Après avoir vu votre film, on ressent très fort comme une malédiction libanaise. Le Liban est un pays démocratique, multiconfessionnel, qui s'est, en quelque sorte, fait voler son histoire, son droit à la paix. Vos personnages féminins portent ça très fort en eux. Avez-vous fait un film engagé ?
L’histoire de la guerre civile au Liban n’est pas réglée. Car il n’y a jamais eu de réel dialogue entre les différentes factions.Il n’y a jamais eu d’explication claire sur ce qui s’est vraiment passé pendant cette guerre, pourquoi elle a commencé, pourquoi elle s’est terminée... Contrairement à d’autres pays, il n’y a pas eu de commission “vérité et réconciliation”, pas de pardon. Ce film s’inscrit dans un univers très féminin, proche de ma réalité quotidienne. Mes personnages ont été inspirés par des femmes de mon entourage. Mais ce n’est pas un film féministe. Je ne suis pas le porte-parole de la femme libanaise et je n’essaye surtout pas de victimiser mes personnages en assénant une morale ou un message militant. J’observe, je raconte, je montre... Libre à chacun de juger. Ces trois femmes sont des individus à part entière,chacune étant marquée à sa manière par l'Histoire du pays, les guerres vécues et une société libanaise à dominante masculine.
Oui, Chaque jour est une fête...est un film très féminin, où les hommes sont quasi absents.
Et quand ils sont là, c’est à travers des portraits de “disparus”ou sous forme de menace... Depuis l’Odyssée, c’est l’homme qui part faire la guerre et meurt... Et les femmes sont condamnées à vivre avec leurs fantômes. Les morts ressurgissent, réapparaissent à travers leurs rêves et leurs cauchemars et trouvent toujours une manière d’exister en elles.
Trois femmes, trois générations, des nationalités différentes, une langue presque commune - le français - qu'est-ce qui les réunit ou les différencie ? Pourquoi cet anonymat des personnages et cette distance ? Pourquoi sait-on si peu de choses de leur vie, de leur religion ? De leur histoire propre ?
Deux de mes personnages sont libanaises, la troisième est palestinienne. Rien de précis ne détermine leur confession religieuse. À quoi bon ? La société libanaise est ainsi faite, une mosaïque de confes- sions et d’origines, une diaspora éclatée à l’échelle du monde, plus nombreuse que la population du pays,créant ainsi des va et vient continuels avec d’autres cultures.Ceci explique,par exemple,pour- quoi la plus jeune des trois femmes est née et a vécu en Afrique, et ne parle pas arabe. Trois langues essentielles se parlent aujourd’hui au Liban. L’Arabe, bien sûr, le Français, langue enseignée depuis le mandat français et toujours pratiquée par les élites, et l’Anglais qui est la langue des affaires. Personnellement,je rêve en arabe,parle en français et écris en anglais ! Mes personnages sont volontairement à distance,dénués de psychologie et de prénoms...
Car ce sont des femmes habituées à faire face aux guerres, aux dangers et à la mort. Ces mots s’inscrivent dans leur propre quotidien et sont aussi « normaux » qu’un chant d’oiseau. Petit à petit, le but du voyage s’évanouit et avec lui les personnages et leurs histoires personnelles... La caméra se met à distance de ces trois femmes qui deviennent des points dans ces vastes plaines désertiques, car les situations s’aggravent autour d’elles, deviennent plus larges et prennent le dessus sur elles. Leurs drames personnels se mêlent aux drames des situations qu’elles traversent. Les histoires personnelles se mêlent à l’histoire du pays. Le personnel se mêle au collectif...
Ce climat de menace, les bombardements, les réfugiés, la prison des hommes... Tout cela vient résumer, cristalliser, symboliser les drames du Liban depuis 35 ans ?
Malgré la fin de la guerre civile en 1990,le retrait de l’armée israélienne du territoire Libanais en 2000 et celui de l’armée syrienne en 2005, rien n’a vraiment changé au Liban. Les gens vivent dans une bulle de menace,avec l’idée d’une catastrophe qui plane et les guette perpétuellement en coulisses.Le danger peut surgir à chaque instant et ils savent qu’il n’y a pas d’échappatoire.C’est cette idée de menace permanente que j’ai voulu exploiter. Menace d’une guerre omniprésente, jamais montrée, uniquement évoquée par des rumeurs de massacres, des bruits sourds de bombardements, de réfugiés en exode...
Pourtant, ces femmes ne se sentent pas menacés, elles ont intégré ce climat dans leur vie. Cette proxi- mité avec la mort marque leur inconscient, mais sans nécessairement affecter leurs mouvements. Le passé, une série de guerres violentes et sanglantes, pèse sur les personnages et hante les décors et les paysages traversés par ces trois femmes. Une chose leur est évidente : elles sont figées dans une vie politique et militaire agitée qui ne les mène nulle part. Il s’agit du voyage de trois femmes perdues dans une “terre inconnue”, menacée par une explosion terrifiante et imminente, ce voyage pourrait avoir lieu aujourd'hui (ou demain).
