Le retour de superfly
La légende de Frank Lucas, trafiquant et pourvoyeur d’héroïne à grande échelle, chef de famille et figure charismatique de la communauté noire, émergea en 2000 dans les colonnes du New York Magazine, sous la plume de Mark Jacobson. Connaisseur hors pair du crime organisé, coscénariste des
Affranchis et de
Casino de Martin Scorsese et futur producteur exécutif d’
American Gangster,
Nicholas Pileggi avait servi d’intermédiaire entre le journaliste et Lucas, permettant ainsi à ce dernier de relater en détail sa stupéfiante odyssée. L’article, titré «The Return of Superfly», évoquait toutes les étapes de l’ascension et de la chute de ce personnage complexe, issu du Sud profond. Après une enfance misérable, Lucas avait quitté sa petite bourgade de Caroline du Nord et débarqué à New York en 1946. Pendant vingt ans, il avait fidèlement servi le gangster Ellsworth «Bumpy» Johnson (inspirateur du « Parrain noir » de la série
Shaft et personnage secondaire de plusieurs autres films de fiction).
En 1968 à la mort de ce dernier, il prit discrètement sa succession à la tête de l’organisation, et se focalisa sur l’importation d’héroïne en provenance du Vietnam. Entouré de ses frères et cousins, Lucas parvint ainsi à se bâtir en quelques années un empire occulte, en fournissant à bas prix une héroïne 100% pure aux milliers de drogués de la ville. Dans tout autre secteur d’activité, son éclatante réussite financière et la brillante gestion de sa «petite entreprise familiale» lui auraient valu de figurer parmi les hommes d’affaires les plus avisés de la décennie, voire du siècle.
Fasciné par l’article de Jacobson,
Brian Grazer prit une option au nom de la société Imagine Entertainment, qu’il codirige avec Ron Howard, et rencontra Pileggi et Lucas. Nombre des productions récentes de Grazer, de
8 Mile à
Un Homme D’exception et
De L’ombre À La LumiÈre, ont été inspirées par les destins hors normes d’individus triomphant d’obstacles insurmontables. La vie (assurément moins édifiante) de Lucas s’inscrit à sa façon dans cette série.
Grazer voyait aussi dans l’histoire de Frank Lucas une illustration de l’avidité du capitalisme «en col blanc» : «Frank a pris pour modèle les valeurs du big business. Il a d’abord trouvé des contacts en Asie du sud-est, susceptibles de lui fournir la meilleure héroïne du marché, puis a conclu un deal avec des officiers américains stationnés au Vietnam pour transporter d’énormes quantités de drogue dans les cercueils à double fond des soldats rapatriés aux États-Unis. J’ai trouvé cette histoire fascinante de bout en bout.»
Grazer confia l’adaptation au scénariste/réalisateur
Steven Zaillian, lauréat de l’oscar pour
La Liste De Schindler et
Gangs Of New York. Celui-ci s’entretient durant plusieurs mois avec Lucas et son «tombeur» (et futur avocat!) Richie Roberts pour structurer leur odyssée et se faire expliquer l’évolution quelque peu inattendue de leurs rapports. Les destins contrastés de l’entrepreneur/gangster et du policier/procureur/avocat lui paraissant indissolublement liés, Zaillian choisit d’entrecroiser leurs itinéraires tout au long du script.
Inspecteur de police du Comté d’Essex (État de New York ) de la fin des années soixante au début des années soixante-dix, Roberts a joué un rôle déterminant dans la chute de Frank Lucas. Le scénario de Zaillian nous le décrit comme un homme d’une honnêteté sans faille, totalement investi dans sa mission, mais incapable de gérer sa vie privée et ses appétits sexuels. Il est à tous égards l’exact opposé de Lucas, mari modèle, chef de famille exemplaire, profondément attaché à sa communauté, qui n’hésite cependant pas à fournir à celle-ci le pire des poisons.
Le premier réalisateur pressenti pour
American Gangster fut An- toine Fuqua, sous la direction duquel
Denzel Washington avait obtenu l’Oscar pour
Training Day. Washington, qui hésitait au départ à incarner l’auteur de tant de ravages, fut fasciné par le script et l’itinéraire de Lucas. Il lui sembla que de longues années de prison avaient permis à l’homme d’affaires déchu de commencer à se racheter. Mais l’acteur devrait encore attendre plusieurs années avant de s’attaquer à ce rôle...
