Notes de Prod. : Comme des voleurs (à l’Est)

    en DVD le 24 Novembre 2008

Entretien avec le réalisateur

Comme des voleurs est sous-titré « A l’Est ». Qu’est ce que cela signifie ?

Ce film est le premier d’une tétralogie liée aux quatre points cardinaux. Il y aura donc un Au
Sud, A l’Ouest, etc... L’idée est de cartographier une Europe des sentiments. Ou plutôt de raconter notre territoire commun qu’est ce continent à travers la petite histoire de ses habitants. C’est aussi une façon de défier la vie et l’adversité que de s’imposer ce genre de programme. Par contre, je n’ai pas dit que je tournerai les 4 films à la suite, ni quand ils seront tous terminés. Sur Comme des voleurs, nous avons tourné dans 7 pays différents (Espagne, France, Suisse, Allemagne, République Tchèque, Slovaquie et Pologne). Mon équipe réunissait 5 nationalités, on parlait français, polonais, espagnol, anglais et allemand sur le plateau. C’était un joyeux bordel! Mais c’était aussi l’addition de plein de sensibilités, d’habitudes professionnelles différentes. Une vraie bouffée d’air frais pour moi.

Quel est le lien de parenté entre Lionel Baier le réalisateur, donc vous, et Lionel Baier que l’on retrouve dans Comme des voleurs?

Le lien de parenté est assez ténu : disons que l’on partage vraiment quelque chose en commun, puisque j’ai des origines polonaises lointaines. Mon arrière grand-père était polonais. Le reste de l’histoire est complètement fictionnel. Même si je suis véritablement fils de pasteur, et il y a véritablement un cheval noyé...
Je n’ai pas envie de dire que c’est mon histoire, parce que le personnage que je joue dans le film, même s’il porte le même nom que moi, ce n’est pas moi. C’est un personnage de fiction, avec qui je partage un certain nombre de vérités. Dans une certaine mesure, le même phénomène se produit pour tous les acteurs. Quand Anthony Hopkins interprète Nixon, l’acteur britannique se mélange avec le président américain. Et le film raconte quelque chose sur ce mélange. Dans Comme des voleurs, le personnage de Lionel Baier est une construction. Reste à savoir quelle pierre appartient au vrai Lionel. Mais c’est le cas de tous les films d’auteur qui racontent quelque chose sur leur auteur.
Pour ma part, c’est vrai que j’aime bien brouiller les pistes : même si le spectateur se dit « peut-être que c’est sa vie », j’aime bien qu’il oublie cela et qu’il se retrouve juste dans le temps qui est celui du récit. L’important n’est pas de dire la vérité, mais quelque chose de vrai, non ?

Une des belles relations du film c’est celle entre Lionel Baier et sa sœur qui est interprétée par Natacha Koutchoumov. Cette relation de confidence, très proche, existait déjà dans Garçon Stupide entre le héros et son amie Marie. Quelle est l’importance de cette relation fraternelle pour toi?

J’aime bien la relation entre frère et sœur parce qu’elle n’est pas forcément hiérarchisée.
Avec ses parents, on est lié par une relation de dépendance affective et matérielle, ou simplement par l’autorité que les parents doivent avoir sur leur progéniture. La relation frère-sœur est habituellement une relation transversale matinée à la fois de pudeur et d’impudeur.
Il y a beaucoup de choses que l’on n’ose pas dire à sa sœur ou à son frère et que l’on dira peut-être à des amis ou à des gens qui sont moins importants. Mon frère aîné, ma sœur cadette et moi partageons beaucoup de choses impudiques, sur notre famille, sur notre enfance, sur notre relation au monde. Mais il y a des pants entiers de leurs vies que je ne connais pas et que je n’ai pas forcément envie de connaître. Le niveau d’intimité est très fluctuant. Ça permet de faire vivre aux personnages un grand huit émotionnel en peu de temps.

Pierre Chatagny n’avait pas d’expérience de comédien préalable avant Garçon Stupide, dans lequel il interprète le rôle principal de Loïc. Pour Comme des voleurs vous avez choisi à nouveau quelqu’un sans expérience cinématographique préalable pour interpréter l’ami polonais de Lionel Baier. Qu’est-ce que ça apporte de travailler avec des néophytes?

