Notes de Prod. : Broken

    en DVD le 09 Janvier 2013

Entretien avec Rufus Norris

Vous êtes un metteur en scène de théâtre et d’opéra reconnu. Quelle satisfaction artistique trouvez-vous dans le cinéma ?
C’est un medium totalement différent, même s’ils consistent évidemment tous à raconter des histoires. Au cinéma, le contrôle du détail est excitant, que ce soit dans l’utilisation des gros plans, au montage ou via la musique. Les accidents ou les moments inattendus qui rendent les histoires intéressantes ne le sont pas moins : l’une des réjouissances d’un film est que si ce type d’accident heureux arrive, il est là pour toujours. Au théâtre, la construction d’une pièce implique que les acteurs jouent à l’identique chaque soir, parfois pendant des mois. Il y a quelque chose de très libérateur à pouvoir capter quelque chose une seule et unique fois.

Est-il difficile pour un metteur en scène de penser en termes cinématographiques ?
J’ai toujours pensé d’une manière visuelle et musicale, du coup, ce passage s’est fait naturellement. Qui plus est, j’ai souvent cherché des projets qui m’emmèneraient dans des directions où je ne sois pas déjà allé, histoire de me faire un peu peur. À ce niveau, cette expérience fut des plus bienvenues.

Que vous a-t-elle appris ?
À prendre du temps pour chaque étape préparatoire pour ensuite lâcher prise pendant le tournage. À me faire autant confiance qu’à mon équipe. A être résolu - c’est une atrocité de ralentir les choses à cause de tergiversations.

Qu’est ce qui vous a attiré dans l’histoire de BROKEN ?
Que ce beau et émouvant récit soit un challenge se jouant en deux temps : capturer l’essence d’une enfant vitalement ouverte au monde tout en manifestant de la compassion pour tous les personnages adultes, qui bloquent, chacun à sa manière, cette ouverture et esquisser une célébration de la vie, sans sentimentalisme, dans un environnement a priori tragique.

Vous adaptez ici le roman de Daniel Clay. Comment s’approprie-t-on une oeuvre créée par autrui ?
Je suis père d’enfants qui ont environ le même âge que Skunk, et j’ai toujours été d’un optimisme quasi-excentrique, comme elle. M’immerger dans les personnages de BROKEN ne m’a posé aucun problème. J’ai un profond rejet de la schématisation des choses, particulièrement les «méchants» ; l’opportunité de dépeindre une vie de quartier dysfonctionnelle sans tomber dans le manichéisme m’attirait forcément. Par ailleurs, les thèmes de l’amour, la responsabilité, la parentalité ou comment coexister en société me sont très proches dans mon quotidien. En résumé ce travail a consisté à trouver comment exprimer chaque aspect de ce roman qui résonnait en moi.

BROKEN juxtapose tendresse et redoutable violence. Comment préserver la sensibilité des personnages ?
Dans la vie, chaque action est justifiée si l’on se met à la place de ceux qui la font. Un des grands attraits de BROKEN était de devoir se mettre à celle de personnes très différentes les unes des autres, mais ayant des comportements asociaux. Je ne les condamne pas, sans avoir non plus de temps à perdre à tomber dans le piège si facile d’une diabolisation de la société contemporaine. La compassion n’est pas une faiblesse : c’est ce qui nous rend humain, mais aussi un outil essentiel pour donner du relief à un récit. Mais bien sûr, rien n’existerait sans de grands acteurs.

Dans un monde où règnent l’angoisse et la peur, le livre comme le film pose la question de savoir si notre mode de vie se tient...
Notre vie moderne nous met sans conteste sous une pression qui n’a rien à voir avec les idées d’épanouissement ou de bonheur : possède ceci, sois comme ça, contrôle ta vie, sois compétitif, etc ... À mes yeux, il n’y a pas de réponse évidente, pas de philosophie suprême si ce n’est être conscient de ces propres schémas, essayer d’être responsable et considérer les autres. Rien de nouveau - la plupart des récits sont d’ailleurs moralistes sous une forme ou une autre - mais celui-ci encourage la compréhension du monde, même à petite échelle.

BROKEN est il une méditation sur l’innocence ?
La plupart d’entre nous répondons à l’amour, voulons être aimés. Je crois que c’est plutôt une méditation sur ce sujet-là, et ses différentes formes : désiré ou non-désiré, ardent, romantique, platonique ou bien inconditionnel. L’innocence a bien un rôle dans BROKEN - à différents niveaux, on peut le percevoir comme l’histoire de sa perte pour beaucoup des personnages. C’est aussi une méditation sur l’art impossible de la parentalité; le prix à payer quand on a tout faux. Parfois l’amour n’est pas suffisant...

