Qu’est-ce qui vous a séduit dans Cinéman ?
D’abord, l’envie de travailler avec
Yann Moix. Pour être un grand fan de
Podium, je savais que le type qui avait fait ce film-là pouvait m’entraîner dans des territoires où je n’étais pas encore allé, et pouvait fabriquer avec moi quelque chose que je n’avais encore jamais fait. Ensuite, bien sûr, l’idée même du film, ce personnage qui doit entrer dans des films pour retrouver – et sauver ! - une femme belle comme le jour et qui, du coup, doit jouer – être ? - Robin des Bois, Tarzan, Zorro,
Harold Lloyd,
Clint Eastwood… Ils sont rares, surtout dans le cinéma français, les films où l’on vous propose tous ces personnages à la fois !
C’était comme un rêve de gosse. On a tous rêvé d’arriver à cheval et d’enlever la belle ! En plus, moi, quand j’étais petit, je ne voulais pas être acteur, je voulais être cowboy, alors forcément…
Comment définiriez-vous le personnage de Cinéman ?
Régis Deloux ou
Cinéman ?
Les deux !
Régis Deloux, c’est un pauvre prof de maths avec, comme il le dit, une petite vie, une petite vision, de petits espaces. Tout est petit dans sa tête. Tout est petit chez lui. Et c’est le cinéma qui lui ouvre une porte sur la fantaisie, sur les rêves, sur l’imaginaire – et paradoxalement aussi sur la vie et sur le monde, et sur ses propres émotions. Entrer dans un univers qu’il ne domine pas élargit considérablement son horizon, son potentiel, ses sentiments… Et là, oublié Deloux, il devient
Cinéman. Même s’il a un nom de super-héros, ce n’est pas un super-héros, c’est juste un homme auquel le cinéma donne une nouvelle dimension. Tout à coup, il a cette chance, comme on en rêve tous, de pouvoir oser quelque chose, s’extérioriser, se croire immortel… C’est l’histoire d’un petit mec qui ne savait pas qu’il était élastique et qu’il allait ‘grandir’ dans le cinéma.
On imagine que, comme pour lui, ces différentes métamorphoses ont nourri votre plaisir à faire Cinéman…
C’est vrai, j’adore me déguiser. Tous les acteurs vous le diront, quand on est déguisé, on est caché, et ça permet de se sentir plus libre, d’avoir moins de pudeur… Mais là, pour être franc, c’était un plaisir… une fois que les scènes étaient tournées ! En fait, c’était surtout beaucoup de travail. Avant, il y a le maquillage – il faut arriver à 6h du matin et patienter pendant deux ou trois heures de préparation ! En même temps, la fin du maquillage était un moment fabuleux : lorsqu’on ouvre les yeux et qu’on découvre dans la glace non seulement qu’on est quelqu’un d’autre, mais qu’on est Robin des Bois, Eastwood ou
Harold Lloyd…
Harold Lloyd, c’était d’ailleurs un des plus compliqués à jouer. A la fois parce qu’il n’y a rien de pire que le maquillage blanc qu’un rien dénature et où la moindre poussière laisse une trace qu’il faut effacer, et parce que jouer un héros du muet, ça demande un style de jeu particulier : il faut tout multiplier, les gestes, les expressions, les sentiments, et… ça essouffle ! Je l’ai fait quasiment en apnée. Tarzan, non plus, ce n’était pas simple. Jouer avec le singe puis avec la panthère, même en peluche, c’était compliqué. Rigolo mais compliqué.
Quel est celui alors qui vous a donné le plus de plaisir à interpréter ?
Ça va peut-être vous paraître paradoxal mais c’est le professeur, Régis Deloux, le seul qui ne soit pas un personnage de cinéma. C’est certainement celui où la composition est la plus grande. Pour le professeur, j’étais vraiment caché, j’avais des lentilles, je portais des lunettes, j’étais coiffé bizarrement… Il sourit rarement, il peut être dur…
Qui a eu l’idée, pour le professeur, de vous faire mettre des lentilles et de cacher ainsi vos yeux bleus ?
Yann, bien sûr ! Et puis, après, on s’est dit que c’était bien que le personnage ait les yeux bleus lorsqu’il allait dans le cinéma. Ça accentuait le côté irréel de l’histoire, comme si c’était un rêve. En fait, pour composer le professeur, ce qui m’a été le plus utile, c’est la petite indication que m’a donnée Yann avant le tournage. Il m’a dit de revoir Fargodes
Frères Coen et de faire attention à
William H. Macy qui joue le vendeur de voitures. J’ai adoré cet acteur, la façon qu’il avait de bouger, et ses mouvements assez lents… On dirait Monsieur Tout le monde. Il est tellement Monsieur Tout le monde d’ailleurs, jusque dans l’excès, qu’il finit par dégager un malaise, un truc un peu poisseux… Juste cette indication-là m’a beaucoup aidé. Yann sait diriger. Il sait expliquer ce qu’il veut sans avoir besoin d’imiter. Et puis aussi, il avait le défi de me faire faire des choses que je ne savais pas faire a priori, ou en tout cas qu’on ne m’avait jamais vu faire.