Le choix de Micha? Rudnicki est un choix complètement fortuit. On a cherché un acteur professionnel à Varsovie pour jouer ce rôle, soit celui d’un jeune homme de 21-22 ans. Je n’a trouvé personne qui avait autant de mystère, de pudeur, et de retenue que lui. J’aime sa façon de jouer « à distance » sans tomber dans l’austérité. Je lui ai donné le scénario en lui demandant de le lire et de revenir le lendemain. Le jour d’après, j’ai rencontré Micha? qui m’a immédiatement dit : « moi je trouve que le personnage n’est pas bien du tout ». Ce qui m’a surpris. En général, un jeune comédien qui se présente pour la première fois à un casting joue la séduction, de façon même un peu grossière et déclare que le rôle a été écrit pour lui, qu’il sera parfait, qu’il est né pour interpréter ce genre de personnage. Pas Micha?. Lui-même avait été étudiant en France, dans une sorte d’échange Erasmus pendant une année, et il m’a donc donné son avis sur ce qu’il avait vu de la France en tant que Polonais, quelle idée il s’en faisait, et surtout son sentiment sur sa propre patrie lors de son retour en Pologne. Je l’ai donc écouté, j’ai trouvé ça extrêmement intéressant et cela a beaucoup apporté au personnage. Dans le scénario Stan était plus festif, un peu plus décalé dans sa façon d’être, underground, ce qui n’est pas forcément le cas de Micha? dans la vie. Encore une fois, j’aime qu’un personnage soit la rencontre de deux entités : une créature fictionnelle et un être bien réel.

Il y a également d’autres comédiens non professionnels. D’abord Luc Andrié qui joue le rôle du père de Lionel. Dans la vie Luc Andrié est peintre, de talent d’ailleurs, et j’ai tout de suite pensé que ce type était un comédien né. En plus, étant fils de pasteur lui-même, je me suis dit que je n’aurais pas besoin de lui expliquer la dualité émotionnelle de cette profession.

Anne-lise Tobagi, qui joue la mère de famille, est également une comédienne non professionnelle. Par contre, elle se produit depuis des années dans une troupe amateur neuchâteloise. Anne-Lise écrit également des pièces de théâtre. C’est une amie de ma vraie mère. Depuis tout petit, j’ai eu l’habitude d’aller la voir sur les planches. Je trouve qu’elle a quelque chose de très entier, une vérité du corps qui trancherait avec une sorte de fausse naïveté dans ses propos.

Stéphane Rentznik, qui joue le rôle de Serge, est un comédien que l’on a vu au théâtre ainsi que dans quelques courts métrages. C’est un acteur physique, ce qui est assez rare en Suisse romande. Je trouve qu’il a quelque chose de très terrien, les pieds dans la terre, un centre de gravité très bas. Stéphane donne l’impression de quelqu’un contre lequel on peut s’appuyer. J’avais bien envie que le personnage de Serge soit présenté comme quelqu’un de solide, à l’inverse de Lionel. Ce personnage a un vrai boulot, désire vivre une relation stable, s’affirme en tant qu’homosexuel, et n’a aucun problème avec cela. Tout l’inverse de son compagnon. Stéphane est quelqu’un d’incroyablement concentré sur le plateau. On a l’impression que tourner une scène, même anodine, lui demande une dépense d’énergie considérable. Même si Comme des voleurs était son premier long métrage, j’avais l’impression de travailler avec un acteur qui avait une longue expérience derrière lui. C’était très rassurant de l’avoir pour partenaire de jeu.
Il y a aussi un acteur andalou, Bernabé Rico. C’est un acteur de comédie en Espagne, qui fait du théâtre et de la télévision. C’était un vrai plaisir de travailler avec lui, de jouer sur son côté macho. Le personnage de Liberto était beaucoup plus développé dans le scénario et nous avons tourné plusieurs scènes coupées au montage. C’était un peu un crève-cœur de devoir réduire son rôle. Mais on retrouvera assurément Bernabé Rico dans A l’Ouest !

Et puis il y a une star polonaise dans le film : Alicja Bachleda-Curu?, qui joue le rôle d’Ewa .
C’est une actrice très connue en Pologne parce qu’elle a joué dans un film de Wajda, Pan
Tadeusz, qui est une sorte de Manon des Sources pour les Polonais. Le film est tiré d’un
roman homonyme de Adam Mickiewicz. Ce fut un énorme succès. Alicja y jouait le rôle de la jeune première. Elle tourne actuellement aux Etats-Unis. Elle a donc l’habitude des grandes équipes et a été, dans un premier temps, quelque peu choquée par la petitesse de notre équipe, par notre méthode de travail qui est un peu une « méthode de pirates ». Mais nous avons rapidement réussi à trouver un terrain d’entente. C’était un peu comme deux univers
de cinéma qui se rencontrent et qui crée une zone neutre pour travailler ensemble. Un truc très Suisse !