Cette terre qui, peu à peu, devient un terrain de fiction où les fantômes de l'Histoire du Liban et les événements du passé han- tent le présent du film. Ces trois femmes cheminent sur une ligne marginale suggé- rée, une route en manque de repères, pleine de dangers, de bombardements, encadrée de terres arides et désertées.
Les événements du film ont lieu durant une même journée où le hasard semble jouer un rôle important.
“La vie est courte mais les journées sont longues”écrivait Goethe. C’est une journée exténuante et singulière dans la vie de ces trois femmes. Le film se plait à inventer les détails de cette longue journée/voyage durant laquelle les rêves côtoient les cauchemars,où l'onirisme et le réel sont liés sur des routes interminables. Le hasard joue un rôle essentiel dans le film. Trois femmes, que rien ne prédestinait à se rencontrer, prennent un même bus. Hasard des rencontres, hasard de la vie, puisqu’une balle perdue vient faire basculer leur voyage. Au Liban, la vie, comme la mort, est guidée par le hasard. C’est finalement grâce au hasard qu’un libanais reste en vie.
On sent vos personnages mélancoliques et désabusés, effrayés et amusés. Est-ce la seule attitude possible dans un pays en guerre permanente ?
Mon film est sans doute d’une certaine noirceur, mais ne se veut ni optimiste, ni pessimiste. Ces trois femmes ne se projettent ni dans l’avenir, ni dans le passé. Elles vivent le moment présent. Leur optimisme, c’est leur obstination. Elles vivent dans un monde désillusionné : elles savent que la situation politique dans laquelle elles sont figées ne va pas bouger. A l’image du peuple libanais, elles sont condamnées à marcher, à s’exiler pour survivre. Ce mouvement constant devient leur arme de survie. Elles traînent les corps lents et fatigués d’un passé tragique.
Guidées par leur obstination, elles survivent en marchant, faisant des efforts héroïques, mais pour quelle raison et pour entrevoir quoi ? Quelque chose de lointain et d’impalpable... leur temps serait-il un temps perdu ? C’est la dérive de trois femmes, et à travers elles celle de tout un peuple, de toute une région.
On pourrait penser le film pessimiste. Pourtant, il met en scène des femmes qui veulent reconstruire leur vie. C'est très puissant cette force :construire toujours, même si ça doit être détruit le lendemain. Ne jamais abandonner. Ce bus de femmes, ces trois personnages en particulier, vous-même, les femmes libanaises portent-elles si fort cette énergie-là ?
J’ai voulu mon film comme un labyrinthe dans lequel on se perd et on se retrouve.Le film se termine là où il a débuté : sur le port, face à la mer où les jeunes mariés ont fait l’amour pour la première fois. Ces femmes ont-elles changé ? L’une d’elles s’est mise à fumer. Pourtant elles ne sont pas transformées. Elles font preuve de légèreté, mais pourtant rien n’a changé dans le pays où elles vivent. Leur vie continue, elles sont toujours dans l’imagination de l’amour... et de l’espoir. Face à la mer, elles attendent.... “le miracle”.
À l’image de ce pays cherchant inlassablement à retrouver sa liberté et une souveraineté inexistante et bafouée, à l’image de ce Liban, donc, vivant dans l’illusion de ses victoires imaginaires, et où la terre dégage encore les senteurs de la violence et de la mort d’une guerre civile encore mal cicatrisée, le voyage de ces trois femmes devient la quête de leur propre indépendance.
Vous avez introduit des séquences de rêves. C'est une idée initiale ou c'est une proposition qui est venue dans un second temps ?
Dès le début du film, nous savons que le chemin jusqu’à la prison des hommes durera 3h et 7 minutes. Mais bientôt la dérive du voyage fait petit à petit perdre la notion du temps, des distances et des directions. Les personnages se perdent dans ces grands espaces et n'ont plus aucun repère. C’est ce qui fait basculer le film entre cauchemar et réalité. Les trois femmes marchent, leurs pas résonnent dans ces lieux désertiques, mais pour arriver où ? Peut-être nulle part.
Vous avez écrit le film avec Rabih Mroué, un auteur de théâtre connu pour l’humour noir de ses pièces sur l’histoire libanaise. Pourquoi ce choix et comment avez-vous conçu à quatre mains ce film très personnel ?
C’est notre troisième collaboration avec Rabih. Pour nous, écrire ce film – qui est mon premier long- métrage - voulait dire ne pas tricher. L'authenticité de notre propos prend ses racines dans la réalité du quotidien d'un Liban à la conjoncture sociopolitique aliénante.
Notre vécu, le mien en particulier, s'est imposé comme une nécessité, pour pouvoir réussir à parler de celui des autres. Il a donc fallu se confronter à notre propre réalité.Cette expérience profonde d'introspection m'a permis d'affronter mes obsessions dues aux années de guerres et de prendre conscience de la violence de leurs impacts sur moi et sur toute une population. J'ai donc voulu parler essentiellement de choses très profondément enfouies en moi et qui me constituent. J'ai trop souvent entendu dire que pour mieux vivre il était préférable d'oublier. Mais il faut se rendre à l'évidence, la réalité est toute autre ! Savoir accepter la confrontation c'est aller vers la compréhension. C'est cette recherche qui guide l'histoire et les personnages de mon film.