Qu’est-ce qui vous a poussé à produire ce premier film mis en scène par Gad Elmaleh ?
D’autant que, jusqu’ici, vous n’avez pas produit beaucoup de comédies...
C’est vrai, j’ai fait assez peu de comédies. J’ai été fan de lui dès que je l’ai vu sur scène. C’était à ses débuts, dans un spectacle qui s’appelait “Décalages” où il racontait son parcours, du Maroc au Canada. Bien que je n’ai rien à voir avec la culture marocaine, j’ai beaucoup vibré à cette sensibilité de l’immigré qui, parce qu’il arrive dans un pays qu’il ne connaît pas mais qu’il a beaucoup rêvé ou fantasmé, voit des choses que les autres ne voient pas - à la fois des bonnes et des moins bonnes ! Et les met en évidence avec beaucoup de distance et d’humour.
Si ça m’a autant touché, alors que je n’avais pas du tout les mêmes références, c’est que c’était universel. Or, je pourrais dire que trouver l’universalité dans la spécificité est une de mes quêtes quasi obsessionnelle. Dans mon désir de produire
Coco, il y a donc au départ le travail de l’artiste, un artiste qui tourne autour des mêmes thèmes que ceux qui m’habitent.
Et ensuite, il y a la rencontre avec un homme. Un homme bien, qui, dans la vie de tous les jours et pas seulement dans l’exercice de son art, a ses références d’homme, ses valeurs, sa morale, sa mémoire, sa conscience... Il n’y en a pas tant que ça.
Vous aviez déjà travaillé ensemble sur “XXL” que vous avez produit et dont il était l’un des interprètes...
Eh bien, voilà,
Coco est la preuve, dix ans après, que XXL, qui est un de mes plus gros échecs, a servi à quelque chose ! D’abord parce que cela m’a appris plein de choses sur mon métier de producteur, mais surtout parce que, grâce à ce film, j’ai rencontré plein de gens avec lesquels je suis resté ami, dont Gad. J’ai toujours eu envie depuis de retravailler avec lui. Il fallait simplement trouver la bonne opportunité. Aujourd’hui, j’ai vécu, j’ai fait des films, je suis devenu un producteur affirmé, je me sentais donc en position de pouvoir l’aider à enfanter son premier film, de pouvoir l’accompagner - au-delà bien sûr du simple financement - dans cette aventure singulière qu’est toujours un premier film. Et lui, je pense qu’il a trouvé en moi celui qui pourrait l’aider à aller au fond des choses, à donner du sens - et à le garder... Finalement, tout cela s’est fait assez naturellement. Chacun joue son rôle, remplit sa fonction mais c’est une entreprise commune, et c’est bien ce qui est passionnant.
Il y a quelque chose qui participe beaucoup à la réussite du film, ce sont les moyens mis en œuvre et qui permettent d’illustrer l’exubérance, la démesure et les délires de Coco, et d’en jouer...
Tout de suite, j’ai su que c’était une histoire qui nécessitait de vrais moyens. Coco est un personnage qui est toujours dans l’excès, dans la démesure, et il fallait pouvoir le montrer très concrètement. Il fallait pouvoir montrer ses bureaux, sa maison, sa chambre à coucher, son bateau, ses voitures - et avoir aussi les moyens de bien le montrer... En même temps, et c’est peut-être ça qui est le plus drôle, c’est qu’il délire mais sans en avoir vraiment conscience. Il délire... naturellement ! Ce n’est pas un trait forcé, ce n’est pas de la caricature... Moi, ce qui m’a surtout intéressé dans le sujet, ce n’est pas l’exubérance, c’est “comment on transmet et qu’est-ce qu’on transmet”. Je peux même dire que, depuis que je suis père, c’est une des interrogations les plus importantes de ma vie. Comment apporter à son enfant des valeurs qui l’aident à se construire à se modeler, et, en même temps, comment non seulement le laisser aller là où il veut aller mais l’encourager à y aller, même si c’est à l’opposé de ce qu’on aurait désiré, de ce qu’on est ? En fait, je crois que je ne pourrais pas m’intéresser à une comédie si elle ne repose pas sur des fondations sérieuses. Pour moi,
Coco, c’est un film qui traite avant tout de la relation père-fils. Comment le père va tout d’un coup comprendre, alors qu’il aura passé tout son temps à organiser cette fête pour épater tout le monde, que l’essentiel, pour son fils, n’est pas dans cette débauche de moyens. La force de Gad, et son talent, c’est d’en faire une comédie.
