Notes de Prod. : Benda Bilili !

    en DVD le 01 Mars 2011

Entretien avec les réalisateurs de Benda Bilili !

Comment est né votre film ?

Renaud Barret > En 2004, je dirigeais une petite agence de publicité à Paris et Florent était photographe reporter international, il parcourait le monde entier. Mais nous en avions tous les deux marre. Nous sommes partis à Kinshasa et, au fil des rencontres, nous avons réalisé un documentaire pour la télévision, “La danse de Jupiter”, une ballade dans le ghetto avec des musiciens. C’est dans cette énergie-là que nous avons rencontré le Staff Benda Bilili. Nous avons décidé rapidement de faire un album avec ce groupe incroyable, tout en le filmant. En réalité, nous sommes devenus producteurs parce qu’ils nous ont dit que nous l’étions ! Nous sommes restés très longtemps avec eux, avec souvent l’impression que leur histoire se mêlait à la nôtre. Ils nous ont toujours galvanisés, même aux pires moments.
À partir de 2007, nous avons décidé de réaliser un film sur le groupe, en pensant arrêter après l’enregistrement de l’album. Mais des tournées commençaient à se profiler en Europe, et nous avons décidé de continuer avec des bouts de ficelle.

Florent De La Tullaye > Benda Bilili ! est notrepremier long métrage pour le cinéma, mais notretroisième film sur Kinshasa et nous en préparons un quatrième, donc commence à se dessiner un regard sur la ville. Nous vivons avec les personnages que nous filmons, c’est ce qui nous intéresse. Nous avons des caméras légères, qui nous permettent de travailler comme des photos reporters et d’être toujours prêts quand il se passe quelque chose.

RB Nous ne pouvions pas, de toute façon, nous permettrede travailler avec une équipe classique. Nous avons appris peu à peu à parler le lingala, la langue nationale de la République Démocratique du Congo, ce qui permet de créer un autrerapport avec les gens. Nous sommes devenus de fins connaisseurs de Kinshasa et il nous semble que les Kinois souffrent d’une image tronquée de ce qu’ils sont, à cause des sempiternels clichés véhiculés par les télévisions étrangères.
Cela crée une certaine colère chez la population, qu’on peut subir en tant que Blancs si on se contente de rester en surface. Nous avons préféré rechercher les jolies choses. Notre chance est de travailler avec des musiciens, c’est grâce à eux que les habitants du ghetto nous ont facilement ouvert leurs portes. Kinshasa est une ville brisée mais pourtant très photogénique. Les Kinois sont des Don Quichotte qui se créent en permanence des rêves. Le Staff Benda Bilili s’est créé un rêve, et il est en train de devenir une réalité.

Comment les avez-vous rencontrés ?

RB Par hasard, au fil de nos pérégrinations. On nous parlait d’eux depuis un moment, comme d’un gang assez difficile à localiser. Une nuit, ils jouaient devant la terrasse d’un restaurant fréquenté par des Blancs et des huiles locales. Leur musique nous a immédiatement attirés, avec ses accents blues àla Elmore James. Le Staff nous connaissait de réputation car nous passions beaucoup de temps en immersion, comme des dingues, à filmer les autres groupes kinois.

FT Dès le lendemain de la rencontre, nous avons commencé à les filmer. Renaud était derrière la mobylette de Coco et manque de chance, il est passé avec sa caméra devant le bâtiment des Renseignements Généraux. Des policiers sont arrivés de tous les côtés et le Staff a réagi violemment. Coco a même commencé à charger le commissariat avec son fauteuil !Cette premièrejournée a créé un lien très fort, d’entraide, entrenous.
L’année suivante, nous sommes revenus à Kinshasa avec un peu d’argent, pour produireun disque. Après trois jours de studio, un incendie a dévasté le centre d’hébergement dans lequel dormaient plusieurs membres du Staff. L’enregistrement a dû être interrompu car il devenait trop dérisoire, les musiciens n’ayant plus rien du tout. Ils étaient abattus car cet incendie arrivait au moment où ils étaient en train de vivre leur rêve. Ils ont dû arrêter les sessions pour trouver de l’argent et continuer à vivre tant bien que mal. En 2006, nous sommes revenus àKinshasa pour réaliser “VictoireTerminus”, un documentaire sur des boxeuses, sans nous arrêter de filmer le Staff et de continuer à l’aider.
À la fin de 2006, vers la fin de notre séjour, Vincent Kenis (le producteur de la série “Congotronics”, pour le label belge Crammed Discs) est arrivé pour enregistrer le Staffdans le ParcZoologique de Kinshasa. Et nous sommes revenus en 2007 avec un peu plus de moyens, de façon à prendre en charge les musiciens le temps des sessions. Car leur vie dans la rue les bouffe littéralement. C’est une guerre incessante. Le système de voirie est lui aussi à l’abandon, il est très difficile pour des handicapés de se déplacer. Ce sont de vrais surhommes.

Et quand est apparu Roger, le petit joueur de Satongé ?

