Notes de Prod. : Après Lui

    en DVD le 02 Avril 2008

Entretien avec le réalisateur

Quel a été le déclic qui vous a donné envie de raconter cette histoire-là ?
En fait, je pars toujours d’une base réelle, presque un fait divers, pour, ensuite, aller vers quelque chose de singulier, et pour le coup très loin du fait divers et du naturalisme. Le point de départ d’Après lui, c’est le personnage de Camille pour lequel je me suis inspiré de ce qui s’était passé dans le petit village d’où je viens. En sortant d’une boîte de nuit, des jeunes avaient eu un accident de voiture dans lequel l’un d’eux avait trouvé la mort. Sa mère avait alors complètement rejeté les autres passagers qui s’en étaient sortis. J’ai imaginé la situation inverse, d’autant que dans ce genre de situations, des réactions comme celles de Camille -une sorte de pardon qui n’est pas non plus très simple à vivre- existent. J’ai parlé de ces idées à Christophe Honoré, avec qui j’avais déjà écrit Le clan
Saviez-vous déjà que vous alliez proposer le rôle à Catherine Deneuve ?
Non, on s’est mis au travail sans penser à l’actrice qui allait interpréter Camille. Ce n’est qu’une fois le scénario terminé, trois ou quatre mois plus tard, qu’on s’est posé la question. Et c’est Christophe, qui connaissait mon admiration et mon désir pour Catherine, qui m’a poussé à le lui proposer. J’hésitais un peu.


Oui ! Lorsqu’on écrit pour une actrice et qu’elle vous dit non, on est un peu déçu et on a toujours peur, forcément, de l’être une deuxième fois. En même temps, je me souvenais qu’elle m’avait dit qu’elle préférait rater un rendez-vous plutôt qu’une rencontre. Donc, une rencontre était toujours possible. Il n’empêche que j’hésitais... Mais d’une part, Christophe m’incitait à le faire et puis, au fond de moi, je me disais : « Je n’ai pas écrit ce rôle pour elle. Le désir de Camille est venu avant le désir de Catherine.» Finalement, ça collait bien avec la personne qu’est Catherine Deneuve. C’est une actrice qui n’aime pas être flattée, qui aime être traitée comme une actrice. Lorsque je lui ai envoyé le script, je lui ai d’ailleurs écrit un petit mot dans lequel je lui disais que ce n’était pas un rôle écrit pour elle, mais qu’à la fin du scénario, je m’étais dit que ce serait trop dommage de ne pas le lui proposer...

Et, elle, a-t-elle hésité ?
Elle a répondu relativement vite. C’est après avoir dit oui qu’elle a hésité.
Mais, paradoxalement, c’était une période assez riche, parce que Catherine se posait de bonnes questions sur le rôle et sur le scénario, sur sa capacité d’investissement dans un sujet pareil. Il est clair que le thème la touchait, l’effrayait même peut-être, et qu’il n’était pas question pour elle de faire ce film-là à la légère. J’ai l’impression qu’elle voulait que ce soit un scénario qui l’emporte totalement. On a donc eu plusieurs discussions. Et puis, un jour, elle a parlé de faire une lecture. Moi, je n’aime pas du tout faire des lectures. Lorsque je travaille, je veux que ce soit le plus vivant possible, le moins formel. Je n’aime pas m’enfermer dans un bureau. On s’est donc retrouvés dans un bar, mais je ne me sentais pas de lire à haute voix. Elle non plus ! Finalement, on s’est mis à tourner les pages ensemble, et parfois, elle me posait une question. A la fin, je lui ai dit que je n’aimais pas les lectures. Elle m’a dit « Moi non plus, je ne sais pas pourquoi j’ai demandé ça ! » C’était assez comique. Et puis, j’ai dit : « Alors ? » Elle m’a répondu : «Eh bien, c’est oui.» C’était au mois de mai, l’année dernière. C’était un très beau moment. A partir du moment où c’était Catherine, j’ai voulu refaçonner le scénario entièrement pour elle. Sachant que c’est elle qui les dirait, ça m’a donné des ailes pour retravailler les dialogues.

