Bernard Bastide : Bazar marque vos retrouvailles avec Patricia Plattner qui vous avait déjà dirigée dans Les Petites Couleurs en 2002. Comment est né ce nouveau projet ?
Bernadette Lafont : Je ne connaissais pas Patricia avant de tourner
Les Petites Couleurs sous sa direction. Nous sommes devenues très amies sur ce tournage et elle voulait absolument que l’on fasse un autre film ensemble. L’écriture, puis surtout le montage financier de
Bazar ont pris plusieurs années. Mais cette fois, l’enjeu n’était pas le même.
Les Petites Couleurs reposait sur le personnage d’Anouk Grinberg et j’interprétais seulement la directrice du motel où elle venait se ressourcer. Dans
Bazar ,par contre, le film repose davantage sur le personnage de cette antiquaire sexagénaire que j’interprète. J’ai eu des hésitations avant d’accepter le rôle, par peur d’être un peu trop âgée. Mais
Patricia Plattner a tenu bon et a eu l’idée de la perruque pour rajeunir le personnage.
BB : Qu’est-ce qui vous a finalement séduit dans le projet de Bazar ?
BL: Ce qui m’a séduit c’était de changer totalement de registre après
Les Petites Vacances D’olivier Peyon (2006). J’ai eu les rôles principaux, il y a longtemps, de films de Truffaut, Eustache ou Nelly Kaplan. Depuis quelque temps, les rôles principaux se sont raréfiés pour les comédiens de ma génération. Or j’ai eu la chance, à quelques années d’intervalle et alors que j’avais allégrement franchi le cap de la soixantaine, de pouvoir porter deux films qui ont en commun d’être le récit de deux naufrages. Dans le premier, Les Petites vacances, Danièle est une institutrice à la retraite, un peu coincée, qui a abandonné toute idée de séduction. Alors que dans
Bazar , Gabrielle est son exact contraire : elle refuse qu’on en fasse une retraitée, elle veut encore (se) surprendre, séduire.
BB : Comment est-il né ce personnage de Gabrielle ? Comment lui avez-vous donné vie ?
BL : Le personnage est né surtout en travaillant son apparence physique, ses tenues vestimentaires, ses coiffures… Je me suis beaucoup accroché à l’idée que cette femme – bien que n’étant pas elle-même artiste - aime les beaux objets, est dotée d’une sensibilité artistique. Pour les vêtements, il fallait que cela soit très neutre : pantalons, petits hauts, manteaux.
Le seul vêtement qui se détache de l’ensemble, c’est le petit blouson rouge qu’elle achète avec sa fille, et contre l’avis de celle-ci, qui l’accuse de jeunisme. Elle le portera pour faire de la moto avec Fred, le jeune sculpteur, accompagné d’une petite jupette et d’un legging noir. Tout à coup, l’amour lui donne des ailes : dans sa tête, elle a 25 ans ! Quant à la perruque, elle m’a aussi aidée à construire le personnage ; dès que je la mettais, je devenais Gabrielle…
BB : A partir de sa rencontre avec Fred, Gabrielle se métamorphose littéralement…
BL : Quand
Bazar commence, cette femme est dans une faillite totale : pour n’avoir pas décacheté les lettres d’huissiers qu’elle a reçues, elle perd sa boutique d’antiquités. Peu après, sa fille lui apprend qu’elle est enceinte et qu’elle part rejoindre celui qu’elle aime à l’autre bout du monde. Ces séries de rupture lui donnent tout à coup une grande disponibilité et, plutôt que de se complaire en victime, elle va rebondir, partir dans une direction nouvelle où personne ne l’attend. La rencontre avec Fred va lui donner l’opportunité de devenir une sorte de Pygmalion, une fonction dans laquelle elle se plait énormément. La scène chez le galeriste est cruciale à ce sujet : c’est là qu’elle exprime vraiment sa conception de l’artiste, sa vision du marché de l’art. Mais, avant même qu’elle sache que Fred est sculpteur, elle a une fascination pour ce garçon, sa jeunesse, sa santé, sa liberté…
BB : Les décors, aussi bien à Genève, à Annemasse qu’au Portugal jouent un grand rôle dans Bazar…
BL :
Patricia Plattner est une artiste, une plasticienne ; elle a une petite musique, une musique visuelle bien entendu. Quand je dis « petite musique », cela n’a rien de péjoratif, je pense à la Petite musique de nuit de Mozart. D’abord parce que c’est quelqu’un qui vient des arts plastiques, c’est son premier univers ; ensuite parce qu’elle est très cultivée et qu’elle est à l’affût de tout. De fait, les décors sont très importants pour elle. La mémoire des lieux était indispensable pour donner vie à cette histoire, l’ancrer dans le réel.
