Notes de Prod. : Blanche-Neige, la suite

Notes de production

Il y a quelque chose de pourri au Royaume Enchanté. Blanche Neige mange bio, le Prince Charmant lutine Cendrillon, les Sept Nains ont chopé une sale maladie de peau, la Belle au Bois Dormant se balade en porte-jarretelles et la Bonne Fée s’escrime à pourrir l’existence de son prochain au motif qu’elle veut mettre le grappin sur le Prince. Un vrai capharnaüm. Tout ça parce que Blanche Neige a épousé le Prince Charmant. Il nous l’avait caché, ça, Walt Disney. Pas fou. Alors que Picha, lui, il n’hésite pas à balancer. Normal, Picha adore dézinguer les mythes, chambouler les genres. Il n’y avait que lui pour imaginer une suite pareille à Blanche Neige. A la base ; pourtant, ce n’était pas gagné.

Détour aux sources

Au début des années 80, alors que les Jackson Five serinent « Can you feel it » à longueur d’ondes, Picha sent qu’il tient une idée en or pour l’un de ses films d’animation dont il a le secret. Il a mis le légendaire Tarzan dans tous ses états, il a revisité la théorie de l’évolution à sa façon, il va maintenant s’occuper de Blanche Neige. Il a déjà un titre : « Scandale au pays de Blanche Neige ». Ca promet. Enfin, peut être. Il se triture les méninges, s’emberlificote dans une intrigue de plus en plus compliquée et finit, déboussolé, par mettre la chose de côté pour se consacrer à l’écriture de Le Big Bang, ses mutants belliqueux, ses amazones agacées, ses scènes de ménages « hénaurmes ».
En 1985, Le Big Bang vit sa vie sur grand écran et Picha n’a plus la tête ni à Blanche ni à Neige. Il en a ras l’hémisphère gauche des longs-métrages : « C’est usant, long, fatigant et compliqué de réaliser un film d’animation. » Le temps passe, Picha s’installe à Paris, fait des séries télé, regarde pousser sa fille, écoute ses cheveux tomber. Pour lui, fini, les longs-métrages. Mais Eric Van Beuren, le producteur belge du cultissime Telechat et pour lequel Picha conçoit les séries Zoolympics, Zoocup et Les Jules… Chienne De Vie, ne l’entend pas de cette oreille. Il faut que Picha revienne au cinéma. Si, si. Il insiste. Le fou du crayon qui a décapé l’univers du dessin animé à la TNT ne peut pas en rester là, hors de question.
Du coup, à la fin des années 90, Picha recommence à phosphorer sur Blanche Neige. « Je l’ai repris sous l’angle d’un film policier. Le Prince Charmant était assassiné et il y avait un procès au cours duquel chaque témoin apportait sa version du meurtre, avec des flash-back, un peu comme dans La Véritable Histoire Du Petit Chaperon Rouge. Très vite, j’ai demandé à Jean-François Henry, avec lequel j’avais fait Zoocup et Les Jules… Chienne De Vie, de travailler sur le scénario avec moi. » Il a déjà un titre : « L’affaire Blanche Neige ». Ca promet. Enfin, peut être. En fait, non, ça ne va pas du tout. « C’était trop compliqué. Je n’étais pas content du sujet. A un moment, Jean-François Henry m’a dit : « Au fond, tu as toujours voulu faire la suite de Blanche Neige. » C’est exactement ça ! L’histoire se termine sur « Ils se marièrent, furent heureux et eurent beaucoup d’enfants. » Moi, je voulais savoir ce qui se passait au lendemain du mariage. » Il a déjà un titre : Blanche-neige, La Suite. Ca promet. Enfin, comment dire, il reste encore quelques détails à régler.
« Quand on a pris ce virage-là, Jean-François m’a dit qu’il ne pouvait pas aller plus loin. Alors, j’ai fait appel à Tony Hendra, qui avait scénarisé avec moi Le Chainon Manquant et Le Big Bang. » Or Tony Hendra, un British dingue de la France, ne travaille du chapeau qu’à Pamiers, aux pieds des Pyrénées, là où il a acheté une maison. Picha met donc ses bottines de montagne, empaquette son story-board et s’en va mitonner son script dans l’Ariège au son des grillons. « On a pratiquement tout écrit là-bas. On faisait de longues balades créatives dans la montagne. C’est bien, ça permet de réfléchir et de ne pas s’engueuler trop vite. » Le concept du film, ils le tiennent. Côté personnages, en gros, ils savent qu’il y aura Blanche Neige, le Prince Charmant, une ou deux autres princesses ensorcelées, une Bonne Fée et les Sept Nains. Mais encore ? « On s’est dit qu’on allait faire parler le Prince Charmant. Dans les premiers films de Disney, on a l’impression que le Prince Charmant est le même, il n’a jamais un mot dire et quand il parle on ne retient pas une phrase de ce qu’il dit. Ensuite, je voulais faire intervenir la Belle au Bois Dormant et Cendrillon, mais je n’arrivais pas à trouver comment. A partir de l’instant où on s’est dit que la Bonne Fée, qui n’était qu’un personnage secondaire, tombait amoureuse de Prince Charmant, tout s’est simplifié, puisque c’est elle qui fait apparaître les personnages. La voix off, on en a eu l’idée au sommet d’une montagne. On s’est rendu compte qu’elle était nécessaire parce qu’elle remet tout en question, ça aidait la narration du film. »