Après lui est le deuxième film, après Le Clan, que vous écrivez avec Christophe Honoré. En quoi vous complétez-vous ?
C’est Gilles Taurand qui nous avait présentés. Quand j’ai rencontré Christophe, il avait une espèce de réserve un peu provinciale qui me touchait et me ramenait à la mienne, et, en même temps, il avait quelque chose de très breton dans son tempérament – un côté entier, intègre... Ça m’a plu. En plus, j’aimais beaucoup ses livres. On se retrouvait aussi sur certains thèmes. D’ailleurs, même si on n’est pas issus du tout du même milieu social, on se retrouve sur beaucoup de choses. Je crois qu’on se complète bien dans notre amour du cinéma. Il est plus distancé que moi, il a une vue plus globale. Moi, je suis certainement plus affectif, je plonge dans le cinéma de façon très spontanée, très vive, en analysant moins...

Et au moment de l’écriture, comment cela se passe-t-il concrétement ?
Je n’aime pas tout ce qui ressemble aux images convenues de ce qu’on appelle « le travail ». Je ne me vois pas me mettre autour d’une table avec Christophe pour écrire - ça pour moi, c’est l’école - comme je ne me vois pas faire une lecture avec les acteurs – ça, c’est le bureau. Si on fait du cinéma, en tout cas moi, c’est justement pour échapper à ça. Donc, avec Christophe, ce sont des discussions à bâtons rompus. On n’arrête pas de parler l’un et l’autre, on jette des idées. Le principe, c’est qu’à aucun moment, on ne s’arrête pour écrire. Mais on prend beaucoup de notes. On ne fait pas, au moins dans un premier temps, de squelette de scénario, parce que si on a un squelette, c’est pour le respecter. Au fil de nos discussions, on essaye de définir une direction, de se raconter une histoire. Puis, à partir de là, on se donne chacun des scènes à écrire, on se les fait lire, on se les corrige, on rebondit... Pour moi, c’est important qu’on ne soit jamais dans des schémas trop rigides. Pareil pour les personnages. Je déteste les fiches signalétiques, car, du coup, on fige un personnage avant même de lui avoir inventé une histoire. Ce que j’essaye de trouver, justement, c’est le moment où, chez un personnage, tout est possible. Pour moi, il est essentiel de partir du fait qu’on est mystérieux les uns pour les autres. L’idée, ce n’est pas d’être dans la psychologie mais dans le mystère. Par exemple, il est difficile de dire ce que Camille cherche, mais elle est animée par quelque chose qu’elle sait ou qu’elle semble savoir, et que nous, nous ne savons pas. Avec le personnage de Camille, on est vraiment dans l’opacité, dans le mystère. Jusqu’à son dernier regard. Même s’il n’y a pas d’intention de ma part, ni de la part de Catherine pour exprimer quelque chose de précis, je pense que ce regard raconte beaucoup de choses.

Qu’est-ce qui était le plus difficile dans l’écriture ?
Le début. Avec notre méthode de travail, les débuts sont toujours un peu laborieux. En plus, comme on ne veut pas faire de fiches, on écrit des scènes dont on sait qu’elles sauteront dans la version finale, mais on en a besoin. Ce sont en quelque sorte des passages obligés pour faire exister le personnage au moins dans nos têtes, même si, à l’arrivée, c’est davantage la dimension mystérieuse qui reste. La fin, aussi, sur Après lui, était difficile. Fallait-il choisir telle option plutôt que telle autre ? Christophe et moi, nous avons d’ailleurs chacun écrit une fin sans nous en parler. Moi, très délirante et romanesque. Lui, très distancée. Celle du film fait finalement la synthèse des deux !

Catherine Deneuve vous a-t-elle posé beaucoup de questions sur la fin ?
Oui, bien sûr. Je trouvais qu’il ne devait pas y avoir de réponse. Il n’y avait aucune raison de clore le film de façon classique, alors que, justement, on tourne autour d’un sentiment un peu inédit, d’un personnage singulier...
Catherine était un peu inquiète mais, moi, je misais énormément sur l’idée que cette fin marcherait si le film fonctionnait. Parce que, à ce moment-là, si le film a fonctionné, on est évidemment en empathie avec elle. On est dans sa tête, dans son obsession, dans ses yeux, dans son regard... Aujourd’hui, lorsque je regarde cette fin, j’y trouve beaucoup de choses. Il y a d’abord un regard normal, puis la longueur du plan fait qu’on lit autre chose, puis la musique se déclenche et fait qu’on lit encore autre chose, puis le noir arrive qui fait qu’on lit encore autre chose...

