Notes de Prod. : A l'origine

    en DVD le 24 Mars 2010

Entretien avec Xavier Giannoli

D’où vient l’idée de ce film ?
Il y a quelques années j’ai lu dans un journal un étrange fait divers : l’histoire d’un escroc qui se serait fait passer pour un chef de chantier et aurait construit une autoroute au milieu d’un champ... Pour son chantier il aurait engagé des dizaines d’ouvriers et embarqué toute une région dans son aventure. Cette histoire m’a autant intrigué qu’amusé et j’ai voulu en savoir plus. Ces quelques lignes étaient déjà romanesques.

Vous avez donc fait une enquête ?
D'abord je suis rentré en contact avec le juge Laurent Léguevaque, qui instruisait l'affaire. Un juge atypique et incroyablement érudit qui s’interrogeait beaucoup sur le mystère de cet homme, sur ses motivations. Aujourd’hui, il n’est plus juge, il a accepté de me conseiller et même de jouer son propre rôle à la fin du film. D’après ses informations, cet entrepreneur imaginaire n’avait pas gagné d’argent avec son escroquerie et l’argent n’était sans doute ni le vrai ni l’unique mobile de ses actes. Il ne s’agissait donc pas d’une banale escroquerie pour voler de l’argent à des braves gens crédules - ce qui ne m’aurait pas intéressé, car les escrocs ne me fascinent pas a priori. C’était plus que ça...

Avez-vous rencontré l’homme en question ?
Le juge m’a délivré un permis de visite, et je suis donc allé le rencontrer plusieurs fois en prison. J’ai le souvenir
d’un homme timide et modeste, c’est en tout cas ce qu’il a voulu me faire croire.
Sa qualité d’écoute m’avait marqué... Tout se passait comme si les événements décidaient de qui il devait être ou devenir pour obtenir ce qu’il voulait.
D’une certaine manière : un homme “de circonstances”. Rien à voir avec un escroc bavard qui brasse de l’air.
En construisant cette route, il avait fait ce qu’il avait à faire, c’est tout. Il avait en quelque sorte “fait son travail” en répondant à une nécessité étrange. J’ai alors essayé de le faire parler, autant qu’il le voulait bien. De sa route, de sa vie, du monde... et même si cela m’a permis de comprendre en détail comment toute cette histoire avait été concrètement possible - un peu comme la reconstitution, d’un incroyable braquage - j’ai très vite senti la limite de ces entretiens.

Pourquoi ?
D’abord, parce qu’il me racontait les faits de son unique point de vue, en les arrangeant à sa manière. Ensuite, parce que le simple énoncé des faits ne permettait évidemment pas d’approcher la vérité humaine de ce genre d’histoire.
Plus que jamais, la réalité a besoin du romanesque pour devenir lisible, compréhensible. Les infos, tout comme une partie des documentaires télévisés, bref, un certain bavardage médiatique nous rend la réalité plus confuse et opaque. Pour se saisir du monde, je le crois sincèrement, nous avons plus que jamais besoin de la fiction.

Jusqu’où avez-vous poussé l’enquête ?
Un collaborateur, lui aussi passionné par l’affaire, m’a aidé à enquêter en rencontrant la quasi-totalité des personnes qui ont été mêlées au chantier.
Certaines parlaient de notre homme comme d’un salaud qui voulait juste “jouer au patron”, d’autres comme d’un homme généreux qui a voulu les aider. Tous ces éléments contradictoires m’ont fourni un formidable matériel romanesque, et m’ont surtout permis de trouver la distance avec les faits. Car ce qui m’intéressait, c’était de m’emparer de cette histoire et de proposer mon point de vue, mon interprétation. Je ne voulais pas me limiter à essayer de reconstituer les faits mais en exprimer la vérité, une vérité.

Peut-on prétendre à autre chose quand on fait un film “d’après une histoire vraie” ?
J’ai bien sûr changé les noms etc. D’ailleurs, ma démarche n’est pas cynique ou punitive : c’est tout à l’honneur des victimes d’avoir voulu y croire.

Avez-vous écrit seul ?
Je regarde cet homme avec ce que je suis. J’écris son histoire avec ce que
j’en ressens. Travailler cette histoire a été pour moi une aventure particulière, un peu comme un vertige. En fait, je crois que j’ai fait le film pour comprendre pourquoi je le faisais, et c’est évidemment cela qui est troublant : aller plus loin que l’enquête, se chercher dans une aventure humaine où l’on ressent d’une façon plus ou moins maîtrisée que quelque chose de nous-même est en train de se jouer.
Ecrire un film, c’est un peu s’inventer une autobiographie possible, surtout si l’on essaye d’approcher le mystère d’un autre. D’abord en étant très concret, en mettant en scène les mécanismes de son énorme mensonge, et puis en essayant d’emporter tout cela dans un autre mouvement.

C’est-à-dire ?
Dans ce fait divers, on pressent très vite les enjeux économiques et sociaux d’une histoire qui voit “l’homme providentiel” débarquer dans une région marquée par des problèmes d’emploi. Mais faire un “film d’actualité” n’était pas du tout mon projet. D’autant plus que le scénario a été écrit bien avant la crise, et que ce fait divers a eu lieu il y a plus de dix ans. Je voulais donc dépasser l’anecdote. Car s’intéresser au destin d’un imposteur, c’est aussi s’interroger sur la crise identitaire qu’un individu peut vivre à notre époque, en étant livré à lui même, sans ressource morale, sans idéal politique ou grand dessin religieux... mais sommé de réussir socialement par ses
propres moyens. C’est-à-dire par son travail.
On pourrait dire qu’avant, on avait peur de mourir, et qu’aujourd’hui, on a en plus peur de ne pas exister. Ce chantier était justement pour moi un signe de vie. Le signe insensé d’un
besoin de se sentir exister en se heurtant au monde, à la nature et au vent, aux femmes et aux enfants. Pour enfin se sentir vivant. Pour qu’enfin quelque chose se passe et que la vie ne soit plus programmée, décidée par d’autres.
En remuant ce paysage avec ses machines, je voyais un homme qui essaye d’aménager le monde pour le rendre supportable, en refaire une aventure. D’ailleurs, j’aime l’idée que le cinéma s’adresse à ce qui n’est pas sage en nous, à ce qui peut être déraisonnable et en colère. Ce qu’a fait cet homme en construisant sa route est un acte de liberté, pour le meilleur et pour le pire. Mais la liberté ne se réduit pas à l’autonomie... cela peut être la découverte d’autres valeurs. Ce n’est pas qu’un morceau de route. C’est un trait d’union.

