Comment s’est passée votre rencontre avec Etienne Chatiliez?
La première fois? Mal! (rires) J’ai rencontré Etienne il y a quelques années à l’occasion de La Confiance règne. Je rêvais de tourner avec lui. Parce qu’il fait des comédies et que je ne me vois pas faire autre chose. Et puis c’est un de nos meilleurs réalisateurs de comédie, il fait des films à la fois très personnels et grand public, qui ne sont jamais politiquement corrects, et qui se renouvellent à chaque fois. Il a d’excellentes idées: les vieux ne sont pas toujours gentils, on n’a pas toujours envie d’avoir ses enfants chez soi, on peut en avoir marre de ses enfants... Malheureusement pour moi, cette première rencontre a tourné court: je n’étais pas le personnage...
Mais il vous a quand même rappelée pour jouer Agathe Cléry?
Oui! On s’est vus plusieurs fois et, tout en me disant que j’étais un peu plus âgée qu’Agathe, il a fini par me donner le scénario que j’ai adoré. Et puis il m’a fait passer des essais, une fois de plus... J’ai dû apprendre 14 scènes. Un soir, je me suis retrouvée avec Etienne et
Isabelle Nanty devant une caméra. Elle venait me donner la réplique, elle interprétait tous les personnages à elle toute seule. Au bout de 7 scènes, Etienne a fini par dire: «C’est bon, ça va...». «Si si!» ai-je répondu. «Tu m’as fait apprendre 14 scènes, je veux les jouer toutes!». Et j’ai continué. Il m’a rappelée le lendemain pour me dire que j’avais le rôle. Ces essais ont quand même eu du bon. Quand on a commencé à tourner, je connaissais déjà presque tous les dialogues. Et puis la préparation du film a été si longue que j’aurais eu sans cesse la tentation de me dire que le rôle n’était pas pour moi. Au moins étions- nous rassurés, Etienne et moi, parce qu’on aurait vraiment eu le temps de se décourager.
Avez-vous pensé que le sujet était “casse gueule” ?
J’ai surtout pensé que c’était avant tout un film d’amour. C’est ce qu’il y a de plus inattendu et cette histoire d’amour entre Agathe et Quentin, jouée par
Anthony Kavanagh, est très belle. Une scène seulement m’a paru “casse-gueule” : c’est quand Agathe pète les plombs devant ses parents et dit des Noirs: «Ils sont laids, ils sont grands, ils ont des grands nez... Ils sont vilains, ils sentent mauvais...» Mais heureusement, quand je profère de telles horreurs, la ca- méra n’est pas sur moi et cette trouvaille est géniale. Etienne montre les parents estomaqués par les propos de leur fille. La mère (
Dominique Lavanant) rétorque à mi- voix «Elle tient de ma mère!» C’est limite, mais ça reste supportable. Et puis le traitement en comédie musicale permet d’alléger le thème et les propos.
Etienne Chatiliez est-il très directif ?
J’ai tout appris au rasoir. Il a passé tellement de temps à écrire le scénario... C’étaient ses dialogues, ils sont écrits au millimètre près. De temps en temps il me disait que je pouvais lui apporter des choses, mais moi, quand je réalise, je ne supporte pas qu’on n’apprenne pas son texte ou qu’on veuille le changer. J’ai voulu me mettre totalement à son service. Il venait tous les jours dans la loge pour m’expliquer la situation, ce qu’il allait faire, comment il allait la filmer. Me rappeler ce qui s’était passé avant puisqu’on ne tourne jamais rien dans l’ordre. Il est très précis et c’est très agréable. Il a aussi un univers visuel. C’est rare chez les réalisateurs de comédie. Il est très précis, même sur les vêtements. C’est bien de s’en remettre à lui, on est en confiance. Nous ne sommes pas les mêmes mais son goût fort, ses avis tranchés, passent tellement mieux que l’incertitude. Il y a tellement de gens qui ne savent pas, qui comptent sur vous pour faire leur film. Pas lui. Il a tout dans la tête. C’est très agréable de travailler avec lui parce qu’il tourne lentement, il prend son temps. Il y avait des jours qui étaient quasiment des vacances: j’avais juste une rue à traverser. Mais on a bien rigolé aussi tous les deux, tout le temps. On a vécu ensemble pendant presque deux ans, je n’avais jamais travaillé aussi longtemps avec quelqu’un.
