Notes de Prod. : C'est parti

Extrait du journal de la cinéaste

Janvier

Un soir où il tombe de la neige mouillée, je dîne avec François
Sabado, dirigeant de la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire) dans
un petit restaurant argentin près de Maubert-Mutualité. Découpant sa
grosse tranche de viande saignante, il me raconte leurs deux ans de
déchirement interne pour arriver à la décision de se dissoudre, afin de
créer une organisation plus large, plus souple. Délicat, il s’excuse pour le
cliché, mais la situation est là ; les riches deviennent de plus en plus
riches, les pauvres de plus en plus pauvres. Plus le fossé se creuse, plus
la gauche traditionnelle est gênée et moins elle peut se targuer de
représenter les couches populaires. Du coup, l’extrême-gauche se
retrouve avec un rôle important à jouer. (...) Je suis intéressée par ce
renouvellement théorique envisagé. Ils ne sont donc pas si fossilisés. J’ai
rencontré Sabado au lycée. Il venait distribuer des tracts devant la sortie.
Il m’a convaincue, j’ai rejoint les Comités Rouges et on est devenus amis.
À mon tour, je me suis mis à distribuer des tracts et à vouloir abattre le
monde pour le remplacer par un autre beaucoup mieux. C’était le début
des années quatre-vingt, on était un certain nombre à y croire.

On parle de tout, de rien, de ses vacances en Sardaigne, de son
cholestérol puis, à brûle-pourpoint, il me rappelle l’époque, plus récente,
où j’applaudissais leur décision de changer Krivine, un raccourci pour
dire « changer de porte-parole ». À chacun de nos déjeuners, je lui
suggérais que c’était une nécessité. Mais l’affaire n’était pas évidente:
« Toi, tu peux faire un casting dans le monde entier, nous on est 500. »
Ils ont pensé à une députée européenne, Roselyne Vachetta, puis, un
jour, il m’a parlé d’un jeune postier, de 27 ans. J’ai bondi : la bonne
idée ! Quand j’ai rencontré Olivier Besancenot, dans un café de la porte
d’Orléans, l’Aubrac, j’ai été immédiatement séduite, l’idée de faire un
film avec lui était née mais elle n’était pas mûre. Il était crédité de 0,01%
des voix et, moi, je tournais un film avec David Douillet.

Souvenirs, souvenirs...

Sabado va se laver les mains et je suis soudain traversée par la
nécessité de faire un film sur la naissance de ce nouveau parti, prévue
dans un an. Je dois tourner au Japon, les dates sont arrêtées, je ne sais
comment je vais me débrouiller, pourtant je suis persuadée. Je n’ai pas
ce genre de confiance en moi tous les jours. Sabado revient et
commande un gros dessert. Je vais pour lui parler de son cholestérol
mais me retiens. Au lieu de lui prodiguer des conseils de santé qui ne
seront pas écoutés, je lui parle d’un film, à faire maintenant, sur la
genèse de ce nouveau mouvement... Avant, c’était trop tôt. Là, c’est mûr.
Il réfléchit... Il va me rappeler.

Deux semaines passent. Pas de nouvelles. Je leur téléphone. Ils en
ont discuté, ils ne sont pas contre, ils vont étudier ma proposition. Mon
appartenance passée à l’organisation joue en ma faveur. Je serais la
mieux placée pour mener à bien ce projet.

Dans son bureau du Marais, j’en parle à un producteur fin et
entreprenant, Denis Freyd. Il est intéressé. Sa filmographie - dans
laquelle on trouve les frères Dardenne et des documentaires qui
questionnent les inégalités - constitue une sorte de ligne éditoriale dans
laquelle C’est parti ne dépare pas.

Je souhaite rencontrer la direction de la Ligue. Mais personne ne
semble pressé. Sabado me dit d’écrire une lettre à Olivier.