Et puis Natacha Koutchoumov évidemment ! C’est une collaboration qui perdure, qui se poursuit depuis Garçon Stupide. C’est très agréable de retrouver des actrices ou des acteurs avec qui l’on a déjà travaillé. Il y a une confiance réciproque, un regard bienveillant de chaque côté. Après Garçon Stupide, j’étais un peu frustré parce que je me disais que j’ai eu entre les mains une actrice formidable et que je n’avais pu montrer que 5% de son talent. Natacha est assez secrète. Je devrais plutôt dire surprenante. J’entends par là qu’elle donne des choses assez imprévisibles dans le jeu. Moi, j’adore ça. Rien n’est jamais bétonné dans son interprétation. Tout est toujours suspendu, en tension. Elle peut trouver un truc de jeu très juste dans la dernière prise d’une scène et d’un coup, elle me donne envie de retourner l’ensemble de la séquence. Ce que nous avons parfois fait. Nous avons commencé à travailler ensemble dès l’écriture du scénario. Je pensais naïvement pouvoir ainsi circonscrire le domaine des possibles du couple Lucie-Natacha Koutchoumov. Sur le tournage, qui s’est étalé sur plus de 8 mois, elle n’a pas arrêté de déjouer tous mes plans.
Quel bonheur d’être contré avec autant d’intelligence. La seule chose dont j’étais sûr avec elle, c’est que je n’étais sûr de rien. Pour moi, c’est une force de travailler avec une comédienne qui en sait plus que moi sur son personnage. Il s’établit alors une vraie discussion, et le réalisateur que je suis se sent moins seul pendant quelques minutes. Je n’ai jamais imaginé de confier le rôle de Lucie à une autre comédienne que Natacha. Nous ne sommes pas des amis intimes, nous ne nous voyons pas beaucoup en dehors du travail. Et je trouve cela très bien. J’ai l’impression que nous condensons toutes nos émotions réciproques lors du tournage. Elle joue pour moi et je fais le film pour elle. Le cinéma est le lieu privilégié de ce que l’on veut se dire. Je trouve d’ailleurs assez insupportable de la voir jouer dans d’autres films. Je guette ce qu’elle donne aux autres réalisateurs qu’elle ne m’aurait pas encore donné. Jaloux et troublé, un peu comme un mari cocu chez Blier. Malgré tout, je me réjouis de la voir évoluer dans d’autres univers de cinéma et de télévision pour mieux la retrouver dans quelques temps.

Vous êtes le comédien principal, vous portez la casquette de scénariste et de réalisateur. C’est difficile de jongler avec tous ces rôles ?

Comme réalisateur, j’ai énormément de plaisir à regarder les gens que je filme, que ce soit en fiction ou en documentaire. J’aime les entendre parler, j’aime les mettre en scène, les toucher physiquement. Je dois les désirer, c’est assez animal. Alors, se retrouver seul devant sa propre caméra. J’avais parfois l’impression d’être un taulard à qui il ne reste plus que son codétenu de cellule de 200 kilos comme objet de désir ! Et puis, il est très difficile de se voir, de se percevoir soi-même comme un acteur. Mon travail de réalisateur est de révéler de la beauté, de la force, de l’humanité là où personne n’en avait vu. On arrive tous à faire cela quand on est en face de quelqu’un que l’on aime. On est toujours moins lucide sur soi-même. C’est un peu l’effet que nous avons tous quand nous regardons une photographie de soi que l’on trouve très belle mais qui déplaît à nos proches « Ce n’est pas toi sur la photo ! Je ne te reconnais pas du tout». On vous montre ensuite un autre cliché où vous vous trouvez monstrueux mais devant lequel tout le monde dit : « là, tu es formidable, c’est tellement toi ! »... Arriver à comprendre ce qui est « tellement vous » sur la photo qui vous déplaît, c’est un travail qui est dur quand il y a 24 images par seconde! C’est un travail qui est affectivement très pesant. J’ai appris énormément de choses sur les acteurs en essayant moi-même d’être acteur, et le respect que je leur portais avant a été encore amplifié par 100 après être passé moi-même devant la caméra! Etonnamment, je pense que lorsqu’on écrit pour soi et que l’on se dirige, on s’auto-censure plus que l’on ne se donne la part belle, alors qu’il faut se traiter comme un personnage. En ce qui me concerne, c’est peut-être un réflexe de protestant face à mon égocentrisme.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

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