal », de s’accrocher à un modèle d’harmonie familiale... Ce repli et cette fusion croissante donnent lieu à d’étranges moments de bonheur, grâce auxquels la famille trouve la force d’affronter ce monde hostile qu’est l’autoroute. Mais à force d’obstination, on ne sait plus qui de l’autoroute ou de la famille représente le plus grand danger…
L’histoire fait corps avec le lieu, avec la situation : rester là, sur le bord de l’autoroute, coûte que coûte. L’autoroute n’est pas un décor mais bien au contraire un personnage à part entière, comme un élément intrinsèquement et intimement lié au récit familial lui-même.
Fable contemporaine sur la famille
L’acharnement à vouloir rester vivre coûte que coûte dans cette maison devient, jour après jour, une vraie menace pour tous les membres de la famille. Cette situation, au bord d’une autoroute de plus en plus hostile, n’est pas vécue comme un problème par la famille mais comme un fait, et face aux faits, elle répond par des faits. Le spectateur se retrouve ainsi face à quelque chose d’inéluctable dans cette volonté d’adaptation permanente.
Afin de maintenir l’unité et la cohésion familiales, chaque personnage garde ses souffrances pour lui, et « descend » à l’intérieur de lui-même, dans ses zones troubles, s’enfonçant dans sa propre folie.
Deux mondes parallèles : l’autoroute et la famille
La singularité de ce drame familial est de se jouer à quelques mètres seulement de milliers de personnes qui défilent sur l’autoroute tout en restant à l’abri de leurs regards. Les automobilistes sont pour la famille des anonymes tout au long du film. Le monde de l’autoroute et celui de la famille restent deux mondes bien parallèles qui n’entrent jamais en interaction. La famille ne fait ainsi que recevoir des bribes de ce monde qui défile devant elle : des klaxons, des appels de phares, des déchets, Radioautoroute,... A part le dernier plan du film, la caméra est toujours du point de vue de la famille, permettant ainsi au spectateur de vivre cette situation avec les personnages et de rentrer peu à peu dans la logique de chacun. L’autoroute, tel un fleuve continu, agit alors comme une sorte d’écran sur lequel chaque personnage va projeter ses propres angoisses, névroses…
A travers le comportement de plus en plus étrange des personnages, on se dit peu à peu que le danger ne va peut-être pas venir de l’autoroute mais bien de la famille elle-même… Car dans « Home » ce qui est le plus violent et extrême, c’est bien la volonté de rester vivre là et de tenir.
On observe jusqu’où l’être humain est capable de supporter une telle situation, de s’arranger avec le réel, de s’adapter, voire même de se « sur-adapter » au nom d’un bonheur familial. La progression du film ne se situe pas dans une longue prise de conscience collective, mais dans un enfermement inéluctable. Les personnages évoluent par à-coups, par bascules. Mais à partir de l’emmurement, il n’y a plus de mouvement possible, les personnages ont été jusqu’au bout et ne peuvent pas aller plus loin. Ils sont littéralement figés, enfermés, physiquement et psychiquement.
Le mélange des tons
Le film oscille entre le burlesque et le drame, en amenant le spectateur sur la frontière qui délimite, sans les départager, l’absurdité de la folie. L’humour noir et le malaise sont suscités principalement par le caractère obsessionnel des personnages. Cette famille veut continuer à vivre « normalement », sauver les apparences d’une vie de famille, et devient malgré elle, jour après jour, de plus en plus marginale…
Le côté « jusqu’au-boutiste » fait partie de mes propres obsessions : que ce soit dans mon court-métrage « Tous à table », dans lequel des amis se retrouvent à table pour élucider une devinette, et où il devient hors de question de quitter la table sans résoudre l’énigme, la soirée ne pouvant alors que dégénérer. Ou dans un tout autre genre, « Des épaules solides » qui montre l’obsession enragée d’une jeune athlète à vouloir pousser son corps à bout, comme une machine, dans ses propres limites et retranchements.
Le bruit
Il y a dans cette situation d’une maison au bord de l’autoroute quelque chose de puissamment sonore et visuel qui participe à la matière même du film et à sa narration.
Au cours du film, le bruit de l’autoroute devient peu à peu la matière même du film et cela de façon presque organique. Ce bruit ininterrompu commence à ronger tout doucement les personnages de l’intérieur, à les détruire lentement. Cette présence sonore de l’autoroute était tellement importante pour moi que j’ai fini par écrire le scénario en écoutant une ambiance d’autoroute en continu.