Le Premier Jour Du Reste De Ta Vie, votre deuxième film, trace le portrait d’une famille. Qu’est-ce qui vous a donné envie de traiter de ce sujet ?
Ma propre famille compte beaucoup pour moi et, même si le film n’a rien d’autobiographique, j’ai voulu lui rendre hommage à ma manière. Je me suis toujours demandé qui j’aurais été si j’avais été élevé par d’autres parents que les miens. Sûrement quelqu’un de complètement différent. Mais qui ? La vie familiale, c’est à la fois ce qui nous modèle et ce dont on s’affranchit. C’est le lieu de toutes les transmissions et de toutes les impasses. Mais pouvons-nous faire le tri dans ce qui nous est légué ? Quel rôle joue la famille dans notre trajectoire personnelle ? Et quelle est notre part de liberté ? Ces questions étaient déjà présentes dans mon premier film
Ma Vie En L'Air, et dans mes courts métrages. Chacun de mes personnages apporte sa réponse.
La vie de la famille Duval est racontée sur douze ans mais en cinq jours seulement. Pourquoi avoir choisi cette structure ?
L’idée de filmer cinq jours décisifs dans la vie de chacun s’est imposée dès l’écriture du scénario. Même au sein de la famille la plus unie cohabitent toujours des êtres très différents les uns des autres. J’ai pensé qu’une construction en étoile montrerait mieux cette altérité. Chacune des cinq journées correspond à un membre de la famille que nous suivons au plus près du matin jusqu’au soir. La contrainte a été qu’en changeant de point de vue on ne perde jamais les autres personnages. Plutôt qu’un film choral, j’ai eu envie d’un film avec cinq personnages principaux car ce qui m’intéresse c’est de voir comment dans une famille les uns déterminent les autres. Et puis ça m’a permis de jouer avec de longues ellipses de temps. J’aime l’idée de laisser le spectateur imaginer ce qui a bien pu se passer entre ces ellipses.
Cette construction narrative a aussi eu des incidences sur votre mise en scène ?
Oui, nous avons fait en sorte avec
Antoine Monod, le chef opérateur du film, que chaque journée ait sa propre logique cinématographique, qu’elle soit traitée à chaque fois à travers le prisme du personnage que nous suivons. Par exemple la journée d’Albert, le fils aîné qui quitte le nid familial, a été filmée en courte focale ce qui a la particularité d’accentuer les distances, d’éloigner les sujets les uns des autres et donc de souligner la prise d’indépendance du personnage. Tandis que la journée de Fleur, la petite dernière qui rue dans les brancards, est saisie par une caméra à l’épaule. Pour Raphaël l’enfant du milieu, on a utilisé une steadycam, une caméra un peu flottante, à son image. Marie-Jeanne, la mère, est quant à elle enveloppée dans un écrin d’intimité, le décor disparaît derrière elle en flou grâce à la longue focale. Pour la journée de fin, celle de Robert, le père, j’ai souhaité une image apaisée, une lumière qui accuse les lignes, un peu comme dans les tableaux d’Edward Hopper.
En dépit de son humour et de son énergie, votre film a une tonalité mélancolique, voire nostalgique. L’enfance semble un paradis perdu. Peut-on dire que le temps qui passe est l’un des protagonistes à part entière du film ?
C’est au cœur d’une famille qu’on sent le mieux filer le temps (surtout quand on revoit les films super 8 de sa jeunesse !). Les enfants qui grandissent, les parents qui vieillissent... Selon sa place d’ailleurs, la perspective n’est pas la même. Chacun développe alors son propre rapport au temps. Fonceur, avançant sans se retourner pour mieux fuir les regrets et les états d’âme, Albert vit sa vie en accéléré. Raphaël vit plutôt la sienne au ralenti, pour lui demain ressemble à l’éternité. Et si Fleur serait prête à installer sa chambre dans la cave pour vieillir plus vite, comme le vin, Marie-Jeanne elle, préfèrerait que le temps s’arrête ou mieux, qu’il fasse machine arrière. Quant à Robert, en bon hédoniste il vit au jour le jour. J’ai trouvé amusant de confronter les rythmes de vie de tous ces personnages, les enfants, les parents, et même les grands-parents qui considèrent souvent eux aussi que leurs propres enfants ne grandissent jamais, y compris quand ils ont les cheveux blancs depuis belle lurette !