Et pour les personnages de cinéma quelles indications vous-a-t-il données ?
Autant je ne voulais pas faire du « Dubosc » dans le professeur, autant Yann avait envie de jouer là-dessus pour les personnages de cinéma. On est dans la pure fantaisie, donc tout est possible. Ça amusait Yann de… s’amuser avec ça ! Il a même mis au point une façon de me diriger qui était assez drôle en inventant un « niveau de Dubosc » ! Selon les personnages et selon les scènes, il me disait : « Fais du Dubosc niveau 1» ou « Niveau 5 ». « Là, redescends au niveau 4 ! » Et, dans la même prise, il me faisait changer de niveau comme s’il était au volant d’une voiture et passait les vitesses. C’était alors à moi de répondre. J’ai bien aimé l’exercice.
Il y a aussi de vraies scènes d’action qu’on ne vous avait jamais vu faire…
Oui, comme c’est un film non pas sur le cinéma mais qui traverse le cinéma, il y a des combats à l’épée, des bagarres, des chevauchées fantastiques, etc. Et… c’est fatigant ! C’est comme si j’avais dû m’entraîner pour cinq ou six films à la fois. Avec
Pef, avec qui je me bats à l’épée, on s’est entraînés, on a suivi des cours, on a appris la chorégraphie… Pour le western, j’ai découvert à quel point c’était difficile d’armer une Winchester en deux secondes et de tirer. Comme je l’avais fait souvent étant gosse – pas avec une vraie ! – je pensais n’avoir plus rien à apprendre, mais la première fois où, pour le film, j’ai tiré, je me suis pris toute la poudre dans l’œil ! Evidemment, il y avait des cascadeurs pour nous doubler dans les scènes les plus compliquées mais ça ne m’a pas empêché de me blesser.
Quel type de metteur en scène est Yann Moix sur un plateau ?
Un obsessionnel ! La complication – et c’est ça aussi qui est excitant ! – c’est qu’il veut toujours plus. Il est comme moi avec les mots, il les aime au point qu’il peut réfléchir pendant des heures et des heures pour savoir lequel est le meilleur. Surtout, il est extrêmement inventif. Entre ce que j’ai lu, ce qu’il a réécrit, ce qu’on a tourné et le résultat, il y a je ne sais pas combien d’étapes ! Le matin, il pouvait m’apporter une scène nouvelle et faire naître chez moi une spontanéité nouvelle. D’autant qu’une fois la scène commencée, pendant que la caméra tournait, il me jetait de nouvelles phrases en pâture ou de nouvelles intentions qu’il fallait que je chope au vol. A peine avait-il fini d’en lancer une qu’il m’en lançait déjà une autre, très différente… C’était vraiment un travail d’acrobate. Mais c’est passionnant de travailler comme ça. D’autant que j’étais entièrement en confiance. On était sur la même longueur d’ondes. Je savais que lui savait où il allait et j’étais entièrement prêt à me laisser entraîner. J’ai beaucoup appris avec lui.
Quel est, selon vous, son meilleur atout ?
Son intelligence, et peut-être même plus encore, son érudition. Son érudition est sa grande force, il s’en sert très bien d’ailleurs comme arme de séduction.
Cinéman est différent de Podium mais on y retrouve son intérêt à la fois pour les vedettes - ou les personnages légendaires - et pour la fascination qu’ils suscitent. Comment expliquez-vous cette attirance, sans même parler de ce goût qu’il a pour les personnages qui se rêvent dans la peau de gens célèbres ?
C’est une psychanalyse de Yann que vous me demandez ! Ce serait intéressant s’il en faisait une d’en lire les résultats. A chaque fois, en effet, c’est l’histoire de quelqu’un qui se cache, qui se déguise, qui joue à être quelqu’un d’autre pour obtenir ce qu’il veut. Yann peut être comme ça d’ailleurs. Je pense qu’il aurait aimé être Régis Deloux puis enfiler une cape et devenir Zorro. Il est là à faire de la provoque, à faire du cinéma avec panache et puis il revient dans son bureau et écrit « Mort et vie d’Edith Stein ». S’il fallait que je me risque à une explication, je dirais que ça tient sans doute de la recherche de l’amour, de l’inacces- sible. La recherche de l’autre dans des endroits inaccessibles – et le cinéma fait partie de ces endroits inaccessibles…
Pour lui, comme pour Régis Deloux/
Cinéman, pouvoir passer de film en film, c’est passer de vie en vie. Il y a quelque chose d’une fuite. D’ailleurs, dans le film, on court beaucoup, on fuit tout le temps… C’est quelqu’un de complexe mais il est honnête avec lui-même. Pour ce qui concerne le cinéma, c’est hallucinant, il va aimer autant un Murnau que Zorro et il les défendra avec une égale force de conviction. Et ce n’est pas une pose. S’il dit qu’il les aime tous les deux, ce n’est pas pour faire genre, c’est parce que c’est vrai. Dans
Cinéman, il aurait pu faire plus de références à des succès récents, il a préféré mélanger des héros que tout le monde connaît et des évocations de films qui, peut- être, ne diront rien aux jeunes spectateurs d’aujourd’hui mais qui portent en eux une certaine qualité de cinéma dont lui avait besoin et qui, de toute manière, lorsqu’on les voit, « font cinéma ». Comme la scène de Kubrick, ou celle des Duellistes… Tout ça dans une comédie !
