Notes de Prod. : It's a Free World…

    en DVD le 24 Juillet 2008

L'histoire vue par le scénariste Paul Laverty

« En parlant aux gens dans les hangars, les dépôts et les supermarchés, il devenait évident que le travail temporaire était au cœur de l’énorme métamorphose que connaît actuellement le monde du travail.

Cependant une tendance, aussi profonde soit-elle, ne suffit pas à faire une bonne histoire. Malgré le soin que j’avais mis à élaborer mes personnages, tout a volé en éclats un beau jour, lorsque Angie a fait son apparition dans mon imagination. J’étais attiré par son énergie, son ambition et sa vulnérabilité. Dans mon esprit, elle était pleine de contradictions et c’est excitant de se lancer dans l’écriture d’une histoire sans réellement savoir où va vous entraîner le personnage principal. Et puis Ken Loach m’a encouragé à suivre mon intuition. Angie pouvait être abominablement égoïste, mais ce trait de caractère était tempéré par une impétuosité, une générosité. Quelque part, elle était en prise avec notre époque. Suivre Angie avait aussi d’autres répercussions d’ampleur : cela signifiait que j’allais raconter l’histoire de son point de vue à elle et non de celui des centaines et des centaines d’ouvriers étrangers qui viennent au Royaume-Uni.

Où situer l’histoire d’Angie était une autre décision à prendre. Etant donné le désespoir de tous ces gens qui fuient la guerre ou le chômage et veulent à tout prix trouver du travail en Europe, il y a tout un monde de contremaîtres, de chefs d’équipe, de mafias impliqués dans la contrebande humaine. Certaines des
histoires que l’on m’a racontées sont au-delà de l’incroyable. Au moment où j’écris ces lignes, un immigrant chinois doit payer 25 000 dollars pour être introduit en fraude en Grande-Bretagne. Il lui faudra des années et des années pour rembourser. Les possibilités d’histoires étaient nombreuses, mais je suppose que nous étions davantage intéressés par quelque chose qui se rapproche plus de la « norme » que par ces extrêmes. Le monde d’Angie est une sorte de zone frontière, elle passe « légèrement » dans l’illégalité, à la différence du monde violent des contremaîtres et des chefs d’équipe, de la violence physique des gangsters purs et durs. Mais cette version « légère » possède sa propre violence, que je trouve plus insidieuse parce que plus répandue et plus tolérée – ou du moins plus ignorée.

J’ai rencontré des ouvriers qui ont été escroqués et jetés à la rue – au sens littéral. Certains avaient travaillé sur un site, puis sur un autre, et un autre encore, et n’avaient jamais été payés. D’autres avaient été abusés : ils avaient travaillé dans des fermes pour un salaire de misère, bien inférieur au salaire minimum. D’autres encore avaient réchappé de blessures graves, et racontaient comment ils avaient failli connaître un sort terrible... Certaines de ces histoires étaient réellement tragiques dans un monde où les limites de la responsabilité n’existent plus depuis longtemps.
Un jeune Polonais a été coupé littéralement en deux avec une machine à enrouler les câbles. Un ouvrier portugais sans équipement de protection, qui dormait à l’arrière d’un camion, est tombé en élaguant un arbre et s’est cassé le dos. D’autres travaillent pendant des heures interminables, en prenant de gros risques. J’ai parlé à un journaliste d’investigation qui m’a raconté l’histoire d’un homme mort d’avoir trop travaillé, épuisé par des horaires en trois-huit continuels. Son travail consistait à apposer des logos d’entreprises sur des boîtes, parfois pendant 24 heures d’affilée. Si nous avions montré cela, on nous aurait accusés d’exagération. Après mes discussions avec un grand nombre d’ouvriers, j’ai eu la curieuse sensation que 150 ans de syndicalisme et de progrès social s’étaient brusquement évanouis en fumée.

Cette histoire aurait pu se dérouler dans n’importe quelle grande ville du Royaume-Uni, ou même d’Europe de l’Ouest, mais Londres a quelque chose de spécial. Son ampleur et sa mixité sont spectaculaires. Il était sans doute plus facile d’imaginer comment les liens qui relient les gens dans une petite communauté se brisent dans l’anonymat d’une mégapole. Combien de fois avons-nous entendu des politiciens et des économistes parler du « miracle anglo-saxon » ?

Newsweek a récemment publié un rapport sur les avantages de la main-d’œuvre moins chère et plus disciplinée d’Europe de l’Est, et il est vrai que les « success stories » sont nombreuses. Oui, il y a une croissance de l’économie, mais combien d’hommes et de femmes sont brisés ? Personne ne regarde jamais sous les pierres, personne ne se penche sur les individus que recouvrent ces statistiques abstraites.
Mais peut-être est-ce possible pour un film, à une petite échelle, et j’ai pensé que le nôtre pourrait avoir une résonance spéciale si nous le situions à Londres.

Angie vit dans un monde totalement différent de celui de son père. Depuis dix ans, elle est passée sans arrêt d’un job à un autre, et elle commence à avoir peur de vieillir et de devenir pauvre, ce qui se comprend aisément. Elle est déterminée à ne pas finir comme son père. Il y a chez elle une franchise brutale que je ne peux m’empêcher d’admirer. Lorsque son amie Rose l’accuse de vivre sur le dos des ouvriers étrangers, elle le reconnaît, mais elle ajoute : « Nous le faisons tous. » Et elle a raison...
Il faut beaucoup de personnes comme Angie pour lubrifier la longue chaîne complexe de sous-traitance et de sous-sous-traitance qui nous permet d’acheter notre sandwich fraîchement préparé, notre poulet surgelé ou notre barquette de fraises. Une main-d’œuvre invisible, exploitée, est impliquée dans chacun des aspects de notre vie. Peut-être avons-nous besoin du culot des Angies de ce monde pour faire le sale boulot à notre place et garder hors de notre vue les détails sordides de ce qui se passe dans les entrepôts, aux abords des grandes villes... »
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • 1ère semaine IDF : 73 645 entrées
  • Cumul IDF : 168 155 entrées

  • 1ère semaine France : 164 658 entrées
  • Cumul France : 455 297 entrées