Notes de Prod. : De l'autre côté

    en DVD le 15 Mai 2008

Secrets de tournage par Fatih Akin

L'intelligence, ça rend sexy
J'estime que l'intelligence, ça rend sexy – et j'ai donc fait du personnage de Nejat un prof. Et un prof d'allemand d'origine turque, cela bouscule certains préjugés qui sévissent toujours en Allemagne. Les Turcs jouent actuellement un rôle-clé en Allemagne dans les domaines culturel, politique et scientifique. Ils ne se contentent pas de faire le tapin. Yeter considère que les études sont tellement importantes qu'elle accepte de se prostituer pour être en mesure de payer l'université à sa fille. Nejat se reconnaît dans cette soif de connaissances. Il y a une ironie qui m'a plu dans le fait que lorsque Nejat arrive à Istanbul, il prend la place d'un intellectuel allemand qui tient une librairie.

Les études peuvent sauver le monde
Le niveau d'alphabétisation – et les études – jouent un rôle fondamental dans De L'Autre Cote. Il y a un livre qui symbolise le conflit entre Nejat et son père. Mais quel livre choisir ? Cela s'est avéré une décision très difficile pour moi. Je ne voulais ni de Siddhartha, ni de Bilbo le Hobbit, ni de quoi que ce soit de trop ouvertement symbolique. Du coup, je me suis dit que j'allais faire de la pub à un ami à moi qui a écrit un bouquin formidable. J'ai donc choisi Die Tochter des Schmieds (La Fille du forgeron) de Selim Ozdogan. S'agissant du film, la lecture est un élément-clé. La lecture symbolise les études : il n'y a que les études