Avant même le tournage, Patricia m’a montré, à Genève, tous les décors choisis et les trajets des trams. Le quartier où habite Gabrielle à Genève est un peu bohême et un peu chic, « bobo » dirait-on aujourd’hui. La boutique d’antiquité était une vraie boutique d’antiquité tenue par une Brésilienne géniale, Angelica, que j’ai beaucoup fréquentée pour nourrir mon personnage, me mettre « dans le bain ». Elle m’a communiqué sa passion pour les objets anciens et sa façon si particulière de les caresser. De leur côté, les deux amis, Fred et Gilles, habitent Annemasse, dans une ancienne usine de réparation des locomotives et des autobus. Dans les plans de Fred en train de souder ses sculptures, on se croirait tout à coup transporté dans l’atelier de Tinguely !
BB : Bazar frappe par la beauté et la richesse de sa photographie…
BL :Il faut saluer le travail du directeur de la photographie,
Aldo Mugnier, ainsi que celui de son éclairagiste, Ernst. Sur le tournage, pour les besoins de l’image numérique, le plateau était systématiquement enfumé. Je suppose pour éviter le côté trop clinquant des couleurs et donner une patine aux images. Les comédiens avaient un peu mal aux yeux mais cela valait la peine de souffrir : le résultat est très payant.
Bazar se découpe en deux grandes palettes de couleurs : les bruns et les ors de l’automne en Suisse, une image plus violente, à la limite du surexposé au Portugal. Pour Gabrielle, le Portugal sera au début le pays du rêve pour devenir enduite celui des désillusions. Elle y tombe malade parce qu’elle a trop mangé, elle fait à Fred des scènes de jalousie… Le soufflé retombe !
BB : Vous avez la chance d’être entourée d’une belle brochette de comédiens français et suisses…
BL : L’une des grandes forces de Patricia réside dans le choix de ses interprètes. De
Pio Marmaï (Fred), elle me disait « Tu vas voir, c’est un Marlon Brando, avec une charge érotique formidable ». En faisant sa connaissance, je n’ai pas été déçue. J’ai eu aussi la chance d’être entourée de toute une troupe de comédiens formidables :
Lou Doillon, Grégoire Ostermann,
Jean-paul Wenzel,
Alexandra Stewart…
J’ai une tendresse particulière pour
Sacha Bourdo qui donne de la poésie au tandem, basé sur la dissemblance, qu’il forme avec
Pio Marmaï…
Bazar est un film choral dans lequel, comme dans le cinéma français des années 1930-1940, tous les rôles, même secondaires, sont attachants.
BB : À travers les réactions de son entourage, on comprend qu’il n’est pas simple, pour une femme de 60 ans, de faire accepter son histoire d’amour avec quelqu’un de plus jeune…
BL : C’est vrai. Le seul qui la comprend vraiment, c’est son ami homosexuel. Lui revendique un mode de vie épicurien, et ceci d’autant plus qu’il est atteint du sida. Autant on peut afficher dans Paris Match, un Gérard Jugnot qui a 25 ans de plus que sa compagne, autant l’inverse n’est pas encore totalement entré dans les mœurs, même si tout cela commence à se craqueler sérieusement…
BB : Le personnage de Gabrielle permet aussi d’explorer les rapports mère-fille, le moment où la mère doit accepter que sa fille, Elvire, quitte le foyer. C’est quelque chose qui a du vous toucher vous qui avez élevé deux filles ?
BL : En tant que mère, je n’ai pas eu de problèmes comme ça avec mes enfants. Je me suis mariée la première fois à 17 ans ½ et à 24 ans, j’avais déjà mes trois enfants. Quand ils ont atteint l’âge de l’adolescence, j’ai vécu à leur côté ma propre adolescence, celle que je n’avais pas eue. Dans
Bazar, Elvire réalise que sa mère peut-être une rivale en puissance, d’abord dans la scène d’habillage au magasin, puis un matin au réveil quand elle découvre Fred, se baladant nu sous le toit familial. La grande force du film est, bien entendu, de nous dire cela sans que cela soit jamais appuyé…
BB : Bazar offre un petit clin d’œil à votre carrière de comédienne avec la présence dans la chambre de Gabrielle d’un portrait de vous tiré d’Une belle fille comme moi de François Truffaut.
BL : C’est vrai que la photo est belle, mais il ne faut pas y voir une référence cinématographique, plutôt une façon de donner un passé à mon personnage et montrer à Fred quelle était l’apparence de Gabrielle à son âge. Une jeune femme très brune, au regard fier, que l’on pourrait facilement prendre pour une Portugaise…
Entretien réalisé à Paris par Bernard Bastide, le 25 octobre 2009.