Comment avez-vous eu envie d’aborder ce rôle ?
Pour moi, Agathe est la même fille, en blanche et en noire. On m’a demandé si j’avais pris un accent africain, mais non! Le personnage change mais bien plus tard quand elle en bave. Au moment où elle devient noire, elle est encore la même. J’ai essayé d’en faire une fille sûre d’elle, de son bon droit, de son bon sang qui coule dans ses bonnes veines. Elle et ses semblables sont des gens qui ne doutent pas. Etienne m’a abonné à Valeurs Actuelles, pour que je m’imprègne de sa façon de penser, à des revues économiques pour que je comprenne quelque chose à l’entre- prise. Je n’en ai pas ouvert une! Le marketing, c’est du chinois pour moi. Mais j’ai vendu des produits de beauté quand j’étais étudiante, donc je connaissais les termes. Et puis j’en utilise. Quant au reste, l’aspect physique, c’était surtout des problèmes d’intendance: des heures de maquillage et de démaquillage, la peau qui fait mal...
Un véritable exploit, ce maquillage...
Je me levais à 5h du matin tous les jours et je rentrais à 10h du soir chez moi, encore noire parce qu’il en restait dans les oreilles, dans les yeux, dans le nez, dans les che- veux.D’abord c’était de l’aérographe à l’alcool, donc ça me saoulait un peu. On en mettait plusieurs couches, d’abord du orange, du marron, du noir pour faire des ombres. Tous les jours il fallait 3 heures et demie pour me maquiller et 1 heure 45 pour tout enlever, enfin presque tout, malgré la toilette au gant. Je me sentais comme un bébé. J’étais tout le temps assistée, je ne pouvais rien faire. Pas coller les jambes à la cantine parce qu’après je me retrouvais avec de grandes marques blanches. Ne pas bouger sous peine de devoir tout recommencer. Et le soir, j’étais nettoyée comme un bébé. Et après je passais encore à la douche, je me grattais, je me frottais et j’avais
beau faire, il y en avait toujours....
Vous êtes-vous trouvée plus jolie en Noire ?
Le corps oui, vraiment. Quand je regardais mes bras, mes jambes, je trouvais ça super beau. Le visage, c’était, disons plus spécial, parce que je n’ai pas du tout des traits de Noire, ni une bouche de Noire. Si j’avais eu les cheveux noirs sans doute, parce que la peau devrait être plus claire que les cheveux.
Avez-vous réussi à vous habituer à ce nouveau visage?
Au départ c’était drôle car je pensais que ce maquillage faisait un écran entre moi et la caméra et qu’on n’allait pas me voir jouer! Qu’on n’allait pas voir mes sentiments, comme si j’avais un masque en plastique de farces et attrapes.
Ou plutôt troublant ?
Les gens me demandaient: «Est-ce qu’on te prend pour une Noire dans la rue ? ». Mais non! J’ai un physique qui se reconnaît de loin. Je suis allée une fois au restaurant en Noire, on m’a reconnue tout de suite. Ma transformation fascinait plus les Noirs que les Blancs, du reste. Anthony regardait mes pieds et me disait «On dirait ma mère». Cela dit, le premier jour où je suis de- venue noire, un petit garçon a dit à sa mère dans la rue: «Maman, regarde, c’est
Valérie Lemercier». Il s’est fait engueuler! Elle lui a dit: «Mais non, qu’est-ce que tu racontes, elle est blanche
Valérie Lemercier!». En fait, cette histoire de couleur, c’est étrange. Les Blancs veulent bronzer, mais jusqu’à un certain point, les Noirs veulent être plus clairs. Certains utilisent des produits de blanchiment hyper toxiques qui ne se vendent pas dans les boutiques, des trucs avec de l’eau de Javel se vendent sous le manteau au métro Château d’Eau. Ce qui est fou c’est de se dire que les gens sont capables de se bousiller la peau pour être plus clairs, ou plus foncés d’ailleurs.
Avez-vous beaucoup travaillé avec Elisabeth Tavernier, la costumière, pour trouver vos deux Agathe, la blanche, et la noire ?
