Depuis sa première présentation en 2004, la pièce off-Broadway de
Tracy Letts, «Bug», n’a pas cessé de surprendre et de bouleverser critiques et spectateurs. Sa noirceur, sa justesse, et la profondeur de ses thèmes ont tout de suite rencontré l’adhésion. Avec cette quête d’amour désespérée, mélangée à une paranoïa aiguë, les amateurs de théâtre découvraient quelque chose de radicalement neuf.
Original et terrifiant...
Audacieuse combinaison entre la comédie grinçante et le drame intime, toujours sur le fil entre réalité et fantasmes paranoïaques, «Bug» a obtenu, pendant deux années, un succès et une reconnaissance de plus en plus vifs. Quand le réalisateur
William Friedkin découvre la pièce à New York, il est tellement secoué par l’expérience qu’il décide de la revoir une seconde fois. Il raconte : «Cette pièce ne donne aucune réponse facile aux questions qu’elle soulève. Impossible de savoir où l’on va, de deviner ce que sera la scène ou le geste suivant. L’incertitude est quelque chose qui m’a toujours attiré. J’ai découvert la pièce il y a un an et demi à New York, alors qu’elle jouait depuis un an off-Broadway et qu’elle avait déjà été montée il y a plus de 10 ans à Londres, puis à Chicago.»
Légende vivante du cinéma hollywoodien, célébré dans le monde entier pour ses chefs-d’œuvre comme
L’exorciste ou
French Connection,
William Friedkin a très vite été convaincu que la pièce pouvait devenir un film fascinant. C’est lui-même qui a pris une option sur les droits d’adaptation et a commencé à travailler avec
Tracy Letts, le dramaturge, sur un scénario susceptible de restituer l’intensité et le sentiment de claustrophobie de la pièce.
Le réalisateur raconte : «Durant toutes les années où la pièce s’est jouée,
Tracy Letts n’a jamais cessé de la réécrire, de l’affiner ; il a d’ailleurs encore apporté quelques modifications pour le script du film. J’ai été frappé par la puissance de son texte, son originalité et son côté déstabilisant. C’était comme si la pièce touchait une corde sensible, elle stimulait mon intérêt de cinéaste. L’histoire parle de paranoïa. Tous les personnages en sont atteints, mais on découvre que cette paranoïa a une raison d’être... C’est aussi l’histoire d’amour torturée de deux personnages en pleine dérive existentielle. Et, au fil de cette dérive, ils vont se trouver, se rencontrer.»
Si
Bug peut sembler atypique au sein de l’œuvre de
William Friedkin, celui-ci reconnaît pourtant que certains des éléments du film sont caractéristiques de ses thèmes de prédilection. «Parmi les films que j’ai faits, certains étaient des adaptations de pièces, d’autres de romans, un seul était une histoire purement originale. Mais, quelle que soit leur origine, tous étaient sur la même longueur d’onde : ils arpentent la frontière entre le Bien et le Mal, ils étudient le combat que chacun d’entre nous mène contre ses pulsions les plus sombres. Ils traitent aussi des illusions que tant de gens ont sur eux-mêmes et sur le monde qui les entoure. Je connais beaucoup de gens - presque tout le monde, en fait - qui paraissent normaux mais sont enfermés dans le déni ou dans une illusion. J’ai toujours aimé les récits qui placent les personnages au pied du mur.Je vois Agnes et Peter, les personnages principaux, comme deux hamsters enfermés dans une cage. On les regarde alors qu’ils essayent de s’en sortir le mieux possible.»
Le réalisateur ajoute : «Toutes les informations que l’on a sur les personnages sont sujettes à caution, que ce soit le fait qu’Agnes ait perdu son enfant, que Peter ait été le cobaye d’expériences militaires ou que quelqu’un l’ait forcé à prendre des drogues hallucinogènes...
Moi-même, je suis incapable de faire le tri. Le doute plane. Tout peut être vrai, mais rien n’est sûr. L’incertitude est encore plus forte dans un monde où la manipulation est reine et où les plus grands dirigeants perdent le sens du réel. Le doute, le mystère et la vérité cachée sont des thèmes récurrents dans tous mes films, y compris
French Connection et bien sûr
L’exorciste. En le tournant, déjà, j’avais été incapable de choisir, de savoir si oui ou non, la petite fille était possédée ou si elle était atteinte d’un mal guérissable.»
La vérité est au bord du gouffre
A l’instar de la pièce,
Bug est un film qui ne met en scène que quelques rôles. Seuls cinq comédiens y figurent, et l’action se déroule pour l’essentiel dans une chambre de motel.
William Friedkin avait pleinement conscience qu’il avait besoin d’une distribution d’une grande force pour donner vie à ce récit. Il a d’abord pensé à
Ashley Judd pour le rôle essentiel d’Agnes. L’actrice confie : «Pour moi qui cherchais à diversifier mon image, ce personnage était une chance. C’est un rêve de comédien. Non seulement chaque réplique du scénario trouvait un véritable écho en moi, mais je savais en plus exactement comment je comptais le jouer.»
