Un jeune homme et une jeune femme qui vivent ensemble et s’entendent à merveille, cherchent l’amour obstinément chacun de leur côté avant de le trouver… Comment vous est venu le désir de cette situation ?
Deux choses me plaisent particulièrement dans les histoires d’amour : l’obstination amoureuse et la malléabilité du coeur. C’était une situation idéale pour mettre tout ce qui me réjouit dans un récit sentimental : des personnages débordant de désir, des coups de foudre, des stratégies de séduction, des changements de sentiments, des échecs, des injustices, des quiproquos, des rebondissements, et bien sûr des baisers !
On retrouve dans votre film un ton à la fois très simple et très étonnant !
J’aime être envoûté par le charme et l’étrangeté des choses les plus simples. Je cherche ce qui me paraît singulier, drôle ou étonnant dans les situations les plus communes et nos attitudes courantes. Peut-être encore, que le caractère simple et étonnant du film vient de ma règle toute simple : ne filmer que ce que j'aime ou qui me fascine, mettre tout le reste hors champs.
Vous affichez également une prédilection pour le burlesque…
Je trouve que la maladresse est extrêmement belle, touchante, cinématographique, plaisante à voir. Elle est aussi pour moi l’expression la plus profonde de l’homme : un être dans un monde qui lui est étranger et auquel il essaye de s’adapter. Dans le burlesque, les personnages se cassent la figure mais ils se relèvent toujours l’air de rien, comme si les compteurs étaient remis chaque fois à zéro. En cela, Anne et David sont des personnages hérités du burlesque. Même dans le plus grand désarroi, ils gardent beaucoup d’espoir et n’accusent jamais la vie ou les autres.
Dans les premières scènes entre David et Julia, la maladresse introduit une tension, ne laisse pas croire que le désir est anodin, facile…
Je pense que le désir qui nous porte vers quelque chose est sans cesse dans un mouvement de va-et-vient, d’échange. Et tous les échanges, s’ils ont leur miracle d’adresse, comportent d’abord de la maladresse.
Anne est un personnage très volubile, alors qu’il faut attendre un moment avant d’entendre le son de la voix de Julia…
Je trouve que la parole au cinéma amène énormément de vie et de plaisir. J’avais donc envie d’un personnage volubile qui nous fait partager tout son récit amoureux uniquement par la parole. J’ai essayé de composer le scénario et le casting comme un quatuor où chaque instrument contraste gaiement avec l’autre. Ainsi, pour contraster avec Anne, je voulais que Julia ait quelque chose de plus sibyllin, énigmatique, quelque chose qui absorbe le désir de David sans rien renvoyer en retour, quelque chose qui le déroute et l’obsède.
Vous aviez d’emblée envie de jouer le rôle de David ?
J’ai l’impression que cela donne une identité plus particulière à un film quand le réalisateur joue dedans, il livre une part plus importante de son intimité.
Comment s’est constitué le reste du casting ?
Je voulais un casting qui puisse promettre un divertissement un peu inhabituel, qui puisse intriguer avec des comédiens d’univers très différents. Et je suis très heureux de faire découvrir au public
Frédérique Bel dans un rôle plein de sentiments sincères et d’une douce fantaisie,
Dany Brillant, dans un personnage très surprenant. Très heureux de montrer
Fanny Valette dans une comédie, et
Ariane Ascaride en une bourgeoise parisienne.
Comment avez vous eu l’idée de faire appel à Frédérique Bel ?
Quelqu’un m’a montré un essai qu’elle avait passé pour un film. Et là, j’ai vraiment vu quelqu’un d’autre, quelqu’un qui, tout en ayant beaucoup de fantaisie, avait une vraie profondeur, une vraie sincérité. Du coup, je lui ai fait passer des essais et d’emblée, j’ai vu qu’il y avait quelque chose de formidable et rare chez elle. Elle joue une certaine forme de candeur avec beaucoup d’intelligence.
Et Dany Brillant ?
À la fois on le craint et on le trouve drôle. Je n’ai jamais vu des comédiens travailler autant que lui et
Frédérique Bel. Ils sont arrivés sur le tournage avec une humilité et une générosité très stimulantes pour l’équipe.
Et Fanny Valette ?
C’est une rencontre qui s’est faite un peu par hasard, avant même d’avoir vu
La Petite Jérusalem. Je voulais jouer sur des physiques différents, sur des âges différents. Il fallait un personnage secret et j’ai été séduit par son étrangeté, à la fois fragile et pas vraiment, sombre et pas vraiment.
Et quant à la participation d’Ariane Ascaride ?
