Notes de Prod. : Baarìa

    en DVD le 08 Décembre 2010

Entretien avec le réalisateur de Barria, Giuseppe Tornatore

Baaria est situé dans la province de Palerme. Vous en faites un lieu allégorique qui pourrait se trouver n’importe où.
J’étais très conscient de la valeur allégorique de mon récit. Elle était capitale pour parler d’un lieu qui existe, et où j’ai grandi. Il fallait aussi permettre au spectateur de s’identifier avec ce lieu qu’il ne connaît pas.

Vous réalisez Baaria à 54 ans. etait-ce pour vous le bon moment pour mettre en scène un film aussi autobiographique ?
Une chose est certaine. Je n’aurai jamais pu réaliser le film plus jeune. Je songeais à le faire plus tard, la soixantaine passée, mais l’enthousiasme des producteurs m’a poussé à m’y atteler maintenant.

Pourquoi avez-vous choisi de rester à l’intérieur d’un microcosme pour raconter 50 ans de l’histoire de l’Italie ?
Je voulais d’abord parler d’un lieu, sans raconter un demi-siècle de l’histoire de mon pays. Et en même temps, je ne pouvais pas mettre en scène un lieu qui m’est familier, avec ma sensibilité, sans le lier à la grande histoire. Celle-ci reste donc à l’arrière-plan.

C’est particulièrement frappant dans la façon dont vous abordez la deuxième guerre mondiale qui tient dans le film avec une unique scène de bombardement.
Je cherchais précisément à obtenir un écho de l’Histoire afin de mettre en valeur les tragédies personnelles. La guerre apparaît donc autrement, avec ces images de jeunes partant au front par exemple, ou ce personnage du pasteur qui massacre son pied pour éviter d’aller à l’armée.

Un autre exemple de cette instrumentalisation d’un destin individuel est la manière dont vous mettez en scène l’arrivée du fascisme, avec une scène de comédie où un chanteur de bel canto est embarqué par la police.
Le fascisme n’est pas évoqué à travers la seule comédie, mais je tenais particulièrement à cette scène. La scène d’un théâtre restait, à l’époque, en Province, le seul moyen de s’opposer au fascisme. La chanson que vous entendez dans le film était très populaire dans les années 1930, elle était le symbole du ralliement de la lutte contre le fascisme. Le régime de Mussolini a d’ailleurs tout fait pour l’empêcher d’être interprétée, sans trop de succès. C’était notre manière, provinciale, de s’opposer à ce régime.

De manière similaire, vous montrez la présence de la Mafia de manière incidente, souterraine, sans jamais surligner son influence.
Les journalistes s’attendent à voir présentée la Mafia comme une pieuvre, avec des tueurs en action. Je tenais à échapper à ce cliché. Et pourtant, elle est bien là dans Baaria , présente même lorsque vous la croyez absente. Je n’avais pas besoin d’une scène de meurtre pour souligner son influence. Les personnages en parlent sans cesse, la Mafia contrôle tout, le père de Peppino souligne son influence grandissante. A la fin du film, le fonctionnaire en charge de l’urbanisation est un mafieux. Quand on voit la campagne électorale menée par la Démocratie Chrétienne, on comprend aussi que la Mafia contrôle tout.

L’idée d’une tolérance entre citoyens de sensibilités différentes dans Baaria apparaît comme un paradis perdu. A partir de 1960, cette tolérance disparaît.
Il y a dans la vie d’un quartier, surtout en Province, une solidarité inouïe. L’essor de l’industrie de la communication n’était pas encore apparue. Je dirais que le tournant se situe dans les années 1960, où la tolérancedisparaît peu à peu, et encore, elle résiste mieux en Province. Je pense à la scène dans le film où Peppino part dans cette manifestation avec un ami carabinier. Leurs opinions politiques sont divergentes, ils sont chacun d’un côté de la barrière et pourtant, ils se saluent. Il existait autrefois ce sentiment que nous participions tous à l’édification du pays, quelles que soient nos sensibilités. Cette scène en constitue le symbole. Les lignes de fracture sont plus marquées désormais, on se fait la guerre.

Peppino explique à son fils qu’en matière politique des réformes seront toujours préférables à une révolution. exprime-t-il votre sensibilité ?
Je partage le sens pratique de mon personnage. Je partage encore plus son opinion et sa philosophie quand il déclare : « Je sais que lorsque je me tape la tête contre les murs, c’est ma tête qui se casse, pas les murs. » Il est mieux d’essayer de changer le monde sans tuer ou casser la tête des gens. La scène où Peppino parle à son fils se déroule dans les années 1970. Ce n’est pas un hasard. L’Italie se prépare à vivre ses années de plomb, le terrorisme s’apprête à prendre une autre ampleur, et les paroles de Peppino prennent alors toute leur résonance.

quelle influence a eu votre famille sur vos orientations politiques ?
J’ai hérité d’une vision ouverte de la politique, jamais sectaire. On m’a enseigné qu’un individu avec des idées différentes des miennes n’était pas forcément malhonnête, tandis que celui qui partageait mes idées pouvait se révéler critiquable sur d’autres aspects. Ma famille m’a inculqué cette idée que, loin d’être séparés, le bien et le mal cohabitent souvent ensemble.

Silvio Berlusconi avait qualifié Baaria ,juste avant sa Première à la Mostra de Venise, de « chef d’œuvre ». on sait que vous ne partagez pas les idées du premier ministre italien. Comment avez-vous réagi ?
Quand un de mes films est projeté, je ne regarde pas qui est de gauche et qui est de droite dans la salle. La déclaration de Berlusconi m’a fait plaisir. J’ai moins compris qu’il donne son opinion avant la première projection de presse, c’était inopportun, surtout de la part d’un homme de communication.

