Notes de Prod. : Café de Flore

    en salle le 25 Janvier 2012

Couleurs réalistes, tonalités mystiques

La partie parisienne du film a été tournée en numérique, et les images ont par la suite été travaillées afin de donner l’illusion d’une pellicule d’époque. Les images d’archives de 1962 (provenant de l’Office National du Film du Canada) ayant servi de références et celles tournées dans le Paris contemporain se sont ainsi fondues les unes aux autres pour créer une ville mi-réelle et mi-imaginée que Jacqueline et Laurent parcourent à pied.
Bien que Jean-marc Vallée soit préoccupé par les questions esthétiques, il ne voulait surtout pas que l’image en vienne à éclipser le récit et les personnages. Les métaphores récurrentes (pensons à l’avion fendant le ciel) participent ainsi à l’onirisme de l’histoire, puisqu’elles évoquent sans les élucider certains des sentiments et des émotions qui habitent les personnages.

Ancré dans un certain réalisme, Café de Flore penche aussi du côté du conte – un pas vers la fable, que souligne la voix off murmurant un texte aux allures de féerie (« Et ce jour-là, à cet instant précis, Carole et Antoine avaient souhaité s’aimer jusqu’à la fin des temps »), un autre vers le mystique, la voie dans laquelle s’engage Carole, de plus en plus profondément, jusqu’à l’inéluctable.

Ainsi, Jean-marc Vallée s’est amusé à semer tout au long du film des indices qui permettent de suivre le personnage dans sa quête de vérité, dans ses errances et ses errements, tout en offrant une explication rationnelle au mystère ; ultime preuve du fait que Carole est en proie à une sorte de délire, le microsillon de Laurent, anachronique puisque Matthew Herbert n’a enregistré « Café de Flore » qu’en 2000, laisse deviner que l’enfant et sa mère sont tous deux le fruit de l’imagination de Carole. Mais le réalisateur a aussi pris soin de laisser au spectateur une liberté d’interprétation, sans lui imposer de réponses. Carole a-t-elle vraiment versé dans la folie, sa souffrance trop grande l’a-t-elle poussée à inventer de toutes pièces une explication à son malheur ? Ou bien y a-t-il quelque parcelle de vérité dans ce que certains verront plutôt comme une hallucination ? Et si la vérité était plus complexe, multiforme, si la souffrance, plus forte que la raison, pouvait façonner sa propre réalité ? Le cinéma ne permet-il pas justement d’explorer ces différentes possibilités, d’entrevoir par le regard des personnages ces mondes que nous imaginons et dans lesquels nous croyons vivre ?

Impressionniste et traversé de poésie, Café de Flore s’affranchit du réel pour entraîner le spectateur jusqu’à cet « effet de rêve » propre au cinéma. C’est sans doute Evelyne Brochu (Rose) qui offre la plus belle raison d’aller voir – et revoir – le film : « Pour l’amour de la musique. Pour l’amour du cinéma. Pour l’amour tout court. »

Inspiration

Comme souvent chez Jean-marc Vallée, tout a commencé par la musique. Un air écouté puis réécouté en boucle, jusqu’à l’obsession : celui de « Café de Flore », composé en 2001 par Matthew Herbert à la demande du célèbre café de Saint-Germain-des-Prés. La version électro de la mélodie qu’il découvre en 2004 (enregistrée sous le nom de Doctor Rockit) happe immédiatement le réalisateur, provoque un tourbillon d’émotions qui à leur tour fait naître des images. Les interprétations lounge et jazz et une quatrième version piano-accordéon lui donnent envie de faire un film d’amour. C’est ainsi que la chanson devient le nœud autour duquel s’attachent les personnages, des êtres qui aiment la pièce autant sinon plus que leur créateur : un DJ qui fait de « Café de Flore » sa signature, et un enfant trisomique et sa mère, pour qui la pièce devient une sorte d’hymne à la vie.

Triangles amoureux

Suivent deux ans de préparation, de tournage et de post-production pour une histoire d’amour double, aux facettes à la fois distinctes et complémentaires. La première, sensuelle, charnelle et très incarnée, se déroule de nos jours à Montréal : Antoine (Kevin Parent), DJ, fou de passion pour sa nouvelle compagne, Rose (Evelyne Brochu), n’arrive pas à faire le deuil de sa séparation d’avec Carole (Hélène Florent), son amour d’adolescent devenue la mère de ses enfants. La seconde, située dans le Paris des années 60, raconte la relation fusionnelle unissant Jacqueline (Vanessa Paradis) à son fils de sept ans, Laurent (Marin Gerrier), qui tombe follement amoureux d’une camarade de classe, trisomique comme lui.

Ces deux récits s’emboîtent comme dans une « une partition émotionnelle », ainsi que nous l’explique Jean-marc Vallée, qui a mis en place dans Café de Flore un jeu de miroirs à travers le temps et l’espace, chacune des deux histoires se faisant le révélateur de l’autre qu’elle hante par des échos et de subtiles résonances.

De la musique avant toute chose…

Ce vers de Verlaine, Jean-marc Vallée le reprend à son compte. Comme c’était déjà le cas dans C.r.a.z.y., dans Café de Flore la bande originale n’est pas qu’un simple accompagnement à l’action, mais fait figure de personnage à part entière. Les titres de Pink Floyd et du groupe islandais Sigur Rós, notamment, contribuent à nourrir l’atmosphère de mysticisme et de romantisme qui baigne le film. C’est ainsi que le réalisateur s’est fait chef d’orchestre, tissant sa trame sonore à travers sa trame narrative, mêlant les histoires de ses personnages aux mélodies de ses chansons fétiches.

Amoureux

Café De Flore s’ouvre sur des images riantes d’un homme qui a, en apparence, tout pour être heureux : en parfaite santé, sans souci financier, père de deux magnifiques filles, Antoine vit avec Rose un amour si grand qu’il éclaire sa vie entière. Mais son existence comporte aussi des zones d’ombre, dont une relation trouble avec son père et, surtout, des rapports tendus avec Carole, la mère de ses enfants qu’il a quittée mais dont il ne peut ignorer les souffrances.

Mère et fils

Le jour de la naissance de son fils, Jacqueline s’est donné une mission : tel qu’il est, elle l’aimera. D’un amour inconditionnel, exclusif, total, quitte à tout sacrifier pour le bonheur de son enfant. Vanessa Paradis explique le choc qu’elle a éprouvé à la lecture du scénario: « Je l’ai refermé et j’ai repris ma respiration, j’avais le souffle coupé. Mon cœur battait très fort. J’avais la sensation d’avoir lu la partition d’un très grand concerto ».