On s’est surtout rendu compte que la couleur de la peau compte beaucoup quand on s’habille et qu’on ne peut pas se permettre de porter les mêmes choses. Par exemple, le blanc, c’est très dur sur une peau noire. Mes cheveux paraissent presque blonds sur mon visage noir alors que je ne les ai pas éclaircis. On met des soutiens-gorge qui ne font pas de poitrine quand on est blanche et puis quand on est noire, on met ses seins en avant, on porte des couleurs plus vives. D’une façon générale, un corps noir est plus joli qu’un corps blanc. En Agathe noire, j’aimais bien être en jupe et talons hauts, parce ça met en valeur les jambes, j’ai préféré ces tenues là, celles où on voit un peu plus le corps. Au début elle voulait me rajouter des fesses en silicone, me faire percer les oreilles pour porter des créoles, enfin on a eu plein d’idées qu’on n’a pas retenues finalement. Agathe blanche était plus classique avec ses vestes et ses tailleurs d’exécutive woman.
Quelles ont été les scènes les plus difficiles à jouer ?
Je n’aime pas du tout pleurer. Une fois où je devais pleurer dans un film, j’ai pensé que je pleurais dans un film...! C’est ce qui m’a fait pleurer. Je déteste pleurer à l’écran, je trouve que je ne suis pas à ma place. Je me dis que je ne suis pas là pour ça, c’est vraiment me faire Hara-kiri, j’ai du mal. Parfois quand on pleure déjà un peu à l’avance, on le sait, on se prépare et quand on vous filme, vous êtes déjà en train de pleurer. Mais là, il y a eu une scène où la caméra était face à moi, je devais commencer normalement et éclater en sanglots, tout à coup... Je n’ai pas pu...
À quoi pensez-vous alors pour vous faire pleurer?
À ma vie! (rires)
Dans les scènes de comédie musicale, de ballet, y a-t-il eu une scène particulièrement difficile ?
C’est surtout que c’était exténuant. La scène de la boîte de nuit par exemple: ça a duré trois jours mais à la fin j’avais le sentiment d’avoir été rouée de coups pendant un combat de boxe. Et en plus après on vous frotte pour vous nettoyer! J’avais l’impression de ne pas être une personne mais un punching-ball. Ça, c’est très fatigant, parce qu’il faut y aller, il faut danser, et ça dure toute la journée! Et quand on transpire, ça décolle le maquillage,
il faut le refaire...
D’autant qu’avant de commencer le film, vous aviez pratiqué la danse de façon intensive pour vous entraîner.
J’en ai fait quatre heures tous les matins pendant un an. C’était facile à la base parce que je suis très souple, mais je n’avais jamais fait de danse de cette façon, un peu de barre au sol, oui, mais c’était tout. En s’entraînant, on arrive à faire pas mal de choses. Et j’ai eu pour me diriger dans les chorégraphies une prof particulière que Molly Molloy avait engagée spécialement pour moi. Les ballets étaient très longs à régler. Le premier numéro par exemple a pris une semaine de tournage, toutes les nuits à la gare du Nord pour deux minutes à l’écran.
Vous n’avez pas été effrayée au début par un rôle si physique?
Non, au contraire même, ça m’a plu. Je me suis dit: «C’est bien, au moins je serai en forme.» On n’a jamais l’occasion de faire ce genre de choses, et pour soi on ne le fait pas même si on pense qu’un jour on va s’y mettre. Là, c’était obligatoire. J’aimerais même pouvoir en faire encore plus dans un prochain film. J’ai adoré travailler avec les danseurs, parce qu’ils travaillent beaucoup plus que les acteurs. Nous, en gros, on ne fout rien: c’est rien d’apprendre un peu son texte, quand on voit le travail que ça représente de danser. Tous ces moments avec eux étaient merveilleux. D’abord ils m’aidaient beaucoup, ils venaient tous m’expliquer quand parfois je me plantais avec mes pieds... Ils ont été formidables. Etienne ne voulait pas qu’ils aient l’air de danseurs. Il voulait qu’ils ressemblent à des gens de la vraie vie. Dans tous les castings, les mères arrivent avec leur enfant, et là il y avait des filles qui arrivaient avec leur mère, pour les montrer! Les auditions se passaient pendant que je prenais mes cours de danse. Je voyais des femmes de 55 ans qui amenaient leurs vieilles mères, comme une mère amène son petit garçon. Il y en a une notamment que j’ai vue revivre. Je l’ai vue aux répétitions et je l’ai vue après, sur le tournage. Elle avait maigri, rajeuni.... Danser, c’est la vie, quand on danse, on est toujours jeune.
