Vous souvenez-vous la toute première fois où vous avez rencontré Gaël Morel ?
C’était sur le tournage des
Roseaux Sauvages où j’étais passée voir André Téchiné. André m’a raconté qu’ils avaient longtemps correspondu, Gaël et lui. C’est d’ailleurs toujours à travers André que je l’ai revu par la suite et que j’ai vu ses films. On s’était croisés il y a une dizaine d’années pour un projet qui ne s’est pas fait, mais je ne peux pas dire que je le connaissais vraiment, jusqu’au moment où il m’a donné le scénario de
Après lui.
Qu’est-ce qui, cette fois, vous a séduite ?
Le scénario surtout. Et le personnage aussi. Je trouvais le scénario original, intéressant, risqué, fort... Entre temps, Gaël avait fait d’autres films que j’avais vus. J’ai pourtant longtemps hésité parce que je trouvais le sujet très dur. J’avais peur de ne pas le supporter, de ne pas pouvoir l’assumer. Je me disais que ce serait difficile de vivre pendant deux mois avec une histoire pareille. Mais, le scénario me revenait régulièrement en mémoire, je n’arrivais pas à l’oublier, à l’écarter. J’ai dû aussi voir d’autres films ou lire d’autres choses que je trouvais quand même moins forts, plus convenus, si bien que je me suis dit que c’était idiot lorsqu’on tenait un scénario pareil de ne pas y aller, et j’ai décidé de me lancer... Et puis, il y a eu la rencontre avec Gaël. J’ai été frappée pas tant par son insistance que par la façon dont il parlait du projet, par son côté à la fois fermé et passionnel rentré. Je sentais qu’il était énormément investi, et il y avait quelque chose de stimulant et de rassurant dans son implication. Le tournage a d’ailleurs été finalement beaucoup moins dur que ce que j’avais imaginé...
Pourquoi, à votre avis ?
Le fait qu’on ait quasiment tout tourné à Lyon a forcément joué. Mais c’est dû surtout à l’ambiance du tournage, au caractère de l’équipe. Gaël a fait vraiment attention à très bien choisir toux ceux qui allaient participer au film. Il voulait que ça se passe au mieux, il savait que c’était un sujet un peu périlleux quand même et que l’atmosphère du tournage allait être très importante. L’équipe n’était pas très nombreuse et elle était extraordinairement soudée. Cela a beaucoup facilité les choses.
Qu’est-ce qui vous touche dans le personnage de Camille ?
Sa détermination à être du côté de la vie, sans vouloir bien sûr oublier quoi que ce soit, sans vouloir renoncer évidemment à sa peine... Un deuil, ça doit se faire, ça doit se vivre, mais elle, elle choisit de se réinvestir très vite – ce qui est très périlleux, y compris pour elle. Sans doute n’avait-elle pas le choix. Si elle n’avait pas fait ça, elle n’aurait pas résisté, elle aurait ployé sous le poids du chagrin, de la douleur... En investissant ce jeune garçon, elle court après la vie, après la continuité de la vie... Comme si c’était une manière de faire vivre son fils à travers Franck. De voir, de vivre ce qu’il aurait pu être, ce qu’il aurait dû être, ce qu’il aurait pu devenir... On s’en rend compte dans la manière qu’elle a de pousser Franck à continuer ses études, de ne pas le lâcher... Vouloir investir comme ça quelqu’un, c’est très lourd pour la personne qui est l’objet de toute cette attention. L’amour peut être vraiment très suffocant, surtout un amour a priori désintéressé...
Comprenez-vous les réactions hostiles de son entourage ?
Oui. Pour l’entourage, pour ceux qui ne vivent pas l’intensité de son chagrin, qui ne voient que l’image extérieure de ce couple étrange, on est quand même à la limite du mauvais goût, c’est très embarrassant. Ça a beau être un accident, c’est quand même lui qui était quand au volant. Je pense qu’on ne peut pas s’empêcher d’en vouloir à celui qui survit, à celui qui reste. On le juge quand même responsable...
La fin reste ouverte et mystérieuse. Mais au moment où vous l’avez jouée, vous demandiez-vous ce qui allait arriver à ces deux personnages ? Etiez-vous d’ailleurs obligée d’avoir la réponse pour interpréter la scène ?
Quand on joue, on n’est pas obligé d’avoir de réponse sur quoi que ce soit ! Même s’il est normal d’avoir une petite idée... A partir du moment où il a fui, il y a le fait de ne pas savoir. Et, à partir du moment où elle sait, il y a le désir de vouloir vérifier, de vouloir voir... On a l’impression qu’elle pourrait se pencher sur lui, qu’elle pourrait juste passer la main devant sa bouche comme on fait avec un enfant pour voir s’il respire bien. Il y a quand même chez elle l’idée de protection. Et puis, leur relation a été tellement loin que je ne suis pas sûre qu’il pourrait totalement continuer sans elle. Sans doute vont-ils rester encore pour un certain temps un couple improbable. Peut-être alors finira-t-elle par marcher sur les chemins de l’apaisement, par survivre à ce drame terrible...
Y a-t-il des scènes que vous appréhendiez particulièrement avant le tournage ?
