Dick, un auteur visionnaire
Depuis sa disparition, en 1982, Philip K. Dick a inspiré plus d’une demi-douzaine de films, dont
Blade Runner de Ridley Scott,
Total Recall de Paul Verhoeven et
Minority Report de Steven Spielberg. Périodiquement réédité, «A Scanner Darkly» (en France : «Substance Mort») est l’un de ses trois best-sellers, mais seulement le second de ses romans adapté au cinéma.
Ce projet reflète l’admiration commune du scénariste/réalisateur
Richard Linklater et du producteur
Tommy Pallotta pour l’œuvre visionnaire de Dick, que nombre d’aficionados considèrent comme la plus radicale et la plus accomplie de l’histoire de la science-fiction.
Richard Linklater : «Être fidèle à ce livre m’imposait de marier étroitement comédie et tragédie, tâche sensiblement plus difficile au cinéma qu’en littérature. Je voulais que
A Scanner Darkly capte l’humour et l’exubérance de l’original sans rien sacrifier de sa tristesse et de son tragique. C’était à coup sûr un challenge, mais là résidait le cœur de l’histoire. »
L’animation, fidèle à l’esprit du livre
En 2001, Linklater s’était livré à une première expérience dans le domaine de l’animation infographique avec
Waking Life, premier long-métrage américain indépendant de cette catégorie. Le magazine Wired avait salué cette «vidéo improvisée, abstraite et psychédélique qui s’empare de la recette Disney/Pixar pour en tirer l’exact opposé.»
Linklater pensa que l’animation serait à nouveau le langage approprié à
A Scanner Darkly. Pour mener à bien le projet dans un esprit authentiquement «Dickien», Linklater et Pallotta sollicitèrent deux ayants droit de la Succession Dick, ses filles Laura Leslie et Isa Hackett. «
Tommy Pallotta fit valoir un argument de poids : cette adaptation serait fidèle au livre», expliquent Leslie et Isa. «Après avoir lu le scénario de Richard et avoir discuté de nos visions respectives de «Scanner», nous avons eu la conviction que son approche était la bonne.»
Richard Linklater : «Elles ont apprécié mon désir de fidélité et mon intention de raconter toute l’histoire, sans faire l’impasse sur la drogue. Elles m’ont dit avec une belle franchise : «Sans la drogue, notre père serait encore en vie.» Leur présence spirituelle à nos côtés a été un précieux atout.»
Les personnages vus par leurs interprètes
Le scénario de Linklater capta aussi l’intérêt de plusieurs grands acteurs hollywoodiens, dont
Keanu Reeves.
Keanu Reeves (Bob Arctor) : «Richard a écrit une superbe adaptation. Au début du film, on perçoit clairement la différence entre Arctor et Fred, puis celle-ci se brouille, et leurs personnalités finissent par se confondre, se détruire mutuellement ou se neutraliser.
Richard Linklater : «La réussite du film sera liée pour une bonne part à l’intérêt que vous prendrez à Bob Arctor (…). »
Robert Downey Jr. (Jim Barris) : «Jim Barris est un authentique barjo. Il me rappelle ces types givrés que j’ai connus au lycée, qui étaient capables d’exploits aussi bizarres que de démonter et remonter un vélo les yeux bandés. Je me suis dit que j’allais bien m’éclater avec lui.»
Rory Cochrane (Freck) : «Richard m’a appelé en me disant : J’ai écrit ce rôle pour toi. Cela m’a légèrement troublé parce que je n’avais aucune envie de rééditer ce que j’avais fait sous sa direction dans
Dazed And Confused. Le challenge consistait à tirer autre chose de ce personnage déjanté et encore plus sévèrement déconnecté que les autres.»
Woody Harrelson (Ernie Luckman)avoue avoir été dérouté par sa première lecture du script : «C’est une intrigue à tiroirs, un enchevêtrement de réalités énigmatiques où l’on n’arrive pas à démêler la part du réel et celle de l’illusion. L’essence de mon personnage me semble, en revanche, transparente : au-delà de sa folie, Luckman est un innocent – le seul du groupe à être exempt de duplicité. C’est en tout cas ainsi que j’ai déchiffré et interprété.»
Winona Ryder (Donna, la petite amie d’Arctor) : «Le script, qui capte à merveille l’ambiance du livre, est quasiment indescriptible. Pour moi, cela tourne finalement autour de la notion d’identité – de la perte d’identité, de la quête d’identité -, mais il y a tant d’autres niveaux?!».