William Friedkin commente : «Agnes était un personnage très différent de tous ceux qu’Ashley avait pu interpréter jusque-là. Elle voulait étendre son registre, et j’avais moi-même très envie de travailler sur ce désir avec une comédienne.»
Michael Shannon, qui tient le rôle de Peter, ajoute : «
Ashley Judd est exceptionnelle, c’est une très grande actrice. Le rôle est complexe mais elle avait ce besoin très fort de poser de nouveaux jalons dans sa carrière, ce qui est toujours une motivation constructive.»
Ashley Judd commente : «Les failles et les faiblesses des personnages sont universelles. Seule leur intensité est exceptionnelle. On pourrait très bien considérer Peter comme un schizophrène paranoïaque en proie à des hallucinations, mais il est le héros d’Agnes, celui qui comprend tout, celui qui pense à des choses auxquelles elle n’aurait jamais songé sans lui. Tous les deux, à leur manière, vont pouvoir enfin se soigner l’un l’autre.»
Bien que le rôle de Peter ait été convoité par de nombreuses stars,
William Friedkin a toujours tenu à ce que ce soit
Michael Shannon, créateur de ce personnage sur les planches aussi bien à Londres qu’à New York, qui en hérite à l’écran. Outre le fait qu’il avait été unanimement salué,
Tracy Letts avait écrit ce rôle spécialement pour lui.
William Friedkin commente : «Lorsque j’ai vu la pièce, il était évident que Michael était le seul choix possible, la seule personne à pouvoir jouer ce mélange de banalité inoffensive et de folie furieuse.» Le comédien explique : «On peut s’interroger sur les maux qui rongent les personnages ou sur la réalité des choses qui les entourent, mais, à mon sens, cela ne constitue pas le véritable cœur de l’histoire. Ce qui compte, c’est la manièredont ces deux individus affectivement perdus cherchent à créer un espace intime, un équilibre, qui n’appartienne qu’à eux.»
Le fait que
Michael Shannon ait joué la pièce des centaines de fois n’était pas toujours un avantage. Il raconte : «Repartir de zéro alors que vous connaissez tout par cœur n’est pas évident. C’est même une torture mentale ! Il faut perdre ses réflexes, jouer sans jamais rejouer, réinventer, déjouer les habitudes. Mais je suis infiniment heureux que
William Friedkin m’ait fait confiance et n’ait pas offert le rôle à des comédiens renommés de cinéma. C’est souvent ce qui se passe lorsqu’une pièce est adaptée, et je dois avouer que cela aurait été dur. C’est un personnage qui m’a accompagné si longtemps...»
Ashley Judd commente : «Michael connaît le moindre recoin de ce personnage, il en a exploré toutes les zones d’ombre. Son expérience de la pièce lui permettait en plus de connaître mes propres répliques !»
Pour le rôle de Jerry, l’ex-mari d’Agnes, un ancien escroc,
William Friedkin cherchait un comédien aussi charismatique qu’intimidant. Il n’avait pas songé à Harry Connick, Jr. jusqu’à ce qu’il le croise dans un hôtel de Las Vegas. Le réalisateur a tout de suite perçu ce que cet acteur pourrait apporter au film. Harry Connick, Jr. raconte : «J’étais fou de joie et très honoré à l’idée de tourner avec William. Le scénario de
Tracy Letts est en plus impressionnant et permettait d’aborder un registre inédit. On m’a souvent cantonné aux rôles de gendre idéal alors que dans ce cas, Jerry n’est pas un gentil garçon ! Il a même tellement peu de qualités qu’il en devenait passionnant à jouer.»
Le comédien ajoute : «J’ai souvent été tenté d’improviser et William comme Ashley ont très bien réagi. Mon goût pour l’improvisation vient sans doute de mon intérêt et de mon amour pour le jazz. Vous avez l’idée générale en tête, sa forme même, mais le reste est un voyage en territoire inconnu.» Pour les deux autres rôles importants du film,
William Friedkin a choisi
Lynn Collins, jeune actrice déjà réputée apparue notamment dans le film
Le Marchand De Venise, avec
Al Pacino, et Bryan O’Byrne, connu par le public new-yorkais pour sa performance dans «Doubt» de John Patrick Shanley. Ils incarnent respectivement R.C. et un mystérieux individu surgi du passé de Peter.
Le tournage
C’est à la Nouvelle-Orléans, dans un gymnase de lycée transformé en studio, que toute l’équipe est allée tourner. La productrice
Holly Wiersma explique : «Pour la concentration des comédiens et leur confort de travail, il était important de ne pas changer de lieu. Nous avions presque tous les décors sur place, ce qui simplifiait considérablement la logistique. » Libérés de l’inertie d’une grosse équipe, les comédiens ont pu se concentrer sur le cœur du film : leurs personnages et les émotions.