Paris, le 11 janvier 2008
Cher Olivier,
(...) Vous allez bientôt voter le processus constitutif de ce nouveau parti et cette transition se
prête à un projet cinématographique.
D'abord, parce qu'il y a un sujet fort et une vraie histoire, avec un début, un milieu et une fin
lorsque le parti sera constitué. Ensuite, parce qu'il est intéressant de garder une trace de
comment ça s'est passé. Enfin, parce que, malgré tout, pour la plupart des gens, vous apparaissez
un peu comme un groupe très fermé. Décider de s'ouvrir à un public plus large, c'est aussi
montrer l'intérieur de l'organisation, comment naissent les débats... Un film permet de donner
chair à ça, il y a des personnes, des visages, des jeunes, des vieux, des discussions, on voit que les
idées sont le fruit d'une critique collective...
Pour moi, tu ne serais pas – et je crois que c'est ce que tu souhaites - au centre du film mais,
évidemment, tu sais bien que tu seras à l'image et qu'un film sur le nouveau parti sans toi ne
vaudrait pas grand-chose. (...)



Février

Depuis Spartacus, il y a toujours eu des révolutions, il y en aura
encore dans l’avenir. Mais quand ?
Au lieu de passer le témoin, ces révolutionnaires ont-ils décidé de
brader leurs idéaux pour une manière de syndicalisme qui défend les
intérêts immédiats des travailleurs ? Ou, au contraire, font-ils preuve de
dynamisme, d’invention et de sens de l’Histoire avec un grand H ?

Relisant mon journal d’il y a trois ans, je trouve :
Un « film politique » de fiction, qui ne soit ni un éloge ni « Les
Bronzés sont trotskistes », je n’en vois pas la réussite. Film possible
sur Sabado, militant révolutionnaire, sa vie quotidienne à notre époque,
un torero émouvant, anachronique et admirable.

Grand jour : Olivier est d’accord. Ils me donnent leur bénédiction,
c’est le mot car j’ai l’impression de pénétrer dans une congrégation. Je
pourrai tout filmer. Ils me font « entièrement confiance ». Je sens que
cette solennité me lie mais je ne m’alerte pas trop. D’une part, j’ai l’œil
moqueur, d’autre part, je ne sais pas faire de films sur des gens dont je
me paie la fiole ; ils auront l’air sympathiques. Ils le sont, même si je les
trouve parfaitement utopistes. Ce qui n’était pas le cas quand je militais.
Comment on y croyait à l’époque ? Impossible à décrire.
Énormément, il n’y avait aucun doute, on ne se posait même pas la
question d’un métier. Ça ne faisait pas un pli, on allait être Commissaires
du Peuple. (...)
Le Grand Soir, avec des majuscules, est un idéal en voie de
disparition. Il s’agit du soir de la fameuse journée où les masses
travailleuses, soudain soulevées par un immense ras-le-bol, prendront le
pouvoir dans leurs mains. Ça évoque la prise du palais gouvernemental,
le contrôle des télécoms, des ondes hertziennes, l’état d’urgence. Les
événements auront commencé à l’aube, les barricades brilleront sous les
réverbères, et on pourra dire que, oui, la révolution est arrivée. Pour
réussir ce jour-là, nous en étions convaincus, il faudrait des gens aux
postes clés de l’administration. Après avoir fait Sciences Po et une année
de prep-ENA dans le but de « pénétrer l’appareil d’État », je suis allée
rue de l’Université m’inscrire au concours. Néanmoins, en sortant du bel


