Notes de Prod. : Coeur animal

    en DVD le 18 Janvier 2011

Interview avec Séverine Cornamusaz, réalisatrice de Cœur animal

Comment s’est imposé le décor de Cœur animal ?

Le décor dans lequel se déroule Cœur animal est extrêmement typé : un alpage loin de tout posé dans un paysage de montagne rude. Il s’agissait surtout que ce paysage à la fois sauvage, dur et sans cesse mouvant soit la caisse de résonance des sentiments qui traversent les personnages : il m’a permis de les pousser à l’extrême.
De plus, cet alpage a quelque
similitude avec un western ; il y a cette somptuosité du décor qui n’a rien à voir avec une image carte postale, la météo changeante qui rend tout incertain et ce paysage qui est un avant-goût des origines du monde. Pour rendre cette histoire contemporaine, il fallait la rendre atemporelle. Nous avons dû montrer la confrontation entre l’accessibilité au monde contemporain et un mode de vie qui n’a pas d’âge.


Réaliser un film suisse qui se déroule dans les Alpes suisses, fatalement on pense aux clichés, comment les éviter ?

Dès le départ, ça a été une vraie question. Les clichés pour moi ce serait un chalet en bois décoré par des géraniums, avec en arrière- plan trois vaches qui broutent sereinement. Dans Cœur animal, les bâtisses sont en pierre, on pourrait tout-à-fait être ailleurs qu’en Suisse, pourquoi pas en Slovénie... Ce que je veux dire par là, c’est que j’ai cherché à faire un travail d’abstraction avec le décor tout en jouant avec une oscillation constante entre naturalisme et faux naturalisme, tout cela dans une forme stylisée.


Le naturalisme, on le perçoit beaucoup dans la façon qu’ont les personnages d’exécuter les gestes du travail agricole, et pourtant, les comédiens sont des citadins, comment les avez-vous fait travailler ?

Il s’agit d’une immersion dans ce milieu qui a débuté par moi. Même si je connais assez bien le monde paysan puisque que j’ai vécu quelques années en montagne et que mes grands-parents maternels étaient des paysans de montagnes, je m’étais construit des images d’Epinal, qui n’ont rien à voir avec la réalité d’aujourd’hui. J’imaginais encore le geste auguste de la faux dans les hautes herbes ! Je suis tombée de haut, tout se fait aujourd’hui à l’aide de technologie. J’ai dû casser cette imagerie vieillotte qui induisait une image de paradis perdu, problématique qui ne m’intéres- sait pas. Pour ce qui est des comédiens, ils sont venus répéter trois mois avant le tournage; à peine sortis de leur TGV, je les ai directement emmenés à la traite des vaches ! L’immersion a été immédiate. On a commencé à tourner Cœur animal après qu’ils aient rencontré des gens de la montagne et qu’ils se sont approprié cet univers; sur le tournage, il y avait d’ailleurs un paysan qui vérifiait la justesse des gestes.


Le couple de Cœur animal est un couple improbable. Paul, l’homme vaillant aux émotions pas très élaborées, Rosine, citadine, fine et ouverte au monde extérieur. De plus, Paul répond par la violence, Rosine peut donc apparaître comme une victime ?

Je ne crois pas un seul instant à ce binôme bourreau/victime, Paul n’est pas assez « sophistiqué » pour être pervers dans sa violence. C’est un handicapé émotionnel qui n’a pas appris à être avec les autres. Il s’y prend mieux avec ses bêtes. Rosine en effet est plus fine mais on peut imaginer qu’elle a quand même fui son milieu. Au départ, c’est une histoire d’amour, sans doute un coup de foudre. Je pense que Paul et Rosine ont vécu une tranche de vie qui a été belle. Lorsque débute Cœur animal, le couple disfonctionne, la relation entre eux est détériorée car Paul est désorienté par ce qui lui échappe. Quand les choses sortent de son contrôle, il devient violent, il n’a pas les outils pour s’adapter aux situations affectives et humaines.


On vous sent extrêmement empathique envers Paul ?

Au départ, il apparaît comme un monstre, il est impossible de l’aimer d’autant qu’on a choisi pour le film un point de vue unique qui est le sien. A tout mo- ment, on a envie de s’insurger. Et puis, on commence à sentir sa souffrance profonde, petit à petit on s’y attache ; même si ses actes nous révoltent parfois, on commence à l’aimer, c’est le but du film ! Je n’aime pas les personnages lisses, pour mes films, je suis toujours attirée par les personnages rugueux, primitifs, même si je ne partirais jamais en vacances avec Paul !


L’origine de Cœur animal est un livre, « Rapport aux bêtes », de Noëlle Revaz (Ed. Gallimard), qu’est-ce qui vous a poussé à l’adapter en film ?

L’origine, c’est d’abord une histoire de famille. Une histoire que m’a raconté ma mère et qui parle de ses parents. Ca se passe à la montagne dans les années 60, et j’ai toujours eu envie de réaliser un film autour d’eux. Au moment où ce projet tourne dans ma tête, je tombe sur le livre de Noëlle Revaz ; après la deuxième page, j’étais déjà amoureuse de Paul ! A cela s’ajoute que l’univers où se déroule le livre est très proche de mon histoire de famille. Je me suis dit assez naïvement que pour un premier film il était plus facile d’adapter un livre au cinéma qu’une histoire familiale qui se déroule sur cinq ans avec des enfants qui grandissent... Je ne me suis pas rendue compte tout de suite que j’avais choisi un livre inadaptable qui ne tient que sur sa forme littéraire, sur la création d’une langue propre au personnage de Paul. Nous avons donc fait un immense travail d’adaptation... Aujourd’hui, je dirais qu’il s’agit d’un scénario librement adapté, c’est pratiquement un nouveau scénario. Au fond, j’ai été assez radicale, je n’ai pas choisi de faire un film littéraire, c’est le cœur du personnage principal qui me passionnait. Au final, heureusement que j’avais d’autres motivations que d’adapter le livre, sinon, j’aurais jeté l’éponge ! Ce qui est un peu mystérieux, c’est que cette grand-mère que je n’ai jamais connue, la mère de ma mère, j’ai l’impression d’en porter le deuil; elle est là, elle me suit. C’est d’ailleurs à elle que je dédie Cœur animal, et Rosine, mon personnage féminin, porte son prénom.

Les personnages de Coeur animal vus par Séverine Cornamusaz.

Les personnages sans masque social m’intéressent particulièrement puisqu’ils permettent de révéler de façon brute et directe la réalité des rapports tendus d’amour et de haine qui lie deux êtres humains au sein d’un couple. Le personnage de Paul, sa brutalité et ses fonctionnements archaïques permettent de mettre en avant cette mécanique qui est finale- ment universelle.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • Paris 14h : 8 entrées
  • 1er jour IDF : 60 entrées
  • 1ère semaine IDF : 277 entrées
  • Cumul IDF : 277 entrées