On the road again

A ce stade de l’affaire, le story-board de Picha est devenu aussi épais que l’Encyclopédie Universalis, 28 volumes au dernier recensement, ou pas loin. Le scénario tient la route, il faut maintenant trouver des financiers. Le Belge Eric van Beuren, via sa boîte de production yc Aligator Film et sa succursale française Tchin Tchin Production, s’impose d’emblée, bientôt rejoint par Steve Walsh Productions, rayon Grande-Bretagne, DefamilieJanssen, rayon Flandre et Orange Studio Reklamy, rayon Pologne. Trois ans de recherches de financement sont nécessaires pour réunir les différents financiers culturels nationaux et européens ainsi que les télés. Y’a plus qu’à. « La préparation du film s’est faite à Paris, à république, où Tchin Tchin Production a mis en place une structure de 300 m2. Là, on a développé le story-board plan par plan pendant un an et demi. »
Ensuite, au milieu de l’an 2003, direction les Studios Orange, à Bielsko-Biala pour l’animation proprement dite. Bielsko-Biala, en Pologne. Un endroit bourré de polonais, de biches, de cerfs, de montagnes et d’artistes surdoués. « J’avais fait Les Jules… Chienne De Vie au studio Orange et je trouvais qu’ils avaient fait un boulot extraordinaire. Comme il n’y a plus d’équipe d’animation en France et que tous les Belges se sont expatriés, on est obligé d’aller voir ailleurs, pas seulement pour des raisons financières mais aussi pour des raisons de capacité. Je voulais faire Blanche-neige, La Suite en animation traditionnelle, à 14 images/secondes, pour donner une impression de continuité, comme els films de Disney. Je savais que le Studio Orange en était capable. Au moins, ce qu’il y a de pratique avec la Pologne, c’est que c’est à deux heures et demi de trajet, porte à porte, de Paris. » ce qui veut dire que toutes les trois semaines, Picha fait son sac, aiguise son crayon et transite en Pologne, afin de superviser le boulot. « Après, quand on a été plus rodés, on avait des rendez-vous quotidiens via Internet, on m’envoyait le travail et je le corrigeais à distance. »
Chez Tchin Tchin, on s’occupe désormais des finitions en numériques, on peaufine les décors, on tripote les ombres, on accélère l’image, on améliore les couleurs.

Il était une voix

Reste, entre autres bricoles, l’adaptation française des dialogues écrits en anglais par Tony Hendra. « Moi, je n’écris pas une ligne, je dessine. Mais si je suis incapable d’écrire, je sais refuser quand ça ne me convient pas », rigole Picha. Marina Raclot et Chantal Bugalski relèvent le défi d’adapter les dialogues, avec une verve qui évoque les grandes heures de Hara-Kiri. Un cadeau ? Faut voir. « J’ai été très dur avec elles, je ne voulais pas d’une adaptation littéraire, on a changé, on a amélioré les dialogues et on s’est adapté aux comédiens français qui allaient jouer les personnages. » Les comédiens, justement, parlons-en.
Pour la voix de Blanche Neige, Picha pense immédiatement à Cécile De France qui l’a flanqué par terre dans La Confiance Règne d’Etienne Chatiliez en 2004 : « Je l’ai trouvée d’une drôlerie incroyable. C’est rare les actrices aussi jeunes qui ont le sens de l’autodérision. Elle, elle est extraordinaire. Donc, je l’ai contactée, je lui ai proposé le rôle, elle m’a dit que ça l’intéressait, je lui ai montré le teaser du film et elle m’a dit oui. » Oui pour interpréter Blanche Neige mais oui aussi pour la Belle au Bois Dormant et oui pour Cendrillon, tant qu’elle y est.
Pour prouver qu’elle peut y arriver, Cécile De France fait des essais qui bluffent Picha. « Elle était bonne dans les trois, c’était formidable, et en plus il y avait une logique dans le fait qu’elle fasse les trois personnages, puisque Blanche Neige, cendrillon et la Belle au Bois Dormant sont de la même génération et elles ont la même fonction : être princesse. Le plus drôle c’était de voir Cécile s’engueuler elle-même dans une scène où ses trois personnages se retrouvent ensemble (rires). A partir de là, il fallait que je trouve un acteur équivalent à Cécile pour doubler le Prince Charmant. »
Pas de prise de tête à l’horizon : Picha songe rapidement à Jean-paul Rouve, la nouvelle coqueluche du cinéma français, un type capable de jouer un collabo infect, un loser préhistorique ou un directeur de colo craquant. Alors, un Prince Charmant, pensez donc. « Je suis ravi d’avoir choisi Jean-Paul. Il a su capter l’esprit du personnage en lui donnant une touche de tendresse, en le rendant attachant. Il a aussi le sens de l’autodérision comme Cécile. Il est parfait. C’est la bonheur, j’ai deux voix formidables qui se complètent très bien. »