hôtel particulier qui abritait l’École, une flèche de lucidité m’a atteinte et
je me suis soudain vue sous-préfète à Brest... J’ai demandé une bourse
pour parfaire ma connaissance du monde, je l’ai obtenue, et suis partie
en vitesse à l’Université de Berkeley.
* * *
Je commence à filmer les premières images en février au local de
la LCR à Montreuil. (...) Suivant le fil conducteur de la construction du
parti, le travail se déroulera sur un an. Il faudra tourner beaucoup pour
ne garder que ce qui est costaud. Forte de mon expérience de
photographe, je cadrerai. Ici, dans les bureaux calmes de cette ruelle de
banlieue, je n’ai pas besoin d’ingénieur du son et l’intimité de ma seule
présence est bénéfique au film. Quand les décors seront bruyants, je
bénéficierai de la présence d’un complice à la perche. (...)
Émue de pénétrer dans le temple de la Ligue, je repense à mon
abandon de son combat. À deux pas du campus californien, j’avais sous
les yeux la classe ouvrière américaine, avec ses trois voitures par famille.
Son potentiel de révolte m’a paru très bas. Le doute s’est installé en moi
puis la certitude que, de mon vivant en tout cas, je ne risquais pas de
connaître le Grand Soir, la révolution internationale, qui d’après Trotski
devait partir des États-Unis. En revanche, mon ami Sabado décidait de
continuer à œuvrer, se levant tous les matins pour aller fomenter la
victoire des masses travailleuses.
* * *
Lundi matin, au deuxième étage du local de Montreuil, ils sont
tous au téléphone. Olivier est là. Je ne l’ai pas vu depuis trois ans. Quand
il entre dans la pièce, je le scanne spontanément. Oups, l’erreur.
Sensible comme tout, il s’en aperçoit immédiatement. Je sais bien qu’il
ne faut pas regarder les gens comme ça sans se cacher derrière l’objectif.
Ça les gêne. Réactif comme un pur-sang de course, Olivier est, de plus,
méfiant suite à d’indélicatesses de certains journalistes. (...)

Olivier parcourt la France pour des meetings et soutenir les grèves
où il est sollicité. Je sais, et même si je ne le savais pas, je sens que je
filme une star. Je ne vois aucun côté « politiquement incorrect » à dire
ça. Le cinéma aime certaines personnes qui ont un rayonnement
particulier.

Je suis ravie mais, en même temps, il faut que je fasse attention.
« Pipoliser » Olivier irait à l’encontre du propos du film. Sa place est
définie dès maintenant, bien avant le montage, au milieu des autres.

Autour de lui, son jeune alter ego, Pierre-François Grond, et les deux
anciens, Alain Krivine et Sabado. (...) Aucun d’entre eux n’a, si l’on peut
dire, la tête de l’idéologue (genre lunettes, front dégarni et teint fiévreux).
Il y a un contraste entre leurs rondeurs, leur côté gentil, et l’idée qu’on
se fait de militants bolcheviks. On dirait plutôt, sifflotant, les nains de
Blanche Neige. (...)
Affectueuse, je reste lucide. Les héros de ce film ont ces jours-ci la
tête dans le guidon. Quand je les filme parlant comme les autres
politiciens, de tactique et de pourcentage, je m’ennuie parfois, alors je
coupe. Cette organisation, fanatique de démocratie, anti-star, rongée par
l’expression de toutes ses tendances, met en avant son porte-parole, elle
s’est modernisée et souhaite s’ouvrir. Est-il possible de le faire sans se
perdre ? Peut-on se servir des médias, lancer un nouveau parti « 100% à
gauche » sans s’y brûler les ailes ?
* * *
Il faut que j’écrive un texte pour la chaîne TV Tours, intéressée par
le projet. « Small is beautiful » me convient ; en même temps, je me
demande pourquoi on ne le propose pas à TF1. Je m’y colle. Je suis
contente de la citation que je trouve à mettre en exergue.

La utopía está en el horizonte.
Cuando yo camino dos pasos,
ella se aleja dos pasos.
Yo camino diez pasos
y ella esta diez pasos más lejos.
Para que sirve la utopía?
Sirve para eso,
Para caminar.