Winona Ryder connaissait certains détails de la vie de Philip K. Dick via ses relations familiales : «Mon parrain, Timothy Leary, était l’un de ses amis, et mon père faisait plus ou moins partie de ce cercle. J’ai su que Dick était un père incroyablement gentil et affectueux qui redoutait avant tout d’entraîner ses filles dans son univers.»
Substance Mort
Arctor, Barris, Luckman et Freck forment «une sorte de famille de substitution dégénérée», explique
Robert Downey Jr. «Leur vie est aussi chaotique que peut l’être celle de quatre barjos qui habitent la même maison et partagent un seul et même évier. Leur lien est ce pacte qu’ils ont fait d’aller au bout de la folie et de contribuer activement à la folie de l’autre.»
Dans cet environnement malsaint, chacun dévoile ce qu’il a de pire en lui, mais le vrai catalyseur de leurs dérèglements est une drogue hyperpuissante, aux effets ravageurs : la Substance D, qui engendre une paranoïa généralisée à l’égard des autres, du gouvernement et de la drogue elle-même.
Woody Harrelson : «Ces gens se battent contre leurs démons. La drogue crée d’abord en eux un sentiment de panique avant de leur apporter l’extase. Ils se sentent alors sublimes, ils sont au comble du bonheur, puis la terreur les reprend. Ils oscillent ainsi entre ces extrêmes.»
La paranoïa aiguë engendrée par la Substance D plonge chacun dans un doute permanent. Les apparences sont trompeuses, aucune chose, aucun être n’est plus fiable. Ce thème central du film fut une constante de Dick, «grand maître du dérapage mental, de la chute libre métaphysique, des conspirations politiques à tiroirs, guide avisé dans le labyrinthe des réalités changeantes de notre temps.»
«Cette méfiance nous affecte à tous les niveaux», complète Linklater. «Les mots n’ont plus le même sens. Vous devez vous méfier de tous, chacun de vous devient suspect.» «Imaginez que vous passiez deux tiers de votre vie à être observé par des caméras ou espionné», poursuit
Keanu Reeves. «Comment ne pas s’interroger?? Quels effets cela aura-t-il sur vous?? Que deviendrez-vous?? Et d’abord, qui vous observe, et quel profit tire-t-il de toutes ces informations??»
Linklater souligne la résonance très particulière que prend cette histoire dans le climat politique et social actuel : «La paranoïa de ces types s’apparente à celle que nous éprouvons dans notre lutte tous azimuts contre le terrorisme. Elle pèse sur l’ensemble de notre culture. C’est comme un nouveau Maccarthysme, une nouvelle inquisition. Tel est l’environnement que nous présentons dans ce film, mais dans la perspective souvent comique adoptée par Dick dans son roman.»
Aux limites d’Austin
Linklater apporta la dernière main à son scénario durant les deux semaines de répétitions qu’il organisa avec ses acteurs, à Austin, cité texane où il réside depuis toujours. Les prises de vue débutèrent le 17 mai 2004 par une température estivale de 32° qui continuerait de régner durant la majeure partie du tournage.
Les acteurs se présentèrent plus ou moins préparés, en fonction de leur tempérament et des exigences du rôle. Ainsi
Rory Cochrane : «C’est cinq minutes avant d’entrer sur le plateau que j’ai finalement trouvé mon personnage. Je ne voyais pas comment j’aurais pu me préparer à un tel tournage.» Le travail fut bien plus intense pour Downey, : «Rien que sur les trois premiers jours, mon dialogue dépassait en longueur celui de mes trois ou quatre derniers films réunis?!» Reeves, pour sa part, se référa abondamment au roman de Dick, durant la préparation comme durant le tournage : «Pour travailler une scène, je me reportais au passage correspondant du livre et notais certains des commentaires de Dick sur le personnage, son discours, les sentiments qui l’habitaient à cet instant précis. Je m’en imprégnais et essayais d’en trouver un équivalent jusqu’à ce que je sente le personnage bien calé. J’ai vraiment suivi le livre de près.»
L’équipe commença le tournage au domicile d’Arctor, une maisonnette dénichée dans le sud-est d’Austin que ses locataires avaient abandonné un mois plus tôt en si piteux état que le chef décorateur dut la retaper pour en faire un taudis… plus présentable. «Il nous fallait un environnement qui évoque Anaheim, mais aussi un habitat où l’on puisse circuler en toute liberté», explique le régisseur d’extérieurs Peter Atherton. L’équipe prospecta Anaheim pour se documenter sur son architecture avant de visiter près d’une soixantaine de résidences et de sélectionner la mieux adaptée. «De nombreux plans furent ensuite filmés dans Anaheim et combinés en postproduction avec les images tournées à Austin», précise Linklater.