Il connaît la chanson

Tout cela est bel est bon, mais il y a encore la partie musicale à assurer. Thème, génériques et chansons, s’il vous plaît.
Willie Dowling compose les partitions dans son studio en Normandie, il enregistre la musique, David Mcneil écrit les paroles, il ne manque qu’une interprète pour pousser les chansonnettes de Blanche Neige. « Cécile De France m’avait dit direct : « Je vous préviens, je ne sais pas chanter », souligne Picha. Rien de tel qu’une chanteuse pour chanter des chansons, finalement.
Picha, qui en est resté aux Rolling Stones ou quelque chose d’approchant, se renseigne auprès de David Mcneil pour savoir quelles sont les interprètes actuelles susceptibles de ne pas massacrer sa bande originale. S’il pouvait lui dégoter quelqu’un d’assez doué pour y apporter une touche loufdingue, ce serait mieux pour tout dire. McNeil lui cite des noms, trois ou quatre, Picha achète les CD et tombe sous le charme des cordes vocales d’Anaïs. Anaïs, auteur-compositeur-interprète, est du genre unique en son genre, du genre à transformer un concert en one woman show désopilant, du genre à détartrer les clichés du couple et du grand amour. Elle n’existerait pas, Picha l’aurait inventée. Il lui faut Anaïs, ça ne fait pas un pli. Problème : Anaïs, la moitié du show-biz français la veut aussi. « Elle est très demandée, j’ai appris qu’elle refusait beaucoup de choses, mais j’ai eu de la chance : son manager est fan de ce que je fais, ça aide. Elle a accepté tout de suite, elle trouvait que l’esprit du film lui correspondait. Elle est comédienne dans l’âme, elle a aussi ce sens de l’autodérision que je recherche et elle a fait un boulot formidable, alors que ce n’était pas forcément évident. »
Au final, il aura fallu six ans pour que naisse Blanche-neige, La Suite. Une éternité pour Picha, une paille pour ceux qui attendant depuis plus de vingt ans qu’il revienne mettre son grain de sel au cinéma.

Entretien avec Cécile de France

Qu’est-ce que vous lui trouvez à Picha ?
Picha est à part. Il a de l’audace, du piment, de l’inventivité dans ce qu’il fait. C’est un artiste à part entière, il est unique au monde. Et puis il est Belge, je m’y retrouve parce qu’on a le même humour, les mêmes racines, on se comprend, il n’y a pas de chichis entre nous. Je me souviens avoir vu ses films quand j’étais petite. J’étais trop jeune pour tout comprendre, il faudrait que je les revoie avec mon œil d’adulte, pourtant le dessin m’a marqué et j’ai retrouvé totalement l’univers de Picha quand j’ai vu les rushes de Blanche-neige, La Suite.

Entretien avec Jean-Paul Rouve

Qu’est-ce que vous connaissiez de Picha avant le film ?
Je connaissais sa réputation, surtout. Je savais qu’il avait bouleversé les règles du film d’animation, qu’il avait un sens de l’humour assez provocateur, un peu anarchiste. Ca me faisait plaisir, forcément. Quand on m’a proposé le rôle du Prince, j’en ai parlé à Alain Chabat, qui, immédiatement, m’a parlé de Tarzoon, La Honte De La Jungle, il m’en a dit tellement de bien que ça m’a convaincu définitivement que je devais le faire. Moi, je n’ai pas vu Tarzoon, La Honte De La Jungle, Le Chainon Manquant non plus, j’étais trop petit à l’époque, je n’avais pas le droit de regarder des films pour adultes. Ce n’est pas de ma génération. Mais j’avais un a priori favorable sur Picha. En plus il est Belge et j’aime beaucoup les Belges, j’aime leur cinéma, leur approche de la vie, leur humour, leur décalage constant… Tout ce qui est belge me plaît, je ne sais pas pourquoi, ça me correspond.
 

Box-office au 19 Janvier 2010

  • 1ère semaine IDF : 5 325 entrées
  • Cumul IDF : 7 472 entrées

  • 1ère semaine France : 12 112 entrées
  • Cumul France : 16 321 entrées