Harry Connick, Jr. raconte : «L’expérience était très intense. Nous ne voyions pas les caméras, nous ne ressentions pas la présence de l’équipe technique, nous étions vraiment livrés à nous-mêmes, à nos personnages.»
Ashley Judd ajoute : «Le tournage a été un véritable rêve, à la fois sur le plan humain et sur le plan du jeu. C’était un tournage à part, où il était possible d’expérimenter et où les enjeux dramatiques étaient nombreux. Il est très inhabituel de participer à un projet cinématographique où la créativité est mise au premier plan.» Etant donné que la majorité de l’action se déroule dans la chambre de motel d’Agnes, le réalisateur et son directeur de la photo,
Michael Grady, ont dû constamment veiller à ce que le film garde une spécificité cinématographique et offre un aspect visuel intéressant.
William Friedkin commente : «L’aspect huis clos est toujours passionnant. De façon générale, la claustrophobie, l’enfermement me semblent des notions très cinématographiques, qui nous amènent à nous concentrer sur les personnages et les acteurs, c’est-à-dire sur l’essentiel. Les dernières 45 minutes de
L’exorciste fonctionnaient d’ailleurs sur le principe du huis clos.

Pour le rendre visuellement riche, il nous a fallu trouver plusieurs façons de filmer la tension, tout en variant le découpage et l’intensité des prises. La clef, c’est de ne pas répéter les mêmes plans. Il faut chercher de nouvelles solutions visuelles et faire confiance à la progression de la situation et des personnages. Quand je travaille un film au montage ou à l’étalonnage, je compte le nombre de plans avant de m’en autoriser un autre du même genre. Par catégorie, ils sont régulièrement répartis. Je m’arrange pour qu’il y en ait le plus possible, parfois une trentaine de genres différents. Ce n’est pas un simple gimmick. Le film trouve ainsi une seconde écriture transversale, un autre rythme, invisible pour le spectateur mais pourtant perçu. La pièce de « Bug » est un espace unique qui se transforme petit à petit en fonction du récit, et la lumière ne cesse de changer de façon très subtile. Ce sont des choix stylistiques qui se sont définis dès l’écriture du scénario.»
Dans cette perspective,
William Friedkin a fait storyboarder l’intégralité du scénario. Il a également organisé le plan de travail pour tourner les scènes chronologiquement. Cela ne l’a pas empêché d’intégrer d’éventuelles improvisations de ses comédiens.
Ashley Judd se souvient : «William est un homme très ouvert. Il est sans cesse en recherche de ce qui peut servir l’histoire.»
Michael Shannon ajoute : «C’est un homme d’expérience, à la fois mesuré et passionné. Il respecte ses comédiens et les place en situation pour qu’ils aillent plus loin.»
Si les journées de tournage étaient relativement courtes, Friedkin exigeait en revanche une concentration permanente et maximale.
Gary Huckabay, l’un des producteurs, explique : «Contrairement à la plupart des réalisateurs,
William Friedkin ne crie jamais “action !”. Il attend simplement que les acteurs se sentent prêts et se satisfait souvent de la première prise. Il était l’un des plus âgés du plateau et pourtant, il était le premier au travail et le dernier parti.»
William Friedkin intervient : «J’ai toujours eu cette énergie en moi, c’est une question de passion. Quand, à mes débuts, j’ai débarqué en Californie, j’ai rencontré des grands cinéastes de l’âge d’or d’Hollywood, et j’ai remarqué qu’ils avaient perdu toute curiosité pour ce qui se faisait ailleurs, en particulier en Europe. La Nouvelle Vague française, le néo-réalisme italien, Antonioni, Fellini... A leurs yeux de vieux réalisateurs hollywoodiens, ce n’était même pas vraiment du cinéma. J’ai toujours eu peur que ce genre d’aveuglement ne m’atteigne, alors je regarde tout ! Quand on a trop de succès, on perd le contact avec l’extérieur, avec la réalité, on se mure sur son île. J’essaie d’éviter ça ! Il reste toujours tant à apprendre, à expérimenter. Chacun de mes projets m’enseigne toujours quelque chose, qu’il s’agisse d’un film ou de la mise en scène d’un opéra.»
Ashley Judd conclut : «En associant la comédie noire et l’intensité d’un thriller psychologique, BUG dépasse les genres. C’est, à mon sens, un film très provocateur. Je sais que le public sera divisé, mais je suis certaine que l’émotion sera là.»
Michael Shannon ajoute : «Cela peut paraître étrange, mais j’aimerais que ce film incite les gens à prendre plus soin les uns des autres. Le cœur du film est là : deux personnes vont essayer de prendre soin l’une de l’autre. Ce qui est sans doute une des choses les plus difficiles à réussir au monde...»