Et l’idée de confier le rôle du jeune homme à Thomas Dumerchez, votre acteur du Clan, était-elle là dès le départ ?
Non. Elle n’est venue qu’au moment du casting pour lequel j’ai vu pratiquement tous les acteurs de 18 à 22 ans. J’ai finalement choisi Thomas parce que je trouvais qu’il n’avait pas à jouer Franck, qu’il avait ça en lui.
C’est un garçon qui a trois choses formidables, assez rares, et plutôt contradictoires, qu’on ne trouve pas souvent chez les jeunes gens, sans même parler des jeunes acteurs : la lumière, la jeunesse et la tristesse... En outre, cela signifiait que comme réalisateur, je me retrouvais à tourner avec l’actrice qui m’a donné envie de faire du cinéma, et avec l’acteur à qui j’ai fait faire son premier film et que j’avais trouvé dans la rue. C’est le fantasme de tout cinéaste de pouvoir allier la personne qui a initié votre vocation à celle que vous avez révélée. Ça raconte une histoire de cinéma – j’aime bien l’idée qu’un film raconte aussi une histoire de cinéma. Cela allait même avec le propos du film – une femme en pleine maturité avec quelqu’un qui est en construction, en devenir... Enfin, c’était l’histoire du tournage ! Sur le plateau, Catherine était vraiment du côté de Thomas, dans le tutoiement, dans un rapport privilégié qui était sa façon, à elle, de dissiper l’angoisse de Thomas de devoir jouer face à elle... C’était beau de voir comment ils se sont trouvés, comment ils se sont rencontrés...

Quelle est la première image de Catherine Deneuve que vous avez eue ? Et est-ce que c’est celle-là qui vous a donné envie de faire du cinéma ?
Ma première image d’elle, c’est Belle De Jour. Je ne sais pas si c’est le premier film d’elle que j’ai vu, mais je sais que c’est le premier film dont j’ai le souvenir qu’il m’a donné envie de faire du cinéma. Je l’ai vu à la télé, enfant, vers 9 ou10 ans. Pour moi, c’est un film d’enfant ! J’ai vu Belle De Jour comme un film qui raconte l’histoire d’une femme qui fait quelque chose de mal et qui, tout d’un coup, se rend compte qu’un ami de la famille sait ce qu’elle fait. Pour un enfant, c’est de l’ordre de la transgression, c’est quelque chose qui est très parlant. C’est vraiment ce film-là et elle dans ce film-là qui m’ont fait aimer le cinéma. A partir de là, je me suis intéressé à elle, j’ai vu qu’il y avait des noms qui revenaient dans sa filmo, je me suis intéressé à ces réalisateurs, puis à d’autres. Mon amour du cinéma est vraiment né à travers elle. De l’avoir rencontrée, ça fait partie des grandes choses qui me sont arrivées sur Les Roseaux Sauvages. Ce n’est qu’à la fin du tournage de Après lui que je lui ai raconté tout ça ! Elle savait à quel point j’aime l’actrice qu’elle est mais elle ne savait pas du tout l’importance qu’elle avait eu pour moi comme cinéaste...

N’est-ce pas un peu paralysant lorsqu’on se retrouve à lui confier un personnage et à la diriger ?
J’ai balayé tout ça en calquant Camille, non pas sur des images de Catherine liées à ses films précédents, mais sur la première image que j’ai de Catherine en vrai, quand elle est venue sur Les Roseaux... voir André, en jean, les cheveux ébouriffés à peine retenus par un crayon. Je voulais absolument la filmer comme elle m’était apparue. Je trouvais par exemple que le pantalon lui allait très bien, qu’il était nécessaire pour le film qu’elle ait cette coiffure très libre, que ses cheveux aient du mouvement, et qu’elle n’ait, pour accentuer la nervosité du personnage et son désarroi, ni sac à main ni accessoires...
Et puis, avec elle, dès qu’on est dans une relation de travail, les choses sont évidentes. Je pense qu’elle venait sur le film avec pas mal d’appréhension, elle s’était faite à l’idée que ce serait compliqué et dur, notamment à cause du scénario et de ce qu’il raconte... Moi, j’étais comme elle. J’avais dans l’idée que le tournage allait être compliqué parce que je n’avais jamais tourné avec quelqu’un de cette dimension.