Les scènes où elle apprend l’accident... Ce n’était pas tant les larmes que j’appréhendais que la violence de l’accident, la brutalité, le choc... L’apprendre comme ça... C’est dur d’imaginer qu’on va faire une chose aussi nue et aussi directe... Je redoutais aussi la scène où elle choisit les vêtements de son fils pour l’enterrement... A lire, c’était déjà très dur. Les vêtements, c’est quelque chose qui personnalise tellement quelqu’un, bien plus qu’une photo, c’est tellement incarné. D’une scène comme celle-là, on sort totalement épuisé, comme si on descendait du ring, complètement vidé... Je redoutais aussi les scènes entre Camille et Franck . Je me disais : « Après ce qui vient de lui arriver, cette femme ne peut plus être pareille. Il faut qu’elle soit flottante et, en même temps, pleine de son chagrin, de sa douleur, sans que cela vienne sans arrêt plomber les scènes...»
Chez vous, à l’écran, on ne sent jamais le travail. Comme si vous étiez d’emblée de plain pied au cœur de la scène. Comment travaille-t-on cette « absence de travail»?
Je ne sais pas... Peut-être par une grande disponibilité au film, aux partenaires, à tous ceux qui participent au film... Cette douleur infinie devait toujours être présente mais sans être trop pesante. C’était un état. C’est ça, c’est un état. Il fallait seulement ne pas oublier cet état au moment du tournage, d’autant que ça n’était pas non plus le sujet de la plupart des scènes. Et heureusement. Mais il fallait qu’on la sente quand même décalée, un peu à côté ...
Comment définiriez-vous Gaël Morel comme metteur en scène ?
Pour quelqu’un qui est au fond de lui inquiet et nerveux, je le trouvais extrêmement gentil et décontracté avec l’équipe. Bien sûr, c’étaient des gens qu’il avait choisi un par un, mais quand même... Il y avait sur le plateau une ambiance d’amitié, de confiance. C’est un metteur en scène très rassurant. On le sent très sûr, pas forcément sûr de lui, ce n’est pas ce que je veux dire, mais sûr de ce qu’il veut faire, de ce qu’il fait. On le sent exigeant, obstiné, ne renonçant jamais. Il sait ce qu’il veut, s’il pense qu’il l’a, il s’arrête tout de suite. Ce n’est pas quelqu’un qui tourne pour tourner en disant « On va refaire la prise parce qu’on ne sait jamais, il pourrait se passer quelque chose..» Il est précis, et très intense... Et puis, il fait beaucoup de plans séquences, ce qui, pour les acteurs, est toujours un grand plaisir. Surtout sur un film comme ça. Du coup, on est plongé davantage encore au cœur des scènes.
Quel est le meilleur atout de Thomas Dumerchez ?
Il a une belle lumière et en même temps il a dans le regard une vraie mélancolie... Dès que je l’ai rencontré aux essais, il m’a plu tout de suite. Il m’a beaucoup touchée avec son immense sourire et ses yeux un peu tristes... Ca s’est très bien passé entre nous. Il y a eu immédiatement comme une évidence... Il faut reconnaître aussi à Gaël d’avoir le sens du casting. J’aimais beaucoup par exemple l’idée que
Guy Marchand joue mon mari. Je trouvais ça original, pas convenu. On ne se connaissait pas et on a eu de très belles scènes à jouer ensemble, quelques unes des plus émouvantes du film...
C’était aussi votre première rencontre avec Elodie Bouchez, qui joue votre fille...
Je l’aime beaucoup comme actrice, mais je ne la connaissais pas vraiment non plus. Je trouve que c’était très gentil de sa part d’accepter, pour Gaël, ce rôle qui est très court. C’est une jolie histoire de cinéma qui se poursuit entre eux... On a peu de scènes ensemble et heureusement car elles sont toutes d’une dureté effroyable ! Celle avec l’enfant est terrible, et pour le coup, tellement loin de moi... Celle devant la librairie où je l’abandonne sur le trottoir est pas mal non plus ! C’est là où on réalise que cette femme est à côté de la plaque, qu’elle va jusqu’à rejeter sa propre fille, que ce garçon est devenu sa seule réalité, sa seule obsession... Mais sans doute parce qu’il est son moyen de survivre... Avec Elodie, on a commencé brutalement par la scène du cimetière. C’était ça le premier jour de tournage. Pour tout le monde, ça a été un plongeon terrible...
C’est vous qui avait fait découvrir à Gaël Morel la chanson de Beth Gibbons qu’il a mise dans le film...
C’est une chanson que j’aime beaucoup. Il y a chez Beth Gibbons quelque chose qui va très loin, très haut, qui est un peu cassé mais avec, pourtant, une vraie force... Il y a chez elle à la fois quelque chose d’insolite et un grand dénuement. Je trouvais que cette chanson avait une résonance avec le personnage de Camille. J’ai fait écouter cette chanson à Gaël. Pour accompagner le tournage de la scène où je vais dans la chambre de mon fils écouter le disque que son ancienne fiancée lui a apporté, ne sachant pas qu’il est mort, il l’a faite jouer. Il préférait que ce soit une chanson que j’aime.
Tourner cette scène en musique, c’était une façon de créer un climat supplémentaire. C’était important pour trouver le rythme, le regard intérieur. Mais cela aurait pu être un disque choisi par Gaël, cela m’aurait aidée aussi. Il n’était pas sûr de la garder au montage. Je suis contente qu’il ait pu le faire.
Si vous deviez garder une image de Gaël Morel sur le tournage ?
Ce serait sa silhouette avec son petit blouson... Son air un peu buté sur le visage et, en même temps, ses yeux clairs, son regard déterminé... L’intensité avec laquelle il regarde ce qui est en train de se passer, tout en étant capable, quelques minutes après, de plaisanter avec légereté...