Je voulais quelqu’un de très vivant, une mère qui soit l’antithèse de sa fille, qui l’encourage presque à se déniaiser…
Changement D’adresse est votre troisième long métrage. J’ai l’impression que le passage par Vénus Et Fleur vous a apporté la souplesse et la liberté qui manquait peut-être à Laissons Lucie Faire…
Dans
Laissons Lucie Faire, la part du burlesque était plus importante que celle du sentimental. Ce que
Vénus Et Fleur m’a apporté, c’est de prendre au sérieux les sentiments, tout en essayant de conserver ce ton de légèreté et de comédie. Affronter la peur du ridicule, c’est peut-être ce qu’il y a de plus stimulant pour moi dans le cinéma. Là où il y a peur du ridicule, il y a toujours menace d’autocensure et c’est ce qu’il y a de plus dangereux pour un artiste car cela l’éloigne de ses sensations intimes.
C'est votre premier « premier rôle » au cinéma, non ?
C'est, en effet, le rôle le plus long que j'ai joué dans un film. C'est très confortable d'avoir un peu de place, un peu de temps pour faire évoluer un personnage.
Vous pensez que c’est une étape importante dans votre carrière ?
Je ne sais pas quelle sera ma carrière, en tous cas, ce film tombe au bon moment. J'avais envie de sortir de l'hystérie de mon personnage de “blonde”, et seul un film d'auteur comme celui-ci pouvait me faire respirer.
Face à Emmanuel Mouret, vous aviez l'impression de donner la réplique à l'acteur ou au cinéaste ?
Je ne sais pas... Il a une personnalité tellement proche de sa façon de filmer et de jouer qu'il n'y a pas d'étiquette aussi définie. C'est juste lui.
Qu’est-ce qui vous a séduit chez Emmanuel Mouret ?
Son univers particulier, plein de fantaisie. Et puis Julia était un personnage très différent du rôle que je tenais dans
La Petite Jérusalem : il fallait que je sois capable de jouer une petite fille timide, énigmatique, toute en silences.
Justement, comment avez-vous travaillé le côté "absent" de Julia ?
Quand je demandais à Emmanuel qui était cette fille, il n’avait pas envie de lui donner une couleur trop précise, je crois qu’il attendait d’être séduit par le personnage –et par l’actrice, de fait.
Dany Brillant nous a parlé d’une histoire de pull entre vous et lui…
(rires) Oui !! Pour la scène du massage, Emmanuel souhaitait que Dany me demande si je ne voulais pas enlever mon pull. Avec Dany, on trouvait ça un peu ridicule, on en pleurait de rire, et Emmanuel ne comprenait pas, il nous regardait comme des extraterrestres. Du coup, on s’est un peu retrouvé dans la même configuration que les personnages… J’ai adoré jouer avec Dany : c’est quelqu’un de très charismatique, de profondément drôle et humain. Et c’est un acteur étonnant.
Comment Emmanuel Mouret a-t-il découvert Dany Brillant, l’acteur ?
J’ai chanté
Fly me to the moon à la télévision, lors de l’élection des Miss France en décembre dernier. Trois jours plus tard, j’ai reçu un coup de fil d’
Emmanuel Mouret qui m’a dit : «
Vous êtes le personnage de mon film ! ». Il n’était pas censé savoir que je joue la comédie depuis des années !
Qu’est-ce qui vous touche le plus chez Emmanuel Mouret ?
J’aime les poètes, et je crois qu’
Emmanuel Mouret possède une fraîcheur, une naïveté qui n’a plus cours aujourd’hui dans la conception de l’amour. C’est une vision un peu 19e siècle, très pure et romantique, où le sexe se devine par ellipses. Et en même temps, le film s’avère très actuel sur la solitude, la difficulté de communiquer.
Comment vous a-t-il dirigé ?
Mon problème sur le plateau, c’est que j’en faisais trop. C’est mon côté Italien, méditerranéen. Il m’a demandé d’être plus sobre, et je me suis rendu compte que devant une caméra, plus on est sobre, mieux ça passe. La caméra vous prend quelque chose à l’intérieur, ce n’est pas la peine d’en faire des tonnes.
On a de vous l’image d’un crooner souriant, et, dans le film, on vous découvre très différent, avec un je ne sais quoi d’inquiétant qui menace de basculer d’un moment à l’autre…
Lorsque je chante, je suis dans un registre, un rôle. D’ailleurs, je dis souvent que
Dany Brillant est un personnage que j’ai inventé, ce n’est pas vraiment moi. J’aime bien explorer un côté plus sombre. Ce qui est intéressant à jouer, c’est l’ambiguïté. Si un artiste sait qui il est, c’est qu’il a déjà perdu son mystère…