A Propos du film
Chaque fois qu'Antonioni utilise un canevas "policier" •Chronique d'un amour, L'avventura, Blow up, Profession reporter•, c'est pour le pervertir, le dissoudre dans l'anodin ; balayer l'énigme d'un négligent revers de main. Et revenir à ses préoccupations essentiel• les : l'improbable, le flou, les intermittences du coeur et du
psychisme, les pauses, les silences, le rien.
Antonioni, ou le regard pur. À l'absence des ficelles, de pseudo•logique des événements dans le scénario, correspondent ces magnifiques plans fixes, exercice du regard sur la réalité : montrer,
représenter, et non expliquer, démontrer.
Cette aptitude à capter le rien, le vide, révélateurs de ces minuscules glissements intérieurs qui sont le quotidien caché de nos vies, Antonioni l'illustre superbement quand il filme le parc. Thomas traque l'inédit. Antonioni, lui, derrière sa propre caméra, regarde, sans rien chercher, le vert de la pelouse, le frémisse•
ment des branches, le bruissement des feuilles. Et voici, que nous envahit, d'un seul coup, la mystérieuse présence de ce lieu, plénitude indicible, qui échappera pour toujours à Thomas.
Sauf si, comme peut l'indiquer la dernière image, il y retourne, à l'aube, ses illusions de possession, d'explication du réel dissipées, après cette partie de tennis fantôme qu'il accepte de jouer, sans raquette ni balle, avec une bande de clowns grimés. Il a compris qu'il avait à faire avec la représentation, et non avec la réalité elle• même. Peut•être lui sera•t•il donné, plus humble, plus lucide, de regarder enfin le parc lui•même, ce lieu du vide et de l'absence, d'un regard impartial.
Alain Remond • Télérama • 8 juin 1978