En 2004, juste avant le début des prises de vues, Universal Pictures stoppa net le projet. «Tout est retombé d’un coup et j’ai sombré dans la déprime pendant une bonne semaine», rapporte Grazer. «Mais je continuais de croire en ce film.»
Plusieurs autres scénaristes se suc- cédèrent et des contacts furent établis avec divers acteurs et réalisateurs. Durant cette période, Grazer sollicita sans relâche
Ridley Scott, son «réalisateur de rêve». Celui-ci approuvait pleinement les options de Zaillian et sa vision épique d’un homme que certains considèrent comme un martyr, et d’autres comme un danger public. Sa force de conviction et celle de Brian Grazer ne seraient pas de trop pour relancer le film.
Brian Grazer : «Je me suis totalement investi dans ce projet. J’ai présenté sept ou huit fois le script à Ridley, qui en a aimé chaque mouture. Mais cela ne cadrait jamais avec son emploi du temps. C’est à la neuvième ou dixième fois qu’il m’a finalement dit «oui».» Durant la phase de développement, Scott avait encouragé Zaillian à étoffer le personnage de Richie Roberts. Il trouvait particulièrement intéressant le contraste entre Lucas, dealer mais mari modèle, et Roberts, «dont la vie privée fut un enfer, et la carrière de flic viciée par son honnêteté même.» (L’intègre Roberts fut en effet très vite tenu à l’écart et haï de ses collègues pour avoir rapporté directement au commissariat 1 million de dollars saisi lors d’une planque sans y avoir prélevé sa «part».)
Scott souhaitait exploiter ces trajectoires symétriques, explorer ces deux univers fascinants et les rapprocher graduellement par un savant montage parallèle.
Pour cerner précisément Lucas,
Denzel Washington lui rendit visite et enregistra leurs échanges.
Denzel Washington : «Je n’ai pas tenté de l’imiter, mais de faire ressortir son charme, qui est le trait dominant de sa personnalité. Je lui ai seulement demandé de ne me divulguer aucune information qui pourrait m’obliger à témoigner contre lui!»
Washington recueillit également quantité d’informations sur les trafics de stupéfiants de l’époque, et tout particulièrement la fameuse «Blue Magic» de Lucas : «Le kilo d’héroïne diluée à 50% coûtait 50 000 à 60 000 dollars. Frank vendait son héroïne pure 4200 dollars le kilo! Il s’est fait ainsi une fortune colossale. Mon objectif n’était évidemment pas de glorifier son passé de dealer, mais d’essayer d’illustrer son désir de rachat.»
Russell Crowe, dont c’est la troisième collaboration avec Grazer ainsi qu’avec Scott, interprète l’inspecteur Richie Roberts. L’acteur apprécia notamment la recréation par Zaillian des «grandes années de la drogue», à New York, dans Harlem et dans le New Jersey. La corruption, explique Mark Jacobson, avait atteint un tel niveau au sein de la Narcotics Special Investigation Unit (SIU), «qu’en 1977, 52 des 70 officiers de cette unité étaient soit en prison, soit inculpés.» Roberts fut l’exception à la règle, et Crowe devait lui découvrir d’autres qualités, fort louables.
Russell Crowe : «J’avais lu cinq ou six versions différentes du scénario et je m’étais déjà fixé un cap, mais tout dépendrait bien sûr du réalisateur, seul maître à bord. Brian (Grazer) m’avait appelé un ven- dredi, et le lendemain, ce fut au tour de Ridley, pour une autre affaire. Lorsque je lui demandai s’il avait lu la dernière version d’
American Gangster, il me répondit qu’il l’aimait beaucoup. Je lui posai alors la question : «Crois- tu qu’on apparaîtra comme de sales profiteurs si on enchaîne aussi vite deux films ensemble?» À quoi il me répondit : «Qui s’en soucie?».
«Ce scénario n’est pas un documentaire. Il donne une vision nécessairement partielle des événements et contient aussi certains détails fictifs, relatifs à la vie de Roberts. La trajectoire de cet homme pétri de contradictions n’obéit à aucun schéma traditionnel et ne se résume pas en quelques mots. On peut seulement tenter d’en livrer une certaine image.»