Avez-vous du coup modifié votre manière de tourner ?
En fait, je n’ai pas d’autre méthode que de prendre en compte la personne que j’ai en face de moi. Je fais souvent des plans très composés, je prépare donc bien mon découpage, je vais sur les lieux plusieurs fois, j’envisage déjà les déplacements pour chaque personnage. Là, soudain, j’ai réalisé avec angoisse que Catherine pouvait très bien ne pas entrer dans ma mise en scène et demander des répétitions pour voir comment les choses allaient s’agencer alors que pour moi tout était déjà agencé dans ma tête. Mais je me suis vite rendu compte qu’elle prenait un plaisir fou à se fondre dans ce que j’avais imaginé. On a appris à se connaître et à avoir un rapport très personnel. Elle a été séduite aussi par l’équipe dont l’investissement et la qualité a d’une certaine manière enrobé la dureté du sujet et a donné au tournage quelque chose de très festif et de presque tendre. En fait, il y a eu une vraie histoire d’amour entre elle et l’équipe. C’était comme si on faisait front tous ensemble. Ça a donc été un pur bonheur et une leçon pour tout le monde. Ce qui m’a fait plaisir, c’est de rencontrer quelqu’un pour qui la vie est le cinéma. Je n’ai pas l’impression d’en avoir rencontré beaucoup d’autres jusqu’à aujourd’hui.

Il y a des scènes où l’on sent l’émotion la submerger...
Il n’y avait chez elle pour ces scènes-là comme pour les autres aucune résistance. Comme les choses étaient cadrées, prises en mains par moi et par l’équipe, cela permettait cet abandon... La première fois où on la voit avec Guy Marchand à l’hôpital, elle essaye de parler mais n’y arrive pas. On dirait qu’elle s’étouffe, qu’elle suffoque. Ce n’était pas écrit. C’est comme si elle avait essayé quelque chose, comme si cette scène avait été improvisée... Je n’ai toujours pas compris comment elle a fait. Je continue de penser qu’elle a une méthode mais qui est tellement parfaite qu’elle est invisible.

C’est la première fois qu’elle joue avec Guy Marchand...
J’avais envie de lui donner un mari qu’elle n’avait encore jamais eu au cinéma. Et puis, j’aime bien l’idée de lancer des ponts entre les films, entre les cinéastes. Il n’y en a pas tant que ça avec lesquels je me sens complice : André Téchiné, François Ozon, Christophe [Honoré]... J’avais adoré Guy dans Dans Paris et je n’avais pas de meilleure idée que lui pour jouer le mari de Catherine. Ça faisait deux bonnes raisons. Il a une intensité, une belle humanité qu’on n’utilise vraiment pas assez dans le cinéma d’aujourd’hui... J’aime bien les castings qu’on n’attend pas. C’est ce qui m’a guidé aussi pour Elli [Medeiros]. C’est quelqu’un que j’aime beaucoup dans la vie, et lorsque je voyais régulièrement Catherine pour discuter du scénario, je me disais que si elle me disait oui, Elli jouerait sa petite sœur. Pour moi, c’était évident. Il y a entre elles quelque chose de familier, dans leur féminité, leur allure, leur beauté, leurs voix. Avec aussi quelque chose de volcanique. Et puis aussi, je voulais des acteurs qui parlent vite, qui soient loin d’un jeu naturaliste, trop expressif...

Vous retrouvez une fois encore votre complice des Roseaux Sauvages, Elodie Bouchez...
Pour moi, c’était important que ce soit Elodie qui joue la fille de Catherine. D’abord, je vous l’ai dit, parce que j’aime que les films soient aussi des histoires de cinéma, et c’était un plaisir de partager ce moment avec Elodie. Elle a vu, elle, sur Les Roseaux, à quel point j’étais bouleversé quand Catherine est venue nous rendre visite. C’était donc pour moi une grande joie de les réunir. D’autant qu’Elodie est une des meilleures actrices de sa génération. Dans son jeu, elle est de la même famille que Catherine. Elles ont, chacune à leur manière, une espèce de facilité à tout faire. Elles ne sont jamais dans la performance, mais dans l’incarnation.

