Comment j’ai appris l’existence de Darling ?
À une époque où je travaillais pour Nulle part ailleurs et disais souvent à mes copains : « Si je trouvais une bonne idée de roman, j’arrêterais la télé. » Et puis un jour de mai 1997, j’avais les jambes croisées sur mon bureau à Canal+, il était 11h30 lorsque le téléphone a sonné. C’était l’accueil :
— Jean, une fille vient d’arriver. Ce doit être une fermière… Elle dit être ta cousine et ne veut pas partir d’ici avant de t’avoir raconté sa vie pour que tu en fasses un roman. Qu’est-ce que tu décides ? Tu descends ou alors on appelle la sécu pour la virer parce qu’elle fout la honte dans le hall.
Moi, je pense : Une fermière qui dit être ma cousine et fout la honte dans le hall de Canal, ça donne envie. Je descends.
Passé les portiques, j’ai vu foncer sur moi une grosse jeune femme d’environ trente-cinq ans avec un panier et qui ouvrait en grand les bras :
— Jeannot !…
Elle m’enlaça vigoureusement et longtemps, dans l’étreinte me demanda :
— Tu ne me reconnais pas ? Catherine ! la fille de Georges…
— Ah, peut-être, un des frères de ma mère ?
— La dernière fois que je t’ai vu, j’étais toute petite. J’avais encore Pompidou ? Tu te souviens de Pompidou ? Tu sais que Gérard Lenorman l’a tué !
Je me suis dit : « C’est une dingue. » (la suite me prouvera que non).
Elle était vêtue d’un manteau bleu cendré décoré de cristaux de neige, portait des bottillons en peau de mouton retournée et se marrait : « Chuis ta cousine ! » — elle avait les dents très abîmées.
Dans le hall, je voyais passer des gens comme Gildas ou De Caunes, l’air de se demander si c’était un nouveau personnage des Deschiens. Il allait être midi, je sentais la gène à l’accueil alors je lui ai dis : « Viens, on va aller déjeuner. »
Nous sommes allés derrière Canal chez Durand-Dupont et là, elle m’a raconté sa vie. J’en avais la fourchette qui restait en l’air. À la moitié du repas, ma décision était prise : « J’arrête la télé. » Je cherchais déjà le titre : « Itinéraire d’une fermière »…
— Ah, mais je l’ai, le titre, qu’elle me dit. C’est « Darling ».
— Darling ?
Il faut savoir que quand on voit ma cousine, un tas de mots vous viennent à la bouche mais… Darling ?
— C’était mon nom de code quand, à la C.B., je cherchais le grand amour !
Après les cafés, j’ai commandé deux calvas (puisque nous sommes tous deux Normands) pour fêter ça. De retour à Canal, j’ai filé voir De Greef, le directeur des programmes, afin de lui annoncer que j’arrêtais la télé. Sentant mon haleine, il m’a répondu : « Reviens me dire ça demain quand t’auras dessoûlé. » J’y suis retourné le jour suivant. J’ai terminé la saison et suis parti. Cela a étonné tout le monde sauf Darling… puisqu’elle était venue pour ça !
En septembre, je l’ai beaucoup rencontrée, interviewée, enregistrée sur un petit magnéto. Elle m’a raconté comment, alors qu’elle était encore dans le ventre de sa mère, elle a déclenché la panique dans une foire aux bestiaux, faisant de nombreux blessés, que la première fois qu’elle est allée à la messe, le curé, en la voyant, est mort d’une crise cardiaque sur l’autel. Je me disais : « Ce n’est pas possible, elle délire. » J’ai vérifié. Putain, tout était vrai : la mort spectaculaire de ses deux frères, le coup de la poule…, la catastrophe de ses enfants. En écrivant le roman, je n’en pouvais plus, n’osais m’approcher d’une fenêtre de peur de passer au travers. J’ai fini le livre sous Xanax. C’est elle qui me réconfortait :
— Allez, Jeannot, faut t’en remettre !
— Mais t’as vu ta vie de merde aussi !…
Avant publication, je lui ai envoyé le texte pour avoir son accord. Quand elle l’a lu, elle y a foutu le feu et tenté de se jeter par le balcon de son huitième étage. Mais ça, c’est Darling…
Elle vivait à l’époque avec un routier qui n’a pas apprécié le livre et lui a reproché : « Mais qu’est-ce que tu racontes, là ? Ça ne regarde pas les gens ! » Darling s’est emportée : « Ah, j’en étais sûre ! Quand je vivais tout ce merdier personne ne s’occupait de moi mais si maintenant je le raconte on va me tomber dessus ! Puisque c’est comme ça, voilà ce que j’en fais du roman ! »
Elle a allumé un briquet et brûlé le manuscrit. Pendant qu’il flambait, elle a paniqué :
— Mon Dieu, j’ai foutu le feu au livre de Jeannot !…
Et elle a couru pour se jeter dans le vide. C’est le routier qui l’a rattrapée à temps, m’a téléphoné. Elle croyait que c’était un exemplaire unique. Je l’ai rassurée :
— Mais non, ne t’inquiète pas, c’est dans l’ordinateur…
Avant que je commence à écrire, elle m’avait appelé pour me demander un drôle de truc :
— Dis-donc, je pensais… Dans le livre, quand tu parleras de moi, physiquement, tu diras que je suis comment ?
— Ben, grosse… avec des tâches de brûlures de cigarettes sur les bras, avec des dents…
— Tu ne voudrais pas plutôt écrire que je suis belle ? C’est vrai, ça, je n’ai jamais été belle. J’aimerais bien, une fois, voir comment ça fait !…
Christine Carrière et Marina FoÏs ont fait de Darling une femme magnifique. Merci.