Qu’est-ce que Falkenberg signifie pour toi, Jesper ?
J’ai grandi à
Falkenberg, alors c’est de là que proviennent tous mes souvenirs. Et c‘est là que nous avons tourné
Falkenberg, dans une belle petite ville en bord de mer. Du temps où j’y vivais, je la trouvais laide, mais j’avais quoi comme point de comparaison ? C’est un lieu de villégiature estivale, en été c’est très animé, beau et accueillant. Tout culmine en été… Que va-t-il se passer, y aura-t-il beaucoup de touristes ? Vont-ils prendre possession de nos plages ? Est-ce qu’il y aura un carnaval cette année ? Pendant l’hiver, la ville tombe en hibernation et devient froide, déserte et immobile. Plus rien ne s’y passe.
Rien ?
Enfin, si… Tous les hivers, on érige sur la grand-place un énorme silo peint à l’image d’un gnome de Noël. Eric le Gnome, même qu’il cligne des yeux… Tout le monde le déteste avec un bel ensemble, c’est quelque chose qui unit les générations. On a maintes fois projeté de le faire sauter mais non, chaque année le conseil municipal le remet là. Je n’ai jamais considéré
Falkenberg comme un lieu où la culture serait appréciée et encouragée. Une fois, il y a eu une exposition d’oeuvres d’art réparties à travers toute la ville — je crois que ça s’appelait « Sculpture 97 ». Toutes ont été vandalisées, brûlées ou démolies. C’est la petite ville typique, fortement repliée sur elle-même, en particulier parmi les plus de 50 ans. Les plus jeunes n’aspirent qu’à s’en aller et voir le monde. Moi aussi je voulais partir, alors je suis allé au lycée à Halmstadt. Ça ne semble peut-être pas bien loin, mais c’était déjà un grand pas, du moins, c’est ce que je me disais.
Et qu’en est-il sorti ?
Cela a créé un éloignement entre moi et mes amis d’enfance restés à
Falkenberg. Ils me manquaient et j’aurais voulu les avoir à mes côtés. C’est alors que j’ai commencé à les percevoir comme des personnages, des personnages que j’aimais, et c’est ce qui a fourni l’impulsion d’où est sorti ce film. Ça, et mes souvenirs — non pas des anecdotes mais de vrais souvenirs.
Comment as-tu vécu ton retour ?
Je ne déteste pas ma ville natale. Je pense que le film en dresse un joli portrait. Ma question serait plutôt : ça fait quoi de rentrer un bercail ? Ceux qui reviennent se figurent souvent que leur retour va constituer un genre d’événement, qu’il va susciter des jalousies, que tout va se passer comme si les gens étaient tous là à l’attendre. Ce qui n’est pas le cas, alors ça fait comme un vide. Beaucoup de gens ne remarquent pas que vous êtes revenu, ni que vous étiez parti. La vie reprend son cours ordinaire : « Salut, tu viens nager avec nous ? » Comme si vous n’étiez jamais parti, comme si le temps s’était figé.
Quelle importance attaches-tu à l’amitié ?
Une énorme importance. Mes parents ont divorcé alors que j’étais adolescent, ce qui m’a fait perdre ma confiance en eux. Du coup j’ai remplacé ma vraie famille par les amis, ils étaient mon soutien moral et dans la vie de tous les jours, ils sont devenus ma vraie famille. On était une bonne petite bande à se soutenir ainsi les uns les autres, mais avoir des amis c’est aussi compliqué qu’avec des gens du même sang, au niveau relations, sentiments… C’est inévitable dès lors qu’on est proche de quelqu’un.
De quelle marge de manoeuvre as-tu disposé pour la création des personnages, étant donné qu’ils s’inspirent de personnes réelles ?
Une grande part de ce travail s’est déroulé en salle de montage, où j’avais tous les éléments en mains. J’ai choisi d’accentuer certains aspects des personnages afin de donner à l’histoire sa cohérence, mais ils jouent leur propre rôle et comme de ce point de vue ce n’est pas l’expérience qui leur manque, je m’en suis servi comme point de départ.
Tu présentes une vision plutôt « romantique » des drogues dans le film.
Je ne le vois pas de cette façon. Le regard porté par la société sur les stupéfiants m’intéresse beaucoup, genre tout le débat alcool contre cannabis, mais le film ne prend pas parti et n’a rien à voir avec mon opinion sur les drogues. Ça fait partie du film, mais ça n’en est pas plus le sujet que le goût de John pour les céréales ou même pour le bacon, puisqu’on en parle. Comment vous voulez le voir, c’est votre propre choix.
Dans le film, il est dit qu’il n’y avait jamais de filles du temps de vos jeux d’enfants, et le film lui-même montre très peu de femmes. Pourquoi cela ?
Il s’agit d’un film sur des garçons. Non d’une histoire sur l’amour entre personnes du sexe opposé, mais sur l’amitié et l’amour qui unit des garçons. La prochaine fois je ferai un film sur les filles, juste histoire de rétablir l’équilibre.
Qu’est-ce que qui t’a donné envie de faire des films ?
J’ai toujours aimé les films, et depuis l’enfance j’ai vécu avec eux. Je faisais semblant d’être malade pour rester à la maison regarder des films. Il y a des centaines de cassettes qu’on avait à la maison que j’ai vues un nombre incalculable de fois, un intéressant échantillonnage de films comme La Mélodie du Bonheur ou Transamerica Express. Un voisin avait un caméscope et on faisait plein de films. Des « slashers » à la Vendredi 13. J’aime les films, ce qui m’apporte beaucoup de bonheur et d’angoisse, il y a pire comme raison de vivre.
Quel est ton rapport à la construction dramatique ?
Il s’agit d’un ensemble de règles qui peuvent s’avérer utiles, à condition de ne pas les laisser vous dominer, ou le film ne prendra jamais vie. Ce qui me déplaît dans la stricte observance des règles, c’est lorsque la narration devient un but en soi, prenant ainsi le pas sur l’histoire qu’elle devrait servir. L’aspect ludique doit demeurer, ce n’est pas parce qu’on fait un film qu’il faut pour autant prendre tout trop au sérieux. Je pense que même Ingmar Bergman serait de cet avis.
Comment penses-tu que Adieu Falkenberg sera reçu à Falkenberg, en Suède ou dans le reste du monde ?
J’espère qu’à
Falkenberg on va m’ériger une statue, et ce serait sympa que le film soit apprécié ailleurs.