Il y a aussi Adrien Jolivet qui joue Mathieu, le fils de Camille, l’ami de Franck, qu’on ne voit que lors de la scène d’ouverture mais dont la présence joyeuse imprégne tout le film...
Je voulais une scène de joie au début entre Franck et Mathieu. Quelque chose d’enlevé, de réjouissant, d’immédiat, de débridé, de marquant. La suite allait être tellement dure que plus joyeuse serait la première scène, plus fort ce serait pour le film. Mais cela a été un vrai questionnement pour Christophe et moi au moment de l’écriture. On n’a d’ailleurs pas trouvé tout de suite. On s’est demandé qu’est-ce qui pouvait les faire rire tous les deux, Franck et Mathieu. Un pari ? C’était trop théorique. Jusqu’au moment où on a eu cette idée d’une soirée où ils devaient aller, habillés en filles, pour enterrer la vie de garçon d’un de leurs amis. Là-dessus, j’ai eu la chance d’avoir Adrien Jolivet pour jouer Franck. Il s’est fondu dans le film, avec une sorte de beauté et de grâce. Il y a un moment dans cette scène où je le trouve très émouvant. Il est devant la glace, il baisse la tête, il y a un mouvement de travelling sur lui. Et là, on sait qu’il va être sacrifié ! Cela me touche d’autant plus qu’Adrien est lui aussi sacrifié comme acteur, puisqu’il n’a que cette scène. Il le savait, il l’a accepté et il est parfait. Il est en état de grâce dans cette scène. Je trouve curieux qu’on ne le voie pas, lui aussi dans davantage de films. Il est tellement moderne et intact...

La scène est très tendre, sensuelle même, et donc presque ambiguë...
J’ai toujours aimé le métissage, la mixité, la confusion des sexes et des sentiments. C’était comme un clin d’œil adressé aux gens qui suivent mes films. Ça m’amusait aussi de les lancer sur une fausse piste et j’imaginais les romans qu’ils allaient se raconter, du genre « elle va découvrir que son fils est homo». En même temps, c’est une fausse piste qui est très vite balayée, même si, après tout, c’est ce que je disais tout à l’heure, que sait-on du mystère des êtres ?

Après lui est très souvent filmé en plans séquences...
Quand on est en plan séquence, tout le monde est tendu, du stagiaire caméra à l’actrice principale. On est tous à la merci des uns des autres. On navigue entre le miracle et la catastrophe. Du coup, cela crée à la fois une tension professionnelle et une solidarité affective, humaine. Je pense que c’est aussi pour ça qu’il y a eu cette fusion, cet amour entre l’équipe et Catherine. Quand on fait un plan séquence de 3mn, on se dit qu’on peut très bien ne jamais avoir ce qu’on cherche. On sait très bien quand il faut qu’on recommence, et quand on l’a, on se dit qu’on pourrait avoir mieux ! C’est quelque chose qui est obsédant, ça allait complètement au film...

Ça ne peut pas être juste pour l’intensité du travail ou la cohésion de l’équipe. Les plans séquences sont là aussi pour l’effet qu’ils vont produire sur le spectateur...
Bien sûr. D’abord, Catherine a une telle dextérité d’actrice, elle est tellement alerte, vive, que je voulais la saisir en mouvement, et surtout ne pas la figer. Et puis, un plan séquence, c’est enrobant, c’est doux, et le sujet était tellement dur, brutal que je trouvais que ça créait une vraie empathie pour Camille. D’autant qu’a priori, c’est un personnage pas nécessairement sympathique. Elle fait un choix par rapport à la mort de son enfant qu’on peut très bien ne pas admettre. Elle va quand même très loin, jusqu’à rejeter sa propre fille ! Il fallait qu’on soit avec elle sans qu’on ait à donner d’explication, sans qu’on ait à donner d’excuse pour la comprendre. Il n’y avait qu’esthétiquement qu’on pouvait être de son côté. Etre de son côté, c’était l’enrober, l’accompagner...

