Notes de Prod. : D'Amour et d'eau fraîche

    en DVD le 04 Janvier 2011

Entretien avec Isabelle Czajka, réalisatrice du film D'Amour et d'eau fraîche

Quel a été votre parcours ?
Quand j’ai dit à ma mère que je voulais faire du cinéma, elle m’a répondu : « Mais tu ne sais même pas te servir d’un appareil photo ». Du coup j’ai fait l’École Louis Lumière. J’ai chargé des mètres et des mètres de pellicule, j’ai porté des caisses trop lourdes, j’ai monté et démonté des caméras, j’ai fait la mise au point, j’ai cadré, j’ai fait la lumière. Tout ça pour m’apercevoir que, la technique, en fait, ne m’intéressait pas du tout. Ce qui m’intéresse c’est filmer des personnages, des émotions, une façon de percevoir la vie. J’ai alors réalisé un documentaire puis un court-métrage : La Cible, un long métrage : L'Année Suivante, un moyen- métrage : Un Bébé Neuf et ce deuxième long métrage : D'Amour et d'eau fraîche. Je ne sais pas si j’ai perdu ou non mon temps en commençant par charger dans le noir des bobines de négatif. Peut-être pas en fait... Il y a quelque chose de très concret dans la pratique du cinéma qui me convient parfaitement : pour filmer une voiture jaune, à un moment donné, il faut mettre une voiture jaune devant la caméra.

Pouvez-vous revenir sur la genèse de D'Amour et d'eau fraîche ?
À la fin de L'Année Suivante, Emmanuelle, la jeune héroïne de 17 ans jouée par Anaïs Demoustier, devenait opératrice sur une plate-forme téléphonique et finissait par disparaître dans un centre commercial pendant sa pause déjeuner. À la sortie d’une projection, un homme m’a dit : « Oh c’est terrible, c’est trop sombre, cette fille n’aura pas de jeunesse ! ». Cette phrase a été un déclic pour moi. Je me suis demandé ce qu’il voulait dire par là, ce qu’il entendait par jeunesse exactement, s’il n’y avait pas un écart énorme entre la jeunesse et l’idée que s’en font les gens après-coup. Ai-je eu une jeunesse ? Avez-vous eu une jeunesse ? Quel est le moment de votre vie où vous avez eu l’impression de vivre quelque chose de l’ordre de la jeunesse ? La jeunesse est une période de la vie où l’on fait l’apprentissage du travail et de l’amour, les deux ne sont pas toujours facilement conciliables.
J’ai cherché le sentiment intérieur de ma propre jeunesse, mais en le mêlant au monde contemporain, à la situation actuelle de l’arrivée des jeunes dans le monde du travail. Je pense que la plongée dans la vie active, la confrontation au monde du travail, à ses lois, sa hiérarchie, ses humiliations, est très violente pour les jeunes. Surtout actuellement.

C’est la seconde fois que vous tournez avec Anaïs Demoustier, qui interprétait emmanuelle dans L'Année Suivante. Pourquoi cette nouvelle collaboration ?
À la base, j’avais choisi une autre comédienne. Je devais faire le film un an plus tôt et je pensais, à tort, qu’Anaïs serait trop jeune pour le rôle. Et puis je n’osais pas tourner deux fois avec la même actrice. Or la comédienne pressentie s’est désistée, ce qui m’a permis de retrouver Anaïs, une comédienne incroyable, très instinctive, très vive et d’une grande intelligence. Elle a une très grande force et une grande simplicité. C’est une petite « Doinel » en somme.

Dans vos deux longs métrages, il est à chaque fois question d’un « décrochage ». Dans L'Année Suivante, emmanuelle quittait le lycée avant le bac. Dans D'Amour et d'eau fraîche, Julie quitte son emploi dans une grande agence de communication et entame un parcours erratique de petits jobs en petits jobs...
Je ne suis pas tout à fait d’accord. Dans les deux cas, il me semble plus juste de parler de résistance que de décrochage. Mais forcément, résister, cela signifie aussi s’écarter un peu, se mettre en marge. Pourtant, je ne vois ni Emmanuelle ni Julie comme deux jeunes femmes asociales. Toutes deux veulent participer au monde. Julie n’est pas désabusée. Elle ne s’assied pas au bord de la route pour regarder passer sa vie. D’ailleurs elle ne quitte pas son travail dans l’agence de communication, elle se fait virée, ce n’est pas pareil.