L’imposture ou la crise économique sont des thèmes déjà visités par la littérature, le cinéma ou des essais sociologiques, anthropologiques...
Justement, cette route au milieu de nulle part ouvrait pour moi une nouvelle perspective. Ce qui m’a touché dans cette histoire, c’est d’abord le besoin de cet homme d’aller vers les autres. Même si au début c’est simplement pour les arnaquer...
Mais en rencontrant ces hommes et ces femmes qui veulent lui faire confiance, il
va se poser la question de la responsabilité, de l’égoïsme, de la cupidité. Bref, il s’éveille au monde. Au souci du monde.
Là où beaucoup de faits divers impliquant des imposteurs s’arrêtent sur le meurtre, la fuite ou une simple arrestation, celui-là libérait donc une énergie nouvelle.

C'est d'abord le personnage qui vous intéresse...
Et ce qui a donné son mouvement à cette histoire, c’est qu’il soit peu à peu dépassé par sa propre escroquerie, dépassé par lui-même, ce qu’il ressent. Son mensonge va lui échapper. Ce qui était virtuel devient malgré lui réel, concret, dans la vie. Et à partir de là, qu’est-ce qu’il en fait ? C’est quelque chose de lui-même qu’il va sortir de la terre que ses machines remuent. C’est pourquoi je tenais tant à cette scène avec le danseur et la pelleteuse, la rencontre de la machine, du corps et de la terre.
Sa rencontre avec le personnage d’Emmanuelle va l’incarner, le révéler. Elle va le rendre à la vie, aux autres. Il va découvrir qu’être aimé c’est déjà être utile. Sans cette rencontre rien n’aurait été possible. Rien.

On pourrait dire que votre film pose une question : où commence l’autre ?
En quelque sorte, oui. Est-ce que l’on arrivera, un jour, à s’arracher à l’individualisme destructeur et déculpabilisé qui, ces derniers temps, a conduit le monde au bord du gouffre ? Car je ne crois pas que l’on réussira à inventer une société rayonnante et heureuse en continuant à être cupides, matérialistes et cyniques. J’en ai assez du vandalisme moral, tant de la part des financiers et des politiques que des commentateurs. D’ailleurs, je m’amusais
beaucoup au moment de filmer mon personnage en train de redistribuer l’argent qu’il a piqué à tout le monde... ce qui ne l’empêche pas de se faire traiter de “salaud” à la fin du film. Car j’ai un peu de mal à croire aux simples histoi-
res de rédemption. Cela me paraît toujours insuffisant, incomplet. Je crois que ce que je ressens est plus chaotique. Tant mieux, ou tant pis.

C’est l’histoire d’un homme qui se cherche...
Et comme il n’a pas les mots, il trouve les gestes... en construisant une autoroute au milieu d’un champ. Le cinéma, pour moi, commence là. Sur le tournage, je disais souvent à mon équipe : “Ce ne sont pas des camions, ce sont des sentiments.”
J’essaye de faire des films d’action, mais d’action humaine. Et au fond, j’aimerais bien vivre le même genre d’aventure que mon personnage. C’est-à-dire avoir la sensation que quelque chose s’est dénoué en moi. Pas forcément résolu, mais dénoué.

Le travail est dans le sujet du film.
Je raconte l’histoire d’un escroc, donc d’un insoumis, d’un rebelle. Et pourtant son étrange destin l’amène à construire tous les murs que les insoumis “classiques” veulent abattre : d’abord le travail, mais aussi la responsabilité familiale puis sociale, la culpabilité, la morale... Je trouvais cela contradictoire, donc humain. Il construit une route pour se sentir libre, mais les premiers à rouler sur cette route seront les flics qui viennent l’arrêter.

Qu’est devenu cet homme aujourd’hui ?
Personne ne sait vraiment. Les cartons à la fin du film disent la vérité. Après sa dernière incarcération il a disparu... Certains disent qu’il est en cavale dans un autre pays, d’autres qu’il est mort sous une fausse identité et que donc on ne le saura jamais. Echapper à la mort grâce à son imposture donne d’ailleurs un sens intéressant à tout cela.

Notes de tournage...

Le 25 Janvier 2008 - François Cluzet en tournage

François Cluzet est en tournage, sur le film Je Suis Parti De Rien de Xavier Giannoli. Le réalisateur de Quand J'étais Chanteur s’entoure de grands noms du cinéma français. Emmanuelle Devos, Gérard Dépardieu, Stéphanie Sokolinski et Vincent Rottiers notamment font aussi partie du casting. Le fin du tournage est annoncée à la mi-mars.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • Paris 14h : 2 186 entrées
  • 1er jour IDF : 15 337 entrées
  • 1ère semaine IDF : 59 510 entrées
  • Cumul IDF : 97 848 entrées

  • 1ère semaine France : 178 696 entrées
  • Cumul France : 338 602 entrées