Vous croisez dans Cinéman deux figures du cinéma, Michel Galabru et Pierre Richard…
Michel Galabru, je l’avais croisé, il y a très longtemps sur un téléfilm et j’avais découvert alors quel homme merveilleux il est. J’ai adoré le retrouver même si c’est juste pour une scène. C’est un acteur incroyable. Aujourd’hui, on continue de lui demander de faire ce qu’on lui a reproché toute sa vie : en faire trop. Comme si ce qu’on lui avait reproché était au contraire devenu une valeur ajoutée, quelque chose d’incontournable. Il le fait sans bougonner. Et c’est vrai que ça nous fait hurler de rire depuis toujours… C’est un monsieur d’une gentillesse extrême. Il est parti du tournage en me laissant une jolie lettre à l’hôtel. Il sait ce que c’est de faire le comique et d’être critiqué.
Et puis, il a tellement de souvenirs qu’on peut l’écouter des heures… Ici, c’est comme dans
Bienvenue Chez Les Ch'Tis, on se dit que personne d’autre que lui ne peut faire ça comme il le fait.
Pierre Richard pareil. Jouer avec lui, pour quelqu’un de ma génération, c’est entrer dans le cinéma ! Dans les quelques scènes qu’on a ensemble, je le regardais jouer – d’autant qu’il joue son propre rôle – et c’était comme si je me retrouvais dans ses films que j’ai regardés tant de fois au cinéma et à la télé. C’est jubilatoire d’avoir de beaux partenaires comme ça, même pour une scène.
Vous y croisez aussi deux jeunes actrices…
C’était un tournage curieux parce que si j’étais là tous les jours, les autres acteurs, eux, ne faisaient que passer et pour certains, pas très longtemps. Je n’ai donc pas eu tant de contacts que ça avec mes partenaires. Même si le peu qu’on avait ensemble était bien. Comme avec
Pef, par exemple, qui est un amour d’acteur. Pour
Lucy Gordon, c’était plus compliqué pour elle puisqu’elle ne jouait pas dans sa langue… Du coup, elle était plus en retrait, d’autant qu’elle avait l’air plutôt timide alors qu’à l’écran, elle a une présence incroyable. Assurément, la caméra l’aime. Elle était idéale pour ce rôle de princesse.
On ne pouvait pas imaginer alors que, quelques mois plus tard, elle aurait une fin aussi tragique… J’ai adoré jouer avec
Anne Marivin. Il y a avec elle un contact de jeu qui est formidable. C’est un plaisir du même ordre qu’avec
Mathilde Seigner. Peut-être parce qu’elles ont toutes les deux un vrai tempérament comique et … qu’elles jouent comme des mecs ! Elles ont ce petit quelque chose qui fait qu’on ne peut pas truquer avec elles. Elles s’en aperçoivent tout de suite. Quand on joue avec Anne, elle regarde vraiment, on a envie de lui parler vraiment, de la faire rire… Elle a l’œil malicieux… C’est une bonne partenaire avec laquelle l’échange est à la fois agréable et stimulant.
Si, au milieu de ce feu d’artifices de scènes de cinéma, toutes époques confondues, vous ne deviez garder qu’une image de toute cette aventure…
Heu… L’hôpital ! C’est un tournage qui m’a envoyé plusieurs fois à l’hôpital. Pendant une scène, j’ai dévalé les escaliers, je me suis démis l’épaule et je me suis ouvert la tête. On a dû me faire vingt points de suture. Sans arrêt de tournage ! J’ai eu la chance que ça m’arrive juste avant un jour de repos… Après, à force de tirer à l’arc, je me suis écrasé le ligament du doigt avec la corde. Je n’arrivais même plus à tenir les copies entre mes doigts pour les rendre aux élèves ! Voilà… Et puis aussi, quand même, l’image que je retiendrai, c’est moi, habillé en cowboy, marchant au milieu d’une ville de cowboys. Une ville que
Clint Eastwood lui-même a traversée puisqu’on a tourné à Almería, là où les Leone ont été tournés. Ce n’est pas le fait d’avoir la tête de
Clint Eastwood, c’est juste d’être un cowboy qui avance avec la main sur le flingue... Quand, gamin, je rêvais d’être acteur, c’était juste pour faire cette scène- là ! Jamais je n’aurais cru que j’aurais l’occasion de la faire un jour. C’est fait. Merci Yann !