(poème uruguayen)

L’utopie est à l’horizon.
Quand je fais deux pas vers elle,
elle s’éloigne de deux pas.
Je fais dix pas et elle est dix pas plus loin.
À quoi sert l’utopie ? Elle sert à ça, à avancer.
* * *
Je viens filmer le débarras des bureaux qui doivent être
entièrement rénovés. Nouveau parti, nouveau décor. Une aubaine pour le
cinéaste. (...)


En arrivant, je découvre une situation purement
cinématographique. Je ne l’aurais peut-être pas imaginée si j’avais eu à la
mettre en scène : l’immense benne à déchets est déposée sous les
fenêtres du deuxième étage. Ils jettent donc livres et papiers par les baies
vitrées. Les œuvres complètes de Lénine sont en passe d’être balancées
par-dessus bord (« On trouve tout sur Internet, ça n’a rien de
symbolique », mon œil), les Cahiers du féminisme, trois tomes du Capital,
puis, le rythme s’accélère... Ému, Sabado tombe sur un gros cahier relié,
les comptes-rendus à la main du bureau politique des années quatre-
vingt, pendant la traversée du désert : « Ça, je le garde ». Ils viennent tous
contempler la relique. Certaines brassées de papiers donnent lieu à des
débats comiques. Je ne peux décrire les rushes sinon j’écrirais un livre...
Le film pourrait s’ouvrir sur la liquidation et le tri des archives
puis serait rythmé par les travaux de rénovation prévus sur un calendrier
de plusieurs mois. Adieux moquettes pourries, étagères poussiéreuses,
peintures jaunâtres. Tout le film sera d’ailleurs fait de scènes concrètes,
à la manière d’une fiction, sans interview. Il pourrait suivre le calendrier
de la constitution du nouveau parti. (...) Comment va-t-il s’appeler ?
Quel va être son programme ? Comment va-t-il fonctionner ?

Montreuil me paraît de moins en moins loin de chez moi. Je vais
directement au parking, chez Darty. Tout cela, on ne le verra pas sur
l’écran mais cela fait partie du film. Ça influence son contenu. Bien sûr !
On ne tourne pas les mêmes plans si on a un chauffeur, un assistant ;
sans, on devient attentif à d’autres choses. L’existence détermine la
conscience, comme disait l’autre.





Avril

Dans le RER pour aller tourner en Seine-Saint-Denis, esthétique
de la pauvreté. Les visages des damnés de la terre sous la lumière des
néons. Les vêtements qui parlent de pays lointains, gais et colorés, de la
tristesse d'un exil en banlieue parisienne. J'ai les larmes aux yeux, mais
je ne filme pas. C’est hors sujet. Quoi que...

À la bourse du travail de Saint-Denis, une coordination « Jeunes »
dure tout un week-end. Olivier fait une très bonne intervention devant
des sympathisants venus en car de toute la France. Dans le film, il y aura
de la tribune, mais très peu. D’ailleurs, je quitte vite l’amphi de réunion.
Je zone dans le hall des heures durant... Le dimanche, ma patience est

récompensée ; un Avignonnais du nom d’Abdel sort de la salle où il dit
s’ennuyer et prend un responsable à parti : « Vous êtes des philosophes.
Nous, on est des galériens. Et vous voulez pas nous dire comment
s’organiser ! C’est le bordel, rien n’avance ! » L’autre prêche pour
l’égalité de tous, la discussion s’engage, attirant des curieux... La scène
est réussie ; tout est dans les accents, les temps, les interjections, la
lumière douce qui entre par la verrière...