L’héroïne du film s’appelle Julie bataille. Ce n’est pas un nom anodin. Comment l’avez-vous choisi ?
C’est toujours très compliqué de trouver un nom à ses personnages. Il n’y a pas toujours de sens caché dans le choix d’un nom, mais il est vrai qu’un prénom indique souvent un âge et une classe sociale. Julie est issue de la classe moyenne et elle est de la génération de filles entre vingt et trente ans. En ce qui concerne son nom de famille, je trouvais juste que cela sonnait bien.

En écrivant le scénario, comment imaginiez-vous Julie ?
Je voulais que le personnage soit porteur d’une certaine énergie. Peut-être en réaction à Emmanuelle dans L'Année Suivante, car certains lui ont reproché sa passivité. Julie est combative. Elle traverse cette période tourmentée de l’entrée dans la vie active, mais elle s’accroche, elle n’a pas du tout envie de renier ses désirs ni ses aspirations profondes. Elle éprouve et apprend d’un seul coup la vraie signification de mots qu’elle connaît depuis longtemps : travail, amour, solitude, argent.
Elle peut faire correspondre maintenant des émotions concrètes à tous ces mots, ce moment de la vie où l’on réalise ce que les mots veulent dire. Ma première version du scénario épousait l’état chaotique de cette période de la vie, moins structurée et cohérente qu’une vie d’adulte. Mais c’était difficile de faire accepter ces blocs de narration un peu discontinus. On aime bien l’horlogerie maintenant dans les scénarios, c’est dommage. J’ai adopté au final une structure plus classique.

Et comment éviter, en faisant jouer Julie par Anaïs Demoustier dans ce film D'Amour et d'eau fraîche, trop de similitude avec L'Année Suivante ?
Le rythme du film est totalement différent et le personnage a également beaucoup évolué. Nous avons travaillé dans ce sens avec Anaïs, la costumière et le maquilleur coiffeur. On a détaché ses cheveux, adapté le costume. Au niveau du jeu, je demandais tout le temps à Anaïs de lever le menton, de soutenir le regard, et de tout faire plus rapidement : marcher plus vite, parler plus vite. Elle est du coup plus insolente. Julie est un personnage qui trace sa route.
C’est cela qui nous guidait et nous a aussi aidés au moment du montage que j’ai voulu très dynamique. Il fallait se concentrer sur le trajet de Julie, un point c’est tout. La rencontre avec Pio Marmaï aussi a été déterminante, Pio est très inventif, plein d’énergie. Ils se sont accordés tout de suite sur cette vivacité. Ils aiment jouer ensemble, ils s’amusent, c’est très important de s’amuser en jouant. J’ai pensé immédiatement qu’ils formaient un vrai couple de cinéma ; à la fois éternel et terriblement contemporain.

Le titre du film vous est venu rapidement ?
J’avais pensé à La Vie Active ou Une Vie à Gagner mais c’était moins fort que D'Amour et d'eau fraîche. L’expression est porteuse d’un double sens. D’un côté, elle prête à rêver, de l’autre, c’est typiquement une phrase de parents : « si tu crois que tu vas pouvoir vivre d’amour et d’eau fraîche...»

Justement en parlant des parents... Dans le film, le père de Julie a visiblement des acouphènes. Avec sa mère, toutes les discussions semblent tourner au dialogue de sourds. Comme si tous deux n’entendaient pas ce que leur fille a à leur dire. À un moment, elle dit d’ailleurs « J’ai peur et tout le monde s’en fout ».
Le fait que sa famille devienne « nocive » montre bien à Julie que c’est le moment de partir. Sa place n’est plus là, d’ailleurs, sa chambre de jeune fille a été vidée. Les amitiés construites pendant les études s’éloignent peu à peu. Plus personne n’est là pour veiller sur elle. D’un coup, elle se retrouve seule, sans filets de sécurité.

Cette jeunesse de la classe moyenne a été finalement assez peu abordée au cinéma...
La classe moyenne en général n’est pas souvent représentée je trouve. Le plus souvent on filme les tourments sentimentaux de la jeunesse dorée ou bien on se penche sur les malheurs du quart-monde. La classe moyenne n’est pas spectaculaire.

La description du monde du travail est assez saisissante de réalisme : la condition humiliante de stagiaire, la surqualification par rapport aux jobs effectués... Avez-vous fait un travail documentaire préparatoire pour en rendre compte ?
En quelque sorte. Je lis les journaux, j’écoute beaucoup les conversations dans la rue, les cafés, partout, et je vois bien comment cela se passe pour les stagiaires dans mon métier. S’ils posent des questions, on leur reproche leur ignorance, s’ils n’osent pas poser de questions, on leur reproche leur manque de curiosité et d’initiative. Il sont supposés tout connaître sans jamais faire perdre de temps, mais il y a une constante à leur condition : leur temps à eux est illimité. Cela peut donner lieu à des scènes assez drôles ou très cruelles. Julie rencontre le même problème que la plupart des jeunes qui ont leurs premières expériences professionnelles, ils ne savent jamais où se placer.