Surprenante par son apparence rétro, la maison d’Arctor illustre parfaitement les options esthétiques de Linklater et son intention d’éviter les clichés d’un certain cinéma futuriste : «On considérera peut-être que
A Scanner Darkly relève de la science-fiction. Pour moi, il est inscrit dans notre temps, et je ne pense pas que le monde va changer brutalement d’apparence en l’espace de quelques années. «J’ai toujours été irrité par cette tendance du cinéma de S. F., même lorsqu’il traite du proche avenir, à verser dans le sérieux et à nous peindre un monde incolore, aseptisé, peuplé de gens aussi raides et figés que des robots.»
Un tournage peu ordinaire
À Austin, l’équipe travailla aussi dans le complexe de du Braker Center, propriété de General Electric, où elle tourna notamment les séquences de l’appartement de Freck et de la New Path. Les autres extérieurs furent tournés au marché Mi Tienda, à l’Arkie’s Grill, au Culvers Grill et dans une ferme de la bourgade d’Elgin. Le chef opérateur Shane Kelly affronta des problèmes techniques inhabituels du fait que ses images constitueraient, au final, le support de créations infographiques animées : «J’ai essayé de fournir aux animateurs un matériau visuel de qualité, composé à leur intention. J’ai aussi élaboré une palette à partir de laquelle ils pourraient choisir leurs propres couleurs.» Kelly plaça ses lumières de manière à donner à Linklater et ses interprètes un maximum de flexibilité et de liberté de mouvement, tout en accentuant le côté «graphique» de ses compositions et éclairages, «comme pour un tournage en noir et blanc».
Certains acteurs, comme Cochrane et Harrelson, ajustèrent leur jeu et leurs effets aux exigences de l’animation. «J’ai un peu forcé sur les expressions», dit le premier, et «cela m’a libéré et incité à aller plus loin dans la folie», reconnaît le second. «Je n’ai pas pris en compte l’aspect animation», dit en revanche
Winona Ryder. «J’ai abordé cela comme un film traditionnel. Je ne voulais pas penser à ce qu’il adviendrait de notre image, je songeais seulement à faire mon travail.»
Un roman graphique live
A Scanner Darkly a été tourné et monté comme un film traditionnel, puis transféré via Quicktime à l’équipe animation. Ce «deuxième» film, qui superpose aux prises de vue réelles du premier une «couche» pop art psychédélique, demanda quinze mois de travail sur ordinateur. Il ne s’agissait pas simplement de calquer le réel, mais bel et bien de le recréer au moyen d’un procédé rotoscopique permettant aux animateurs de peindre sur des images en vidéo numérique sans avoir à dessiner laborieusement chaque ligne ou composant visuel. Dans ce processus, c’est l’ordinateur qui crée d’une image à la suivante l’illusion d’un mouvement aussi fluide et naturel que celui de la vie même.

Pallotta précise : « Nous avons travaillé avec des illustrateurs plutôt qu’avec des peintres, des créateurs de comics ou des sculpteurs et, de manière générale, avec des gens étrangers à l’animation, pour conférer un style visuel original au film.» Les animateurs retravaillaient le matériau vidéo dans sa continuité, scène après scène. Le logiciel permettait de dessiner directement à l’ordinateur, qui mémorisait chaque «coup de crayon» ou de pinceau. Suivait la mise en couleurs, par superposition de couches dont chacune pouvait être remaniée indépendamment des autres. Pour assurer la continuité des couleurs, l’animateur pouvait prélever à l’aide du programme la couleur d’un objet filmé en live et la recréer sur l’ordinateur.
Un tel procédé, en dépit des avancées technologiques, demande encore un temps et un effort collectif considérables : 30 artistes mobilisés durant 500 heures pour aboutir à une minute de projection. «J’ai la certitude que nous pouvons désormais tout faire en postproduction», dit Linklater. «C’est cela qui est merveilleux. Nous avons créé un autre monde.» « Si quelqu’un d’étranger à l’œuvre de Dick me demandait de lui décrire ce film, je lui dirais : «Cela ressemble à un cauchemar qui vous fait d’abord rire, puis devient plus noir que vous ne pourrez jamais l’imaginer.» Comme tant de choses de la vie…»