Impression de suivre une tragédie grecque.
La construction est classique. Il y a ici trois actes. Un groupe
d'hommes qui a un but, qui se bat pour l'atteindre, rencontre des
obstacles. Y arriveront-ils ? La tragédie ? Elle serait dans la beauté
de l'utopie et sa fin funeste. Ils sont aimables, passionnés, intelligents, ils
ont raison mais, dans le cadre de la caméra, on sent qu’il y a loin de la
coupe aux lèvres. Les gens affluent vers leurs idées or ils sont trop peu
nombreux et trop complexes pour faire face. (...) On a l'impression que,
par peur de la bureaucratie, du pouvoir, ils permettent aux nouveaux
venus de tout réinventer. Je me dis : s'ils les laissent repartir de zéro, ils
n'y arriveront jamais.
* * *
Olivier est assailli de demandes de ces journalistes qu’il fuit. On
sent la toute petite entreprise. L’attaché de presse, gentil, bénévole. Le
côté dépassé par les événements. En réalité, toute intimité donne cette
impression de bricolage. Un film sur l’UMP aurait mis en lumière la
même approximation. Mais, eux, ne m’auraient pas laissé montrer leur
quotidien car leur idéologie est celle des princes qui font rêver les
manants. Giscard d’Estaing avait interdit le film de Raymond Depardon
pour cette raison : sa campagne présidentielle n’y semblait pas sérieuse,
organisée. Pourtant, il y apparaissait comme quelqu’un d’humain et,
donc, de touchant. À Montreuil, on n’a pas peur de la vérité. Beau plan
séquence d’Olivier à son bureau, réticent devant l’attaché de presse, les
uns et les autres, qui rentrent et sortent du champ, venant lui demander
des rendez-vous pour des interviews, des meetings. Je remercie
secrètement les cameramen d’actualité qui m’ont inculqué une chose à
mes débuts : ne pas bouger. Je reste là, comme un chien qui ne lâche pas
son os, je ne panote pas et, finalement, le plan vient.
(...)
Ceux qui me connaissent retrouveront ici un point de vue formel
et moral cohérent avec le reste de mon travail. Le ton de ce film se
situera dans la droite ligne des précédents. Mélange de vitriol et de miel,
il proposera une philosophie de la vie. Fiction ou documentaire, je ne
vais pas « à la pêche », en me disant que d’un amas de rushes surgira le
sens du film. Je choisis les gens que je filme parce qu’ils incarnent une
attitude face au monde, qui, du coup, crée une complicité entre nous me
permettant de travailler comme je l’entends. C’est parti est un objet de
cinéma car il peint un idéal et ses contradictions de la manière la plus
concrète qui soit. Entre les femmes du Fruit de Vos Entrailles, tourné en
Colombie, l’héroïne d’Une journée dans la vie de Kate Perry, actrice sans
emploi, tourné en Irlande, et Olivier et ses amis, il y a une parenté. Ils
font partie de la même famille.

Ce matin, ils arrachent la moquette et les isolants en laine de
verre. Les volutes de poussière sont photogéniques mais on doit tous
respirer pas mal d’amiante. La moquette est aussi balancée par la fenêtre
du deuxième étage...




Mai

Depuis plusieurs semaines, le débarras des archives, puis des
meubles se poursuit. Les plans me réjouissent tant que, parfois, je ris de
plaisir derrière l’œilleton, agitant le cadre de soubresauts. Après les
papiers, ils jettent les tables, les chaises, les vieux ordinateurs... Olivier
et Pierre-François descendent l’énorme photocopieuse du deuxième
étage dans l’étroit escalier. Krivine met le nez dans des dossiers
poussiéreux. Dans la rue, Sabado ramasse les débris qui sont tombés du
ciel à côté de la benne...
* * *
Meeting à la Mutualité. Préoccupés par l’énorme majorité
masculine, les dirigeants s’emploient à faire « monter » des filles aux
tribunes. Certaines ont le « truc », un vibrato, elles font vivre leurs idées.
D'autres, non. (...) Ils sont très soucieux qu’on voie des « filles dans le
film », ce sera la seule remarque qu’ils me feront sur son contenu. Je
trouve ça charmant ! (...) Je tourne le meeting de bout en bout, de la salle
vide au début, avec l’accrochage de la banderole, jusqu’au départ des
loges à la fin. Je pense que, faute d’en montrer tout le déroulement
(quand on filme quelque chose suffisamment longtemps, ça devient
intéressant), il n’en restera peut-être rien dans le long-métrage final.
* * *
Montreuil. Réunion du SBP (Secrétariat du Bureau Politique). Dès
qu’il y a un sigle qui revient dans le dialogue, je coupe. Trop compliqué.
Je pense à un film grand public, à sa sortie à Tokyo. Je ne veux pas avoir
à mettre au générique un carton avec les sigles, même incontournables
(PS, PC, CGT, UMP...). La réunion est entrecoupée de bruits
assourdissants. Aujourd’hui, ils cassent une armoire à la masse afin de
pouvoir en passer les morceaux par la fenêtre pour remplir la dernière
benne, toujours placée en bas, dans la ruelle.