Dans Baaria , comme déjà dans CInéMA PARADISo, le cinéma et l’expérience de la salle apparaissent comme un rite d’initiation, un moyen d’apprendre la vie, et une manière d’assurer la transmission entre un père et son fils.
C’est exactement cela. Le cinéma est un rite d’initiation, un lieu où le spectateur peut parfaire son éducation. J’avais déjà fait avec CInéMA PARADISo un film sur la salle de cinéma. Je n’allais pas refaire le même film avecBaaria ,mais je pouvais de nouveau montrer le rôle formateur du cinéma, pour le gamin d’une petite ville de Sicile et, à travers lui, pour les gamins du monde entier. C’est d’autant plus facile à montrer que la salle restait le seul lieu à l’époque où l’on pouvait voir les films. Curieusement, comme Baaria , CInéMA PARADISo était un film que j’imaginais réaliser plus âgé. Là encore, c’est l’enthousiasme d’un producteur qui m’a convaincu de m’y atteler plus tôt.

Vous avez reconstitué le village de Baaria en Tunisie. n’étiez-vous pas frustré de ne pouvoir tourner en Sicile ?
Nous avons un peu tourné en Sicile. Mais il était tellement plus pratique de la reconstituer en Tunisie, ce qui s’est révélé très amusant. Il aurait été impossible de tourner dans la ville actuelle en Italie, surtout pour les scènes se déroulant dans les années 1920 et 1930. Il aurait fallu faire fermer des magasins, bloquer des rues, enlever les antennes de télévision des toits, démolir des maisons. C’était absolument impossible. Vous avez fait le choix de prendre des comédiens inconnus. Comment s’est déroulé le casting du film ?
La barre était placée très haut pour le couple central de l’histoire, Peppino et Mannina. N’oubliez pas qu’on voit dans le film Peppino de 18 à 70 ans, et il ne peut s’agir que du même acteur. Même chose pour Mannina. Il fallait de plus qu’ils parlent sicilien. La production voulait que je me tourne vers des noms plus connus, mais des acteurs célèbres de 30 ans parlant sicilien ne courent pas les rues. Les producteurs se sont alors rangés à mon avis.

Vous collaborez pour la huitième fois avec Ennio Morricone. Comment travaillez-vous ensemble ?
Nous nous connaissons depuis plus de 20 ans. Audelà de notre profonde amitié, nous nous sommes toujours interrogés sur les rapports entre le cinéma et la musique. Il n’y a pas d’un côté un musicien expérimenté et, de l’autre, un réalisateur aguerri, qui se partagent les tâches sans rien échanger. L’humilité de Morricone me frappe sans cesse. Il a plus de 500 films à son actif et, aujourd’hui encore, la veille de l’enregistrement de sa musique, il ne dort pas. Son comportement de débutant, alors qu’il a 80 ans, me touche profondément. Morricone est la première personne à qui je parle quand j’ai un projet, il est le premier à lire mon scénario, et compose sa partition après l’avoir lu. Lorsque je commence mon tournage, j’ai concrétement la musique de mon film en tête.

Vous dites que selon Prince Don Fabrizio Salina dans Le GUéPARD, les jeunes hommes doivent quitter la Sicile avant d’atteindre leur dix-septième année s’ils ne veulent pas assimiler les défauts de cette terre. Vous avez quitté la Sicile à 27 ans. quels défauts des siciliens avez-vous gardé ?
Malheureusement tous. Parmi ceux-ci, je ne crois pas en ma bonne étoile. Comme beaucoup de siciliens, je me prends pour le nombril du monde. En même temps, nous avons tendance à être pessimistes, nous se sommes jamais contents de notre sort, restons perfectionnistes ce qui, au fond, se révèle autant une qualité qu’un défaut.

A propos de Baaria - La porte del Vento

Le 10 juin 2009 - L'italien Tornatore en ouverture à Venise

Le drame Baaria - La Porte Del Vento du cinéaste italien Giuseppe Tornatore ouvrira la 66ème édition de la Mostra de Venise, qui se tiendra du 2 au 12 septembre prochains, ont annoncé les organisateurs mercredi 10 juin sur Relaxnews. Le réalisateur, lauréat du Prix du jury à Cannes et d'un Oscar du meilleur film en langue étrangère pour Cinema Paradiso (1989), aura l'honneur d'être le premier Italien à ouvrir la Mostra depuis 20 ans.

Baaria : Introduction au film, par Giuseppe Tornatore

Selon une des innombrables étymologies possibles, Bagheria trouverait son origine dans Bab el gherid qui, en arabe, signifierait « la porte du vent ». Mais depuis des temps immémoriaux, nous l’avons toujours appelée Baaria.
Située dans la province de Palerme, Baaria est la ville où j’ai vu le jour et où j’ai vécu jusqu’à l’âge de vingt- huit ans. J’étais donc déjà trop âgé selon le Prince Don Fabrizio Salina, dans Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, qui prétend que les jeunes hommes doivent quitter la Sicile avant d’atteindre leur dix-septième année s’ils veulent se prémunir d’assimiler dans leur caractère les maux typiques de cette terre. J’ai donc eu à loisir de bien m’en imprégner : en premier lieu, celui de croire que l’endroit où l’on est né est le centre du monde, qu’il le constitue dans son intégralité et, par la suite, celui, tout aussi critique, de se réfugier dans ses souvenirs dès lors que l’on réalise que le monde a en fait toujours existé ailleurs et sans vous.

Baaria en chiffres

- 9 mois de préparation
- 12 mois pour construire les décors
- 25s emaines de tournage
- 1.10.2007 premier jour de tournage
- 7.8.2008 dernier jour de tournage
- 4 interruptions de tournage (problèmes climatiques, exigences logistiques)
- 122 décors naturels