Comment définiriez-vous Yacine ?
Ce sont les abîmes, les méandres d’un personnage. L’essence même de Yacine, c’est une fêlure. Un déséquilibre, une inadaptation. Un symptôme. Pour être plus concret, c’est comme une plaie ambulante ; ou davantage qu’une plaie, une disponibilité. Ce personnage a tous les sens éveillés, toutes les antennes dressées, il est en alerte. Quand du positif arrive, il en profite complètement ; quand du négatif arrive, il le vit aussi au plus haut point.
C’est un personnage toujours en mouvement.
Oui. Il va au cœur de l’autre. Il essaie de se barrer de ce carcan de faciès, même si ce n’est pas le sujet du film, et son obsession, c’est d’aller au cœur de n’importe qui. Et il y arrive. A chaque fois qu’il y a contact, il y a vraiment contact. Il ne fait pas semblant.
Dans le cinéma français, on est habitués à ce que les personnages soient ancrés dans leur milieu. Lui est plutôt comme un poisson qui flotte entre deux eaux.
Oui, vu depuis la cité, le parcours de Yacine est vécu comme une trahison. On le prend pour un snob. Yacine les a bousculés pas mal pour faire son parcours solo. Mais c’est la loi dans n’importe quel milieu : on ne te fout pas la paix si tu veux aller voir ailleurs. Le tournage dans la cité était un régal. C’était le premier jour de tournage. On débarquait dans une cité à Orléans en pleine période des émeutes il y a deux ans. C’était un bordel total ; on ne nous laissait pas tourner. Avec mon partenaire,
Abdelhafid Metalsi, on disait notre dialogue et on s’arrêtait dès que ça gueulait trop dehors. Du coup ça créait une tension en plus...
Yacine est un symptôme social ?
Alain met à la loupe ce personnage qui cherche comment se dépatouiller de cette société qui devient de plus en plus flippante. Que le président sorte avec une ex top model pendant que les cités brûlent, cela ne veut plus rien dire ! La France est comme un bout de terre qui peu à peu se fait bouffer par l’océan. Et tout le monde est d’accord pour dire que ça craint et que ça fait peur, mais personne ne fait rien ; et en même temps chacun fait, pour soi, et se plante, parce qu’on ne peut pas se dépatouiller seul. Il y a là un questionnement existentiel, qu’on a souvent traité dans les milieux bourgeois, ou quelquefois dans le milieu prolo avec Maurice Pialat.
A quoi ressemblait le scénario ?
Très déroutant dans la juxtaposition des scènes. Mais pourtant écrit de manière très concrète. Et le tout tient de manière musicale. Comme l’action de Pelé, que j’aime beaucoup parce que c’est une action qui rate ; on nous bassine tellement avec les buts qui rentrent... Yacine aussi aspire à ça, comme son père. Quand Yacine le voit bosser et lui demande : « Tu l’aimes ton métier ? », il répond : « C’est la seule chose que je sais faire. » Et quand il le fait, plus rien n’existe autour de lui. Pelé, c’est pareil. Il y a une obsession de la justesse. Ce film, c’est comme un musicien qui chercherait un accord pendant une heure et demie. Le son juste.
Comment avez-vous cherché ensemble la bonne note du personnage ?
J’ai inspiré Alain, je crois. Même s’il a romancé et il s’est senti libre, parce que Yacine n’est pas moi. On se voyait régulièrement et on parlait beaucoup. Et lui faisait son travail en loup.
En loup ?
Oui parce que finalement je ne savais pas trop ce qu’il faisait... Pendant trois ou quatre ans, on passait du temps comme deux amis. On parlait du scénario sans en parler parce que le projet est très ouvert, il permet des digressions sur tout. Avec au centre toujours cette question : comment on se dépatouille ? Comment on essaie de vivre et non de survivre ?
Et ensuite ?
Après, on s’est mis à répéter, à rêver sur les séquences. Je dis « rêver » parce qu’on n’avait pas d’argent. Jusqu’au jour où c’est devenu très concret parce qu’on a eu l’Avance sur recettes. Là on était sûrs de faire le film. J’ai fait de l’athlétisme. Il y a quelque chose de l’ordre du souffle dans le film, donc il fallait que je coure. Comme je courais en canard, et avec les pieds dans le dos, il fallait que j’apprenne à courir... Ensuite on avait des impros pendant un mois dans une salle en faisant défiler les acteurs qui allait participer au film, avec travail à la table. Je sentais qu’Alain était prêt à sauter avec moi. Et il m’a mis en confiance. Sur le tournage, c’était un plaisir : quand il était content, il l’était vraiment.
Vous étiez entourés d’acteurs ?
Oui. Par exemple Axel Bogousslavsky qui joue Vincent, le poète qui fait écouter de la musique au casque à Yacine, c’est un monstre du théâtre. Il y a peu d’amateurs : le vigile est joué par mon frère, c’était un peu compliqué pour moi ! J’ai entendu les premiers retours, et les gens me confondent avec Yacine ; c’est un peu flatteur, mais je suis un acteur avant tout.
La silhouette de Yacine reste en tête.
C’était d’abord des fringues, une tenue, même si ça peut sembler accessoire ou superficiel. On a vite imaginé quelque chose de raide, de saccadé, qui allait s’assouplir au fur et à mesure du film. Pour la démarche, on avait pensé à des santiags. Il porte une veste, il n’est pas clochard, il a un style. Il est un peu coquet, il se regarde dans le miroir avant de sortir de sa roulotte.
Et Le Greco ? Sur le moment, ça ne me parlait pas trop. Il était évident pour Alain et pour tout le monde qu’il y avait une sacrée ressemblance, que moi je ne voulais pas voir...
Le film est léger et ouvert, comme une balade. Il ne s’organise pas autour de conflits.
Oui. On ne voulait pas être complaisant. Il fallait que ça danse. Ce n’est pas un film social, il n’est pas lié non plus fondamentalement aux origines du personnage. Je suis ravi que le film ait eu le prix du public à Belfort. Cela veut dire que ça parle au public.
Quels sont vos prochains projets ?
Je vais jouer Othello à l’Odéon avec Eric Vignier. On commence à répéter en mars, on joue en octobre. Et le premier court-métrage que j’ai mis en scène, C’est dimanche, est présenté à Clermont-Ferrand.