Juin

C’est si simple que j’ose à peine le dire : quand ça me captive, je
tourne ; quand je m’ennuie, je coupe. Et, ici, pour la première fois de ma
vie de cinéaste, je m’intéresse à la parole ; je veux dire à un plan fixe de
quelqu’un qui parle et, donc, qui n’est pas à proprement parler du
cinéma. Quand Daniel Bensaïd ou Olivier s’expriment, je trouve ça
passionnant à l’écran. Leur présence, leurs yeux, leur peau, la force de
leur conviction sont ajoutés par l’image. Ça me pose un problème.
D’habitude, je tourne juste ce qu’il faut pour monter. Avec eux, je laisse
de plus en plus la caméra suivre mon œil curieux. On verra...
* * *
Si C’est parti est secrètement un film sur quelque chose qui a
constitué une partie importante de ma vie - dans des années de
formation, en plus - , c’est surtout un récit qui s’invente et se construit
selon les règles du suspense. À Montreuil, la préparation de la première
coordination nationale donne lieu à des scènes de comédie. Olivier
décide de ne pas être là au début de la première coordination nationale
(« Je bosse, moi ! »). Les autres complotent pour le convaincre. J’ai hâte
d’être à la réunion pour connaître le résultat des courses. Je suis aussi la
spectatrice de ce suspense. Les films sur les institutions (l’hôpital, le
grand magasin, le commissariat) me fascinent, mais, parce que
j’appartiens au monde de la fiction, je choisis des narrations qui excluent
le répétitif. Je suis plus à l’aise pour raconter une histoire que pour saisir
des scènes d’anthologie. À vrai dire, je ne plonge pas vraiment dans
l’atmosphère du moment, ce qui me plaît, c’est le mouvement de l’idée et
sa traduction dans le détail, que je choisis au milieu d’une montagne
d’informations. C’est bien simple, mes héros parlent sans cesse ; tour à
tour, car ils s’écoutent sans se couper la parole. Mais, dès le matin, il y a
un discours qui commence et se termine le soir. En les quittant, je suis
épuisée par ce travail physique et intellectuel de l’écoute et du choix
(parfois, précisément, de choses incohérentes ou contradictoires). Ce
sera la particularité de ce film, la parole. D’habitude, quand je tourne, je
n’écoute pas ce que les gens disent. Je suis trop préoccupée par la
lumière, le cadre et son évolution dans les secondes qui vont suivre, le
niveau d’écoute...
(...)
Ils continuent à jeter les meubles par la fenêtre. Il n’y en a
pratiquement plus. Les bennes se succèdent.