Le cinéma réaliste social britannique est lié à Alan Clarke, Ken Loach, Mike Leigh, Shane Meadows, John Crowley ou Paddy Considine. Vous sentez-vous partie de ce mouvement ?
J’admire ces cinéastes. BROKEN est évidemment lié à quelques-uns de leurs thèmes, donc dans ce sens, oui. Mais je n’ai pas grandi en Angleterre, ni en Europe, et les sujets qui m’intéressent peuvent probablement s’appliquer partout dans le monde. Même si inévitablement, ils sont affectés par l’endroit où je vis, qui est aujourd’hui l’Angleterre. Il y a beaucoup d’aspects du mode de vie britannique qui me frustrent énormément ; en même temps, j’adore cette île et ses étranges manières. J’espère que mon travail, quel que soit le medium utilisé, met à nu les inadéquations de cette société tout en célébrant son esprit.

Le scénario de BROKEN est signé Mark O’Rowe, qui a aussi collaboré avec John Crowley sur BOY A. Comment avez-vous travaillé avec lui ?
Si le film est une adaptation de Boy A, celui-ci est en quelque sorte lui-même une adaptation de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, qui doit lui-même beaucoup à Carson McCullers ... On peut remonter loin comme ça ... Shakespeare n’a jamais écrit une seule histoire originale, juste révisé des anciennes de la meilleure manière possible. Nous n’avons sûrement pas atteint son excellence, mais ça ne coûte rien d’essayer ! J’ai travaillé avec Mark de la même manière qu’avec tout le monde : avec rigueur, respect et ténacité. Il connaît bien mieux que moi le domaine de l’écriture et du cinéma. J’ai donc beaucoup appris tout en sachant suivre mes intuitions. Nous n’avons jamais eu peur de désaccords sur les petites choses et avons fini par nous entendre sur celles importantes.

Votre directeur de la photo, Rob Hardy a aussi travaillé sur BOY A. Quels étaient les choix visuels importants pour BROKEN ?
Rob m’a dit en amont que nous allions devoir définir la fine limite entre médiocrité et conscience de soi. Nous avons regardé les travaux de divers photographes, visionné quelques films ensemble et avions quelques cadres de référence, mais à l’arrivée, ils n’ont pas été si importants. En revanche, penser chaque jour, chaque plan, chaque décor et voir ce qu’on pouvait en extraire, comment on allait y trouver l’équilibre entre le ton et la tension sans perdre le contact avec l’histoire l’était. Concrètement, notre but était de laisser le fond guider la forme. C’est une histoire intime avec beaucoup de cœur. Elle nécessitait un soin et une subtilité dont Rob a le secret.

Ce film choral repose sur les performances des acteurs. Un mot sur ?
Tim a une solide expérience et est très perspicace. Il a très vite réalisé que son personnage se basait avant tout sur la sagesse et a été fantastique avec Eloise. Son aisance et sa vérité doivent beaucoup au fait qu’il lui a ouvert les bras.

?
Il n’y a pas une seule image que l’on ait tourné de Cillian qui ne soit indispensable. Il n’a pas d’ego autre que celui nécessaire pour bien faire son travail. Et puis son sens de l’humour est délicieux. C’est un rêve de travailler avec lui.

La nouvelle venue ?
Nous avons vu 850 filles pour ce rôle. Dieu merci, Eloïse a fait partie des toutes dernières... Elle est une des actrices avec lesquelles j’ai eu le plus de facilité à travailler : pas de techniques spéciales ou de desiderata : elle était juste là avec son énergie et un enthousiasme renouvelés chaque jour. Elle ne s’est jamais plainte sauf pour dire qu’on terminait nos journées trop tôt. Elle adore la musique, et je crois que ça nous aidé qu’elle n’ait jamais joué auparavant, ou qu’elle n’ait pas d’autres désirs que de chanter.

La musique originale de BROKEN est signée Damon Albarn avec qui vous avez travaillé en 2011 pour la création de l’opéra Doctor Dee. Comment avez-vous travaillé ? A quel moment de la production a-t-il commencé à composer ?
La musique a été ma porte d’entrée dans les arts, c’est donc un élément fondamental pour moi. Damon fait partie de l’Electric Wave Bureau*, j’ai travaillé avec tout le groupe sur BROKEN et auparavant avec Damon et Mike Smith ce qui a facilité le travail sur ce film. Je n’ai pas fait d’autres films mais il semble que beaucoup de compositeurs de musique de cinéma travaillent au vu de toute une équipe tout en devant rester invisibles. C’était inapproprié pour EWB : leurs quatre membres ont des enfants de l’âge de Skunk. Je voulais qu’ils aient droit à la parole comme les autres. Ils ont parfaitement compris le scénario t y ont répondu immédiatement. Nous étions comme un collectif de parents, travaillant à traduire nos pires peurs en musique. Le fait qu’Eloise chante a été très important : elle s’est rapidement entendue avec l’équipe d’EWB pour en faire pleinement partie. C’est rare pour un personnage principal d’être aussi au cœur d’une B.O., de devenir ainsi la clé d’un tout, de tout relier.

* Société anglaise spécialisée dans la recherche, supervision, négociations de droits et/ou la création de musiques pour illustrer des œuvres culturelles et artistiques, du jeu vidéo à la performance en passant par le théâtre ou le cinéma. Elle officie aussi en tant que groupe de quatre musiciens et est un des multiples projets parallèles à Blur et Gorillaz de Damon Albarn.