La musique est importante dans le film. Elle n’est pas là juste pour accompagner ou souligner des sentiments mais elle fait aussi plusieurs fois partie de l’action... Est-ce parce qu’elle est très importante dans votre vie ?
Oui. Il y a le cinéma bien sûr, mais à côté, je lis beaucoup et j’écoute énormément de musique. Ce sont mes deux passions. Pour moi, la pop musique c’est un peu comme le cinéma. Dans les deux, il y a quelque chose d’immature. Ils dégagent tous les deux l’idée de l’impossibilité de faire le deuil de l’adolescence. En même temps on vieillit et ces émotions-là restent avec nous... C’était important pour moi qu’il y ait ça dans ce film-là. La scène de concert pour moi est très importante. Je la trouve même très émouvante. Ça raconte quelque chose des personnages. Ce n’est pas anodin d’écouter cette musique, d’avoir ce look... Quant à la chanson de Beth Gibbons, Mysteries (cf scène de la jeune fille portugaise), c’est Catherine qui me l’a fait écouter et m’a offert le disque. J’ai eu envie de la mettre dans le film. C’était un souvenir du tournage... Et comme je sais à quel point la musique est importante pour elle, j’étais content de lui offrir cette scène sur cette chanson. J’ai aussi choisi Ed Harcourt, Late Night Partner, (cf scène chambre de Mathieu) pour des raisons très personnelles. Je voulais absolument que cette chanson soit dans le film. J’aime bien l’idée de se dire qu’on compose un film comme une potion magique, qu’on y met des tas d’ingrédients qu’on aime... On parle beaucoup des Tatianas dans le film. Il y a des affiches partout et on voit un extrait de leur concert... Pour moi, ils incarnent la jeunesse. C’est un petit groupe, ils ont tous entre 16 et 18 ans. Je les ai découverts sur MySpace et ça m’a beaucoup plu. J’ai d’ailleurs appris ensuite qu’ils avaient été choisis en première partie par Razorlights. Ça m’a excité aussi de me dire que je pouvais peut-être contribuer à leur essor, surtout dans un pays comme la France qui, contrairement aux pays anglo-saxons, semble toujours se méfier de sa jeunesse, quand il ne la traite pas par le mépris - ce qui explique qu’on n’a pas de honte à faire des lois comme le CPE. Et c’est quelque chose qu’on vérifie même dans le cinéma...

La musique participe à l’énergie qui se dégage du film et vient comme un contrepoint avec le thème du deuil, de la mort...
C’est ce que je voulais : un film vivant sur un sujet qui a priori pouvait faire peur. J’essaye toujours d’insuffler de la vie, de la foule, de la lumière, des couleurs. Je ne voulais pas que le film soit entraîné dans quelque chose de moribond et de mortifère. L’idée du plan séquence, c’est aussi pour ça, pour qu’on ne s’arrête jamais. Sur la question du deuil, de la mort, il y a autant de regards différents que de personnes. C’est pour ça que le personnage de Camille est à la fois singulier et mystérieux, plus que je ne le croyais, même. Cela a été la grande surprise du montage. Pendant tout le tournage, et déjà pendant l’écriture, on pensait qu’on faisait un film qui était l’histoire d’une chute. En montant le film, j’ai eu la surprise de constater que, contrairement à ce qu’on imaginait, le film ne racontait pas l’histoire d’une femme qui se perdait, mais l’histoire d’une femme qui se sauvait – dans tous les sens du terme.

Entretien avec Catherine Deneuve

Vous souvenez-vous la toute première fois où vous avez rencontré Gaël Morel ?
C’était sur le tournage des Roseaux Sauvages où j’étais passée voir André Téchiné. André m’a raconté qu’ils avaient longtemps correspondu, Gaël et lui. C’est d’ailleurs toujours à travers André que je l’ai revu par la suite et que j’ai vu ses films. On s’était croisés il y a une dizaine d’années pour un projet qui ne s’est pas fait, mais je ne peux pas dire que je le connaissais vraiment, jusqu’au moment où il m’a donné le scénario de Après lui.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • 1ère semaine IDF : 22 813 entrées
  • Cumul IDF : 35 829 entrées

  • 1ère semaine France : 48 448 entrées
  • Cumul France : 91 117 entrées