La préparation de la première coordination nationale pour le futur
parti se poursuit... Elle a lieu... À la commission qui se réunit pour
débattre sur le « nom », des propositions jaillissent, comme L’Étincelle,
ou plus tirées par les cheveux comme Caresses (pour Convergences des
Alternatives et Résistances Écologiques et Socialistes pour des Sociétés
Équitables et Solidaires)... On parle de parti, mais aussi de mouvement,
le mot « anti-capitaliste » déplaît car il est négatif : « Faut pas être anti ! »
Ça discute sec. Olivier, entouré de deux nouveaux membres, Leïla et un
ouvrier de Peugeot, tient la conférence de presse de clôture avec brio.
* * *
Réunion de bilan. La direction de la LCR est là au grand complet.
C’est très riche. Rompant avec mon malthusianisme habituel, je tourne
beaucoup. Je ne sais pas encore ce qu’il en restera dans neuf mois ! Cette
histoire d’entrepreneurs tendus vers un but est aussi un film
« historique » qui documente la transformation active d’un courant de
pensée. Petit à petit, on sent les tensions entre les jeunes du Bureau
Politique (Olivier, Pierre-François, Fred) et l’ancienne génération
(Sabado, Krivine) mais tout se termine dans la bonne humeur.
Maintenant, je connais parfaitement les lieux, je sais où me mettre,
comment le soleil tourne dans la pièce, je n’ai pas les mêmes
préoccupations qu’eux. Je fais mon travail et ils le respectent.
(...)
Si j’ai de la tendresse pour ces personnes, j’ai cessé de faire de la
politique quand j’ai commencé à faire du cinéma, au début de ma vie
d’adulte. Je ne tiens pas à être le chantre de ce parti ni à le descendre en
flammes. Je filme ce processus de transformation, un peu comme une
physicienne observe un corps passer d’un état à l’autre, solide à liquide.
(...)
Je mesure tous les jours la chance qui m’est donnée – grâce à ce
lointain passé militant que je croyais inutile - de pénétrer dans l’intimité
de ce groupe. Ces idéaux d’égalité et de fraternité, traduits en images et
en sons, continuent à animer les gens. On veut rêver, voir des héros en
mouvement, qui posent des questions compliquées, certes, qui doutent,
bien sûr, mais qui dépensent une énergie énorme, entraînant les autres
dans leur foi et leur enthousiasme.





Août

L’université d’été à Port-Leucate : des centaines de personnes,
travailleurs en usine, jeunes de cités, profs à lunettes, anciens babas
cools aux pantalons africains ou Bidochons en short Décathlon,
discutent Marx, guidés par quatre ou cinq Normaliens, dans un village de
vacances, décor digne de Fellini, sur une plage...

Je reçois un mail d’un ami :
De : sg.jussieu@gmail.com
Objet : ...
Date : 31 août 12:23:57 HAEC
Ça a l'air super-passionnant, en effet. J'adore le style "documentaire animalier" (qui, comme le
précise avec raison Houellebecq, est un genre littéraire comme les autres). Et puis, la défense des
espèces en voie de disparition, c'est porteur de nos jours, la biodiversité, tout ça ... Dis-toi que, plus
tard, tu pourras raconter ça à tes arrière-petits-enfants : "Oui, j'ai rencontré des vrais trotskistes, il y
a très très longtemps, lors de leur grande migration annuelle vers le Sud, c'était avant le Grand
Réchauffement".

Je réponds à cet ami mathématicien :
Quand tu verras cet ouvrier de chez Peugeot Mulhouse raconter son travail à la chaîne, je pense
que tu seras touché par cette personne. C'est la magie du cinéma, que veux-tu. Il doit bien y en
avoir une dans les mathématiques.

Je reçois :
De : sg.jussieu@gmail.com
Objet : Re : ...
Date : 4 septembre 20:19:09 HAEC
Ah, mais je n'en doute pas, c'est bien pour ça que j'adore les documentaires, c'est bien pour cela
aussi que je déteste cette extrême gauche caviar que j'ai vu s'agiter à Normal' Sup (et qui me
semble surtout instrumentaliser la souffrance de ces travailleurs - dont la plupart se foutent en fait
totalement -).
Il ajoute :
Tu auras de l'affection pour les trotskistes tant que tu ne les auras pas rencontrés un jour dans la
vie "réelle", en face de toi un pavé à la main par exemple. Ces gens-là sont sinistres, vraiment.