Vous aussi avez pris des cours de chant?
Oui, ce n’était pas facile à chanter. Notamment dans la scène de la salle de bain où j’imite Michael Jackson. Ça monte très très haut.
Anthony Kavanagh vient de la scène, comme vous. Vous le connaissiez ?
Je l’avais vu à la télé. Il est très bien dans le film mais il n’a pas eu à utiliser ses facettes comiques du tout.Il joue un jeune premier, c’était aussi un rôle nouveau pour lui. Quand Etienne m’a annoncé qu’il serait mon partenaire, j’ai trouvé l’idée excellente. Dans le casting il n’y a pas de chapelle, il y a un peu de tout et j’aime bien ça. Etienne adore les acteurs de théâtre donc il y a beaucoup de gens du théâtre mais les genres et les univers de chacun sont très mélangés.
Vous aviez déjà tourné avec Jean Rochefort ?
Oui, dans un film d’Yves Robert, Le Bal des Casse-pieds. J’ai surtout un souvenir de lui imitant Yves Montand. Maintenant j’imite
Jean Rochefort qui imite Yves Montand. Je lui avais proposé dans Palais Royal, le rôle de Michel Aumont, qu’il avait refusé. On se ressemble un peu. Il me dit toujours «tu pourrais être ma fille».
Il y a quelque chose d’improbable mais qui fonctionne très bien: c’est Dominique Lavanant qui joue votre mère.
Ce qui est drôle c’est que j’ai failli jouer la sienne. Il y a très longtemps, François Leterrier qui réalisait Imogène pour la télé, m’avait proposé de jouer sa mère. Et j’avais 23 ans! Physiquement, ma mère est plus âgée, mais elle n’est pas le contraire de Dominique.
Vous connaissiez Isabelle Nanty?
Oui bien sûr, on a tourné ensemble dans
Les Visiteurs. À l’époque, on voulait tout le temps nous séparer au ma- quillage parce qu’on parlait trop. Je la connais depuis très longtemps Isabelle. Et c’est vrai que notre duo marche bien. Etienne nous appelait «Laurel et Hardy».
Et les petits nouveaux ? Artus De Penguern ?
Ça s’est très bien passé avec tout le monde. Et puis moi j’étais contente quand je voyais des petits camarades de jeu arriver, parce que j’étais vraiment là tout le temps. Le plus grand rôle après le mien avait 14 jours de tournage, alors que moi j’en avais plus de 100. Eux passaient et moi j’étais toujours là.
Vous avez ri en voyant le film ?
Je l’ai vu mais pas encore terminé. J’ai surtout été émue par l’histoire d’amour. Mais c’est impossible de se voir à l’écran, on ne peut pas tellement rire. Quand j’ai lu le scénario ça m’a fait rire, mais se voir c’est plus compliqué. On rit devant ce qu’on n’a pas vu au tournage et pas joué. J’ai tout de même ri quand je dis aux éboueurs qui me sifflent dans la rue: «Je suis pas noire, je suis normande, je suis malade».
Ce film a-t-il changé quelque chose en vous ?
Le dernier jour du tournage Etienne m’a offert un coffret à bijoux que j’ai changé pour une valise sur laquelle j’ai fait graver: «Etienne, j’ai changé». Ce film m’a changée, c’est certain. Le plus nouveau pour moi c’est que c’est la première fois de ma vie que je joue un rôle aussi complet, que j’ai une histoire d’amour dans un film. C’est mon premier film de jeune fille si on peut dire... Il m’est arrivé d’être mariée, ou de vivre des histoires qui ne se passaient pas très bien, mais dans aucun film je n’ai été amoureuse. Ça, c’était très nouveau à jouer. En général je joue des personnages qui s’en sortent, ou portent beau alors que ça ne va pas. Sur scène je joue des personnages de victimes, mais qui rigolent. Là, il fallait tout le temps être triste, il fallait tout le temps avoir la tête en bas, il fallait tout le temps tomber. Ça, c’est des choses que je n’avais jamais faites non plus. Il y avait plein de choses à jouer (je ne parle même pas de danse et de chant) de registres de jeu, de domaines que je n’avais jamais explorés, de choses qu’on ne m’avait jamais demandées.