Notes de Prod. : 9/3 Mémoire d'un territoire

Le film

e décor est planté dès le début du film : 1850. Une plaine, au nord-est de Paris, avec des voies de communication. C’est le temps du passage de l’artisanat à l’industrialisation. Paris délocalise sur cette terre ses industries polluantes et dangereuses, parce que le vent d’ouest empêche les fumées nocives et les odeurs pestilentielles d’infester la capitale.

Pour faire tourner les usines, une masse d’ouvriers parisiens est déplacée sur cette “arrière-cour” de la capitale et s’entasse dans un habitat précaire et insalubre. Cette première vague de prolétaires, rapidement décimée par les épidémies et les pollutions, est aussitôt remplacée par une nouvelle vague, venue de province, Bretons, Limousins et autres Auvergnats…
Sur cette terre polluée, les usines vont tourner à plein régime, elle devient le premier pôle industriel d’Europe. Pour compenser les pertes humaines causées par les deux guerres mondiales, les patrons vont faire appel à d’autres bras… La nouvelle main-d’œuvre vient d’Europe, d’Italie, d’Espagne, du Portugal, puis du Maghreb… Mais si l’industrie prospère, la crise du logement éclate…

En 1954, l’État lance un concours, l’Opération million, abaissant le coût de construction d’un logement au prix dérisoire de 1 million d’anciens francs. Sans ligne directrice, sans harmonisation, sans coordination, tout est expérimental, du béton employé aux les procédés.
Des dizaines de grands ensembles, véritables “magmas” inhumains, sont ainsi édifiés. Le plus grand nombre de logements est construit dans la plaine de Saint-Denis, où les terrains ne sont pas chers. Années 1960, les dom-tom subissent une grave crise économique. Le ministre Michel Debré créé le Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer) qui a pour mission de „déplacer, avec un aller simple pour la métropole, la jeunesse des Antilles afin d’éviter une rébellion locale.

La plupart des nouveaux arrivants est dirigée vers la banlieue nord de Paris. Au même moment la France subit de plein fouet les conséquences de la décolonisation. En 1962, la banlieue nord accueille les pieds-noirs, les Algériens… Toutes ces populations sont regroupées dans cette banlieue, qui se caractérise alors par la plus forte concentration d’immigration communautaire.
En 1964, une loi partage la Seine et la Seine-et-Oise en sept nouveaux départements, dont l’un est la Seine-Saint- Denis. On lui attribue le nombre 93, le numéro de l’ancien département de Constantine en Algérie. Le redécoupage décidé par le gouvernement de l’époque regroupe, comme par hasard, des villes et des communes communistes… Le 93 est appelé la banlieue rouge… Dans la deuxième partie du film, le décor change… C’est le début d’une lente désindustrialisation qui commence avec la crise économique liée au premier choc pétrolier de 1973… L’immigration coûte cher à l’État, qui décide de fixer les immigrés sur le sol français en faisant venir les familles restées dans le pays d’origine. C’est le regroupement familial. On assiste alors à une explosion démographique de la population immigrée installée dans le 93, dans des ensembles totalement délabrés. Faute d’entretien, le béton s’effrite, le fer rouille, les ascenseurs ne fonctionnent plus, les petits commerces ferment les uns après les autres. Les familles européennes et pieds- noirs ont abandonné ces appartements pour accéder à la propriété, le plus loin possible de ces ghettos, touchés de plein fouet par la fermeture des usines et le chômage.

La boîte de Pandore de la misère et de la précarité s’ouvre sur la population du 93. C’est à ce moment-là que naît une génération qui va rapidement ressentir une vraie crise identitaire. Dans la troisième partie du film, à partir des années 1980, cette génération va commencer à sortir des ghettos, devenir visible, manifester ses revendications, à l’opposé de ses parents qui étaient restés muets, dans l’antichambre de la France. Car le volcan est en ébullition, à l’intérieur des cités où prospère une économie souterraine, où une autre forme de société domine, avec ses codes, ses lois, véritable cour des miracles du XXème siècle finissant… L’État tente de trouver des solutions et met en place des zones franches urbaines…

Le département attire alors de grands groupes, Alsthom, L’Oréal, Aventis. Tous sont libérés des taxes, comme leurs ancêtres du XIXème siècle, qui ne payaient plus l’octroi après s’être installés en dehors de Paris. Le 93 devient ainsi le deuxième département le plus riche de France, mais les emplois que génèrent ces nouvelles entreprises ne sont pas destinés à sa population. Les habitants ne sont pas concernés par ce miracle économique. En 2005, le 93 est un département riche peuplé de pauvres qui cumulent tous les problèmes de la précarité, de l’assistanat et de la délinquance.
Comme dans les années 80, les émeutiers du 9 / 3 vont sortir au grand jour, à la suite d’un fait divers tragique à Clichy-sous-Bois, et faire découvrir à la France entière la souffrance d’un territoire stigmatisé.

Edito

Il y a dix ans Yamina Benguigui réalisait pour Mémoires D'Immigrés, une série documentaire de trois heures sur l’histoire de l’immigration maghrébine en France. Pour la première fois, à travers des histoires personnelles émouvantes, des images d’archives inédites, des témoignages d’hommes politiques, une histoire méconnue de l’immigration nous était révélée.

Note d'intention

Trois périodes constituent les trois actes d’une tragédie avec, au centre, les héros mutants des temps modernes…
Acte premier : 1860 - 1964, l’arrière-cour de Paris.
Acte II : 1964 - 1980, chronique d’un ghetto annoncé.
Acte III : à partir de 1980, entre espoir et désespoir.