ENTRETIEN AVEC LA REALISATRICE
Quelle est l’origine du projet ?
Mon premier film, Grande Petite, avait pour personnage principal une jeune file à laquelle je pouvais m’identifier. Quand j’ai commencé à écrire Aïe, je me suis dit que j’allais essayer de partir de quelqu’un de très éloigné de moi, voire à l’opposé : un homme de 50 ans. Cela me semblait presque " une aventure ", une façon d’éviter l’autobiographie, de me forcer à élargir mon propos et de me poser des questions de scénario.
Même s’il flirte avec la mélancolie votre film emprunte très souvent un ton de comédie.
Pour mon deuxième film, j’avais envie d’essayer quelque chose de plus léger, sans pour autant aller complètement dans la comédie. Et pour moi, la mélancolie, le doute, les atermoiements, l’angoisse –aussi douloureux soient-ils– sont des ressorts comiques. Quand j’écrivais, le fait de ne pas être dans l’identification à Robert me désinhibait, me donnait beaucoup de liberté. Il fallait vraiment que je bouscule ce personnage, que d’une certaine façon, je le bizute. A l’arrivée, on retrouve peut-être une mélancolie, mais de façon moins austère. On est d’abord dans une histoire qui semble obéir aux conventions d’une comédie sentimentale, mais qui peu à peu devient plus étrange, plus folle. La comédie n’était pas seulement un but en soi, c’est aussi le moyen d’entrer dans une autre dimension où le jeu avec les sentiments de l’autre peut faire basculer dans l’inconnu.
Vous avez d’emblée pensé Robert comme pris entre deux femmes, Claire et Aïe ?
Quand j’ai commencé à écrire, je suis partie du personnage un peu lunaire de Robert. Il se retrouvait dans des situations assez loufoques mais quelque chose ne fonctionnait pas. Il fallait vraiment qu’on sente que quelque chose lui manquait, et qu’il le cherchait sans être prêt à le reconnaître. Il fallait un événement. C’est à ce moment là qu’est née l’idée de la rencontre avec Aïe et du contrat qu’elle propose : " Si vous voulez, je peux tomber amoureuse de vous. " Je voulais voir ce que pouvait donner l’idée de décider que l’on va tomber amoureux de quelqu’un, que cela suffise pour que l’autre soit capté.
Cette vision de l’amour va totalement à l’encontre des clichés romantiques où le coup de foudre est subi ?
Oui, mais c’était surtout l’effet de puissance de la parole qui m’intéressait, la valeur de ce que l’on dit, de la parole donnée, la force d’attraction d’une parole prononcée à un moment.
Les dialogues sont d’ailleurs un élément central de votre cinéma. En même temps, ils ne sont jamais là pour donner une explication ou une identité psychologique aux personnages.
Oui, je n’essaye pas que l’on pense quoi que ce soit. L’important pour moi c’est vraiment cette question de la puissance de la parole, l’idée que je ne peux croire que ce que j’ai entendu. Si une phrase a été dite, je dois faire avec. Pour moi, un personnage se définit par ce qu’il dit. Quand Robert se réapproprie les histoires d’Aïe à la fin, l’important n’est pas que ces histoires soient vraies ou fausses – le spectateur fait son choix intime – mais que Claire y croie, ou comprenne ce qui se joue là pour eux, que Robert lui demande sa confiance ultime…pour qu’ils arrivent à s’embrasser sous l’arbre.