L’argent est très présent dans le film. Le prix des choses est constamment rappelé dans les dialogues, qu’il s’agisse de celui d’un plein au supermarché ou d’un croissant...
Parce que les jeunes comptent sans arrêt. Pour eux, 1,20 euro, c’est 1,20 euro. C’est une nécessité.

Mais cela devient vraiment troublant quand Julie elle-même demande ou accepte de l’argent après avoir couché avec des hommes... Cela induit la question de la prostitution occasionnelle...
Julie vient de perdre son boulot, elle sort en boîte et rentre avec un type. Alors qu’elle vient d’échouer professionnellement, plaire à cet homme lui permet d’exister. Et si elle lui demande de l’argent, c’est tout simplement parce qu’elle n’en a pas. Ensuite elle couche avec un VRP avec qui elle travaille, c’est parce que ce job -de démarcheuse à domicile- est si dévalorisant qu’elle finit par se déprécier elle-même. De fait parfois, il y a des passerelles ou une sorte de parallèle entre le travail et la prostitution.

Et puis il y a ce garçon qu’elle rencontre, qui n’a pas de prénom d’ailleurs. il vit de petites combines et Julie en tombe amoureuse. Comment l’avez-vous construit ?
Si, il a un prénom, il s’appelle Ben. Mais effectivement, la réplique où le spectateur l’apprenait a finalement été coupée. Il se trouve que par les hasards de la vie, j’ai été (sans les avoir rencontrés) proche de l’affaire Florence Rey - Audry Maupin. À l’époque ce fait divers m’avait donc beaucoup touchée. Ce qui m’avait aussi marquée, c’était l’écart terrible entre leur très grande jeunesse, le peu de préparation de leur « coup », et la tragédie qui avait suivi. J’ai forcément été influencée par cette vision, mais ici la situation est beaucoup plus légère. Et puis cette histoire a eu lieu en 1994, les temps ont changé. Ben n’a aucune revendication politique militante affichée. Il engrange un peu d’argent pour pouvoir ensuite en profiter. Il place Julie devant un choix, le travail ou l’amour. Alors que Julie cherche un travail fixe, elle tombe sur le type le plus incertain qui soit. Avec lui rien n’est joué, mais il est plus drôle que les autres...

D’ailleurs, à partir du moment où elle décide de le suivre, on a le sentiment que le film bascule…
Ce basculement dont vous parlez intervient aux deux tiers du film, il s’agit moins d’ailleurs d’un basculement que de la suite d’un parcours : Julie commence à travailler au cœur de Paris, puis à sa périphérie, pour finalement se retrouver en pleine nature. Ce n’est pas un retour aux valeurs authentiques de la campagne qui guide ce trajet, mais c’est le sentiment d’appartenance de l’homme au monde et à la nature qui donne un sens à leur jeunesse et révèle l’amour de Julie et Ben.

D'Amour et d'eau fraîche se clôt par un flash-back qui ramène Julie et ben au climax de leur histoire. tout comme L'Année Suivante se terminait sur un retour à un moment heureux de l’enfance d’emmanuelle. Pourquoi ce choix ?
Que les deux films s’achèvent selon la même construction n’était pas du tout conscient chez moi. On me l’a fait remarquer après coup. C’est sans doute parce que j’ai souvent le sentiment assez mélancolique, que tout pourrait être mieux. Dans ce film, pour Julie et Ben aussi les choses auraient pu mieux se passer. Mais cette unique baignade d’été n’appartient qu’à eux désormais. Il y a eu ce moment où ils ont pensé qu’il suffisait de revendre une voiture et de vivre comme ça, il y a eu ce moment très heureux où ils ont été capables de croire une chose pareille, une chose si improbable. C’est vraiment quelque chose de l’ordre de la jeunesse ça, de croire dur comme fer à des choses impossibles. Ils ont beau avoir échoué, ce n’est pas pour autant qu’ils ont eu tort d’essayer. Il restera toujours à Julie le souvenir de cet été heureux et, rien que pour ça, ça valait le coup de descendre dans le Sud. C’était ça la jeunesse, elle en aura bien eu une.