Il y a un mystère Aliker.
Pas seulement le mystère de son assassinat demeuré impuni, mais surtout l’indéchiffrable de sa trajectoire elle-même. Et ce mystère ne peut être explicité par ces masses de documents, procès-verbaux, lettres, articles, photos, que nous avons consultés. Quant aux relations des témoins directs (qui l’ont connu physiquement et qui nous l’ont évoqué au quotidien), leurs descriptions n’ouvrent à aucune clarté.
Deux questions sont à rapprocher pour donner forme à ce mystère : Comment un militant communiste, durant les années 30, dans une colonie obscurantiste, a-t-il pu avoir l’intuition de ce que pouvait être la presse, et devenir un véritable journaliste ?
D’où lui venait cette obstination qui l’amenait à ne rien céder, lui si soucieux de sa famille, alors que les menaces se précisaient, qu’il se retrouvait de plus en plus seul, et qu’il éprouvait des moments de doute et de peur ?
Ce sont ces deux axes qui nous ont aidé à construire les dynamiques de cette histoire. La presse qui arrivait de France relevait d’un autre monde. Elle ne pouvait avoir d’accroche, ni servir de modèle, dans l’arriération violente qui constituait le journalier des isles à sucre de cette époque. Du point de vue interne, la « presse » existante avait toujours été un outil de pugilat. Les mulâtres de Saint-Pierre s’en étaient emparés dès l’abolition de l’esclavage contre les féodalités békées. Mais il s’agissait de feuilles incertaines, sporadiques, qui exprimaient des opinions, envenimaient des polémiques, élargissaient à l’échelle publique l’équivalent de cancans épistolaires. Aliker lui, prendra la feuille Justice (sensiblement du même acabit), pour en faire une arme au service non d’une idéologie, d’une opinion, d’un intérêt personnel, mais de l’exposé des faits, de l’information à dénicher, et de la vérité à oser divulguer... Pour mieux comprendre ce que cela pouvait avoir d’incroyable à l’époque, il suffit de regarder ce qui se fait aujourd’hui, alors qu’il n’y a plus ni pression, ni menace sérieuse, ni un quelconque risque autre qu’alimentaire.
Aliker fut donc le père du journalisme martiniquais.
L’autre dimension fut le côté tragique du personnage.
Il semblait regarder sa mort en face, la voir venir, la laisser venir, trembler mais continuer à défier sa vieille djol comme s’il ne pouvait y échapper. Et cette posture inaltérable n’est pas le symptôme d’un coup de tête, d’un accès de colère suicidaire, mais une véritable posture, constante, réfléchie, étalée sur plusieurs années, et s’amplifiant sans faille à mesure que la menace se précisait...
Que savait-il que nous ne saurons jamais ?
Qu’y avait-il de visionnaire dans ce courage ardent ?...
D’où levait cet éclat ?
L’idée qui sous-tend ce film n’était pas de répondre à ces questions mais de les vivre. Il ne s’agissait pas de dissiper les ombres de ce mystère, mais au contraire de bien les souligner, les amplifier, en soupeser l’intense complexité qui est la marque même du grand héros tragique.
Il s’agissait aussi de rappeler que les situations les plus désespérées de ces années-là d’humanisme, des exigences improbables qui réinventent les horizons.
Ce qu’on appelle vulgairement des héros.
Et que les vieux-nègres crient : malboug.