Autour du film
L’image
L’esthétique de Après l’océan tente de correspondre à l’imaginaire des personnages, un imaginaire construit en symbiose avec ceux qui sont restés au pays et qui voient dans ces « aventuriers » des sauveurs, des modernes, des courageux. Ou des « mourants » s’ils échouent.
J’ai voulu restituer une vision intérieure et non celles que nous portons sur les immigrés, souvent empreintes de dolorisme et de compassion. Notre regard fait appel à des représentations véristes, ascétiques qui laissent de côté le baroque propre à ces trajectoires inscrites dans l’ambivalence.
L’Europe, où se fabrique la légende, est contrastée, flamboyante. Le choix de la mise en scène répond aux états d’âme de Shad, à ses rêves, bien plus qu’aux conditions objectives dans lesquelles il évolue. S’il est émerveillé en entrant pour la première fois dans un maquis parisien, ce n’est pas le maquis qui va retenir mon attention, mais son émerveillement.
Ciels bleus et verts cocotiers ont sciemment été évacués en Côte d’Ivoire. Je voulais éviter tout exotisme dans un univers qui doit renvoyer à la posture figée, étouffée, d’Otho. « Exo » c’est sortir, ce film cherche à être « dedans ».
Immigrés
Des déplacés, on ne perçoit que la quête prosaïque de nourriture et d’argent.
Pourtant des imaginaires sont à l’oeuvre à travers les métaphores du monde héroïque de Soundjata Keita à Bill Gates en passant par Martin Luther King. Ce sont des épopées qui relèvent de l’ambition, de l’utopie, des mythologies, de la foi. À travers elles, c’est une autre figure de l’immigré qui émerge.
Non pas celle d’un « déshérité » qui échappe à sa condition par la violence ou par la fuite, mais celle d’un acteur qui part à la conquête de son destin. Les politiques anti-immigrés sont d’abord des réponses à la peur engendrée par l’idée d’une installation du Tiers-monde à nos portes.
Sans doute seraient-elles plus mesurées s’il s’agissait d’organiser la venue de « passagers », d’« expatriés » qui cherchent à puiser savoirs et argent où ils se trouvent pour enrichir leur propre pays ? Comme de nombreux Blancs l’ont fait dans le sens inverse. Cela nourrirait de nouvelles dynamiques en Afrique, intéressantes, car portées par ceux qui bougent et qui créent des ponts entre les deux rives de l’océan. Le nombre de clandestins en serait diminué et le regard sur les immigrés, modifié.
Musique
Abidjan, riche d’un tiers d’étrangers, est le siège d’un phénomène vocal unique. D’origines diverses, chaque artiste se forge un destin musical dont l’identité hybridée reste forte.
La musique du film est faite de chants originaux issus du reggae, du rap, du ragga et d’autres synthèses musicales de la nouvelle Afrique, comme de traditions diverses, culturelles ou religieuses.
Tous les musiciens ont accepté de laisser de côté leur propre formation, leurs arrangements instrumentaux, pour entrer dans cette épure dédiée aux voix du grand port lagunaire, ces trésors souvent enfouis dans des arrangements trop lourds. Parfois, la règle du a capella a été assouplie avec une corde, une percussion… ou avec un peu d’instrumental acoustique en post production.
J’ai cherché une unité musicale et sonore qui dépasse les vieux clivages « tradition, modernité » pour atteindre les strates profondes et communes à cette ville unique.