RB Nous l’avions déjà aperçu en 2004 devant un centre pastoral, où il était venu chercher de la nourriture. Il jouait de son drôle d’instrument et nous avons voulu lui parler mais il a disparu, avant de réapparaître par hasard, en 2005. Nous lui avons alors dit d’aller voir les Benda Bilili, qu’il a intégrés après une audition qui a abasourdi tout le monde. Roger était un “shégé”, un gamin qui vivait dans la rue. Kinshasa compte environ 10 millions d’habitants, c’est une ville dévorante où les familles vivent avec moins d’un dollar par mois et où, souvent, les enfants ne vont pas à l’école.
Beaucoup de gens sont contraints de mettre leurs enfants dans la rue parce qu’ils ne peuvent pas s’en occuper. Certains décident d’eux-mêmes de partir parce qu’il n’y arien à manger et d’autres sont des orphelins de guerre. On dénombre 100 000 “shégés”. Ils sont cireurs de chaussures ou vendeurs de cigarettes dans la périphérie de Kinshasa, et rentrent chez eux le week-end avec leur maigre butin pour nourrir leur famille. Le gouvernement les déporte dans l’Est du pays ou les oblige à devenir militaires. Cette situation est une bombe à retardement, car ces gamins que l’on n’aide pas deviennent parfois violents en s’organisant en gangs. Les membres du Staff Benda Bilili sont un peu leurs papas, Ricky en tête.

FT Le Staff Benda Bilili est un syndicat de la rue, qui fait la loi. Ils sont très organisés car ils ont besoin d’être solidaires pour exister. Ils organisent l’entraide. Ils ont besoin des enfants pour se déplacer et les enfants ont besoin des handicapés pour être défendus, donc tout ça crée une petite société, avec des papas et des enfants d’adoption.

De quoi parlent les chansons du Staff Benda Bilili ?

RB Elles sont l’expression de la rue, le chant primal et mélancolique de la tribu mâtiné de funk. Les textes sont simples en apparence mais ils véhiculent des messages éducatifs très influents auprès d’une population qui lit peu. Le lingala est une langue plutôt pauvre donc beaucoup de sens sont cachés. Ces chansons paraissent anodines, elles recèlent en réalité une vraie force, un humour et un regard sans fard sur la vie quotidienne à Kinshasa. Nous sommes depuis longtemps fans de musique noire, de funk et de soul et cette ville nous a séduits grâce à ses rythmes, la richesse et la vitalité de la scène musicale. Aujourd’hui notrebut est d’aider les musiciens que nous avons rencontrés et filmés à enregistrer des albums et à s’en sortir.

FT Si le Staff est un groupe de musiciens handicapés, frappés très jeunes par la polio, au départ ils étaient surtout de bons musiciens acceptés dans d’autres groupes. Mais ils arrivaient toujours en retard, car à Kinshasa le temps est très élastique ! Ils ont donc décidé de jouer ensemble. Les conditions d’enregistrement de leur album étaient très compliquées et nous avons mis quatre ans pour le terminer. Idem pour le film: nous avons joué la montre, en attendant que les choses s’enclenchent pour le Staff et qu’il puisse sortir de Kinshasa pour quelques dates. Il y a eu notamment ce concert aux Eurockéennes de Belfort, en juillet 2009, un des plus grands festivals de musique en France. C’était très émouvant pour nous de vivre cette aventure aux côtés des Benda Bilili, surtout quand on se souvient que quelques années plus tôt, ils nous disaient : “avec vous, on va y arriver !”. Ce festival nous a également permis d’entendre pour la première fois leur musique sur du bon matériel et de prendre davantage conscience de leur puissance scénique.

RB Nous avons suivi la tournée de 2009, qui est allée jusqu’en Scandinavie. Nous nous sommes tous retrouvés dans un hôtel 5 étoiles à Oslo alors qu’il n’y a pas si longtemps de cela, nous partagions des cartons dans les faubourgs de Kinshasa. Mais dans le fond, les Benda Bilili se fichent de l’endroit où ils se trouvent, même s’ils sont parfois très surpris par les conditions de vie en Europe (et l’existence d’autoroutes !). Pour eux, le succès n’a jamais fait aucun doute. Il est normal, surtout après une vie de galères. La plupart des musiciens sont mûrs donc ils gardent la tête froide. Ils montent des petits business avec leurs familles. Roger, qui va bientôt devenir papa, a par exemple créé une société de matériel vidéo, qui apporte un revenu régulier àsa famille.

Comment a réagi le groupe à la sélection de votrefilm au festival de Cannes ?

FT Ils ont tous brandi leurs cannes en rigolant ! Ils étaient contents pour nous. Avec les revenus liés au film, le groupe veut monter une association et un lieu pour former de jeunes musiciens et poursuivre l’aventure Staff Benda Bilili. La plupart des membres du groupe ont dépassé l’âge moyen des Congolais, qui est de 45 ans. Ils sont conscients que tout peut s’arrêter bientôt. Nous avons très envie de retourner à Kinshasa avec eux pour montrer le film. C’est le plus important pour nous dans l’immédiat. Car nous sommes persuadés qu’il permettra à la population de découvrir des choses qu’elle ne voit plus.

Benda Bilili !, Note d'intention des réalisateurs

Quand le disque “Très très fort” sort en mars 2009, la rumeur démarre très vite. Celle d’un groupe de musiciens composé de 5 paraplégiques et de 3 “valides”, qui vivent dans les rues de Kinshasa et créent, sur des instruments de récupération, une musique à nulle autre pareille. Des reporters font le déplacement pour enquêter sur place et interviewer le groupe. Ce qu’ils voient et entendent les bouleverse et le buzz prend de l’ampleur. Puis, en 2009, vient la tournée en Europe qui donne corps à la légende des Staff Benda Bilili. L’histoire commence en 2004, dans les rues dévastées de Kinshasa. Dès le départ, Coco Yakala, chanteur et guitariste de l’orchestre, juché sur son tricycle customisé, annonce la couleur : “Un jour nous serons les handicapés les plus connus d’Afrique”. 5 ans plus tard, c’est le même Coco Yakala, arc-bouté sur sa guitare qui chante “Il n’est jamais trop tard dans la vie...”, devant le public ébahi d’un célèbre festival français.