Bigre ! Je me rends compte que certains vont nous prendre, les
producteurs et moi, pour des révolutionnaires au couteau entre les dents.
Même mon fils de dix-huit ans rigole. Étudiant à Sciences Po, il a
entendu Olivier à la radio dire qu’il fallait supprimer le Sénat. Le soir, à
table, il m’explique le rôle du Sénat, le nécessaire équilibre des pouvoirs,
et patati et patata... Je tente de lui répondre plans, cadrage, rythme, il
m’écoute avec un sourire en coin, m’annonçant qu’il est inscrit sur les
listes électorales et votera PS aux prochaines élections.
* * *




Janvier 2009

Chance de faire un film sur une durée d’un an : la plage, le temps
qui passe, et aujourd’hui, Montreuil sous la neige. Je rentre d’un séjour
au Japon, l’œil neuf. Ils ne se sont pas vraiment aperçus de mon absence.
Tant mieux. Les premiers jours du tournage, je les embrassais :
« Bonjour, ça va ? » Bisou, bisou... Très vite, je me suis aperçue que cela
gênait, leur donnant conscience de ma présence. J’ai arrêté. J’arrivais, je
me mettais dans un coin avec la caméra et j’attendais. Ainsi, ils
m’oubliaient. De mon côté, je pouvais les observer tranquillement mais,
à force, je me demandais si j’existais encore. Personne ne semblait me
voir. Un midi où je déjeunais avec eux, en bout de table, le gros sac
caméra posé à mes pieds, un garçon m’a apostrophée : « Tu me passes le
pain, Camille. » Il m’avait appelée par mon prénom, je suis tombée
amoureuse de lui sur le champ ! Ça a duré trois jours. Rien ne s’est
produit mais je me suis soudain vue mariée à un militant, à un héros
dans l’ombre. Ça m’a permis d’imaginer que je pourrais aussi tourner
des films tout en m’engageant politiquement ou sentimentalement. À
suivre...




Novembre 2009

Le film a trouvé un distributeur, ou plutôt deux, épatants, Jean
Henoschberg, un sage aux cheveux d’argent qui connaît Paris sur le bout
du doigt, et sa collaboratrice, Laurence Biermé, une femme souriante,
avec un appétit de vie communicatif. Ils se déplacent ensemble en
scooter, lui devant, elle en croupe, me rappelant les personnages d’un
film d’animation en pâte à modeler. Auréolée de cette bonne nouvelle,
j’entre dans l’hôpital Georges Pompidou pour rendre visite à un l’un de
mes meilleurs amis. Hier, on m’a alertée de l’accélération brutale de sa
maladie : « Tu vas avoir un choc. » J’entre dans la chambre et je découvre
un gisant, le visage rétréci, la peau cireuse, jaune foncé. En trois
semaines ! Il dort, la bouche ouverte, le visage paisible, émettant un
souffle régulier, trop puissant pour être rassurant. Après un moment de
recueillement, je m’approche de son visage, l’embrasse et lui glisse à
l’oreille : « Bernard, c’est moi, je suis venue t’embrasser. » Son visage
prend une expression de souffrance. Il veut me dire quelque chose, mais
quoi ?, et n’y arrive pas. Je sors rapidement, obsédée par l’expression
douloureuse qui ne s’en va pas. Je marche sous la pluie de novembre
dans le quinzième arrondissement de Paris et j’appelle Sabado pour
prendre des nouvelles de Daniel Bensaïd, philosophe, homme de cœur,
l’un des personnages du film, dont la force de caractère inouïe devant la
maladie me dopait quand, à la fin d’une journée fatigante, j’étais tentée
de me plaindre. J’apprends que Bensaïd va mal. Lui non plus, ne verra
pas le film. Il sera là-haut, pas dans le ciel mais sur l’écran, pour
toujours. Je sais bien que la vie est plus importante que le cinéma.
Pourtant, si je fais du cinéma, c’est pour retenir la vie.