Comment avez-vous choisi la bande-son ? 
Pendant l’écriture du scénario, j’écoute pas mal de musique, c’est très inspirant. Je cherche souvent le morceau qui pourrait illustrer la scène en cours. Pour la version de «Summertime» interprétée par Janis Joplin, il m’a paru évident que Marie-Jeanne devait aimer, c’était tout à fait son genre. Parfois, ce qui me touche c’est au contraire le paradoxe entre les paroles et la situation : «In Pursuit of Happiness» de The Divine Comedy pour la scène de l’hôpital après l’accident de Marie-Jeanne ou l’éblouissant «Perfect Day» de Lou Reed pour l’épilogue. Certains plans m’ont été soufflés par une chanson. Lorsque je travaillais sur la journée de Fleur, je me suis mis à la recherche d’une musique lyrique et barrée, pure et décadente à la fois. Comme l’album « Aladin Sane» de David Bowie. La chanson «Time» collait parfaitement à la scène où Fleur décide d’abandonner sa virginité à Sacha. Juste après, quand elle rentre chez elle, traversant le jardin enneigé en traînant des pieds, je n’ai pas pu m’empêcher d’adapter ma mise en scène au morceau : Bowie y compare le temps à un sniper isolé, prêt à tirer. Le plan large sur le jardin est devenu le point de vue de ce sniper : il fallait le saisir en caméra épaule et en zénithal. Le seul hic c’est que la méthode est risquée, on n’obtient pas toujours les droits musicaux des chansons sur lesquelles on a rêvé !
Et le titre d’Etienne Daho «Le premier jour (du reste de ta vie)», vous l’aviez également en tête en écrivant le scénario ?
Le titre de mon film m’a été inspiré par une phrase d’
American Beauty, le chef-d’œuvre de Sam Mendes. Je dois avouer que je ne connaissais pas la chanson d’Etienne Daho. C’est
Isabelle Grellat, ma productrice, qui me l’a fait découvrir une fois que j’ai eu terminé d’écrire le scénario. Je l’ai trouvée magnifique, et surtout j’ai été stupéfait de voir à quel point les paroles faisaient écho à mon film. Dès lors, je n’ai eu qu’une idée en tête, qu’elle conclue le film en beauté.
Comme dans Ma Vie En L’air, c’est Sinclair qui a composé la musique originale ?
J’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec
Sinclair sur mon premier film et il m’a paru évident de faire à nouveau appel à lui. Il est une des premières personnes à avoir lu le scénario, nous avons donc travaillé très en amont tous les deux. Ensuite, il est souvent venu sur le plateau pour capter l’air ambiant (ne ratez pas son apparition en Angus Young dans le film !). Il était aussi présent au montage bien sûr, pour caler ses compositions au plus près des images. Nous nous entendons très bien lui et moi, peut-être parce que nous avons la même approche : nous aimons tous les deux travailler en famille.
Êtes-vous certain que votre film n’a rien d’autobiographique ?
Je me suis évidemment inspiré de ce que je connais. Bien qu’à ma connaissance ma mère n’ait écrasé ni écureuil ni chien, et que mon père croit sans doute que Led Zeppelin est un dirigeable et Oasis une boisson à base de concentré d’orange. J’ai deux frères aînés et une petite sœur qu’on a un peu couvée, comme dans le film. Leur parcours n’a rien à voir avec mes personnages, bien sûr... Même si dans la première version du scénario, les enfants Duval étaient quatre, comme nous ! Pour recentrer l’action, j’ai dû supprimer un des personnages : j’ai sacrifié celui qui était le plus proche de moi. Du coup, je me suis sans doute projeté tout autant dans chacun des personnages. Je les ai aussi nourris d’une infinité de détails piochés à droite et à gauche, et parfois très loin de mon univers familial. Peut-être retrouverez-vous des choses qui vous sont arrivées à vous...