En quoi vous complétez-vous bien, Gad et vous ?
Sur ce film-là en tout cas - depuis, bien sûr, les rapports ont évolué - j’étais celui qui posait les questions. Lui, il a le sens de la blague, le sens du rythme, le sens du rire - avec tant de grâce, de subtilité et d’efficacité, ce n’est pas donné à tout le monde ! Moi, le rôle que je peux jouer, c’est de toujours demander pourquoi on va là, pourquoi on fait ça plutôt que ça, quel est le raisonnement derrière...
De toujours m’interroger sur le sens global. En gros, je suis là pour être l’élément contradictoire. D’autant que Gad avait les réflexes automatiques du one man show, qui est plutôt une succession de vignettes et qui ne repose pas sur les mêmes règles qu’un film, sur la même construction, sur le même rythme. Au cinéma, il ne faut jamais perdre de vue la ligne directrice, et un seul gag gratuit peut vous en éloigner. J’ai pu servir à rappeler ça, mais, pour le reste, Gad est un tel travailleur... De toute manière, il se pose lui-même toutes les questions. Franchement, j’ai rarement vu quelqu’un d’aussi obsessionnel, dans le bon sens du terme, d’aussi rigoureux, d’aussi exigeant dans son travail. C’en est impressionnant.
On connaît ses qualités d’interprète ou d’auteur, mais quelles sont, selon vous, après ce premier film, ses principales qualités de metteur en scène ?
C’est le goût. Il a bon goût. Il a bon goût pour les comédiens, pour la lumière, pour les costumes, pour les décors (c’est la première fois que j’entends des gens rire en découvrant un décor !), pour la place de la caméra... Et puis, il a le sens du rythme. Pour lui, pour ses comédiens, pour la scène... Il m’a fait comprendre des choses sur la mécanique du rire, sur les effets d’un gag selon comment on le monte, selon le temps qu’on laisse au spectateur pour prendre conscience de l’effet qu’on a créé avant de déclencher un autre rire. C’est aussi précis que l’horlogerie suisse ! J’étais fasciné de voir Gad travailler cette matière-là. C’est quelqu’un de très accompli, mais il n’y a pas à s’en étonner : le travail de scène prédispose déjà au travail de mise en scène parce que c’est un travail très méticuleux. Il y a des jeux de lumière, il y a des effets, c’est à la seconde près... C’est une mécanique très travaillée et qui exige une précision diabolique. “Coco”, ce n’est donc pas un acteur qui, tout d’un coup, se met à la mise en scène, c’est un grand du one man show qui va plus loin encore dans son travail.

Aujourd’hui que le film est terminé, qu’est-ce qui vous touche le plus lorsque vous le regardez ?
Les rapports de Coco avec sa mère, qui sont magnifiques. Et, bien sûr, ses rapports avec son fils. Qu’on ait réussi cet équilibre, ce mélange entre un divertissement efficace qui atteint son but, et un message qui passe, chemin faisant, sur les rapports père-fils, sur cette notion qu’il faut accompagner leurs enfants dans leurs choix même si ce ne sont pas les vôtres. Pour moi, c’est une belle leçon de vie !
Après Coco, avez-vous d’autres projets avec Gad ?
On est déjà en train d’en parler. Gad a pris tellement de plaisir à mettre en scène ce premier film qu’il est impatient d’enchaîner. Cette idée me plaît beaucoup car j’ai tendance à n’accorder de la valeur qu’à ce qui dure. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est d’inscrire notre collaboration dans la durée, c’est ce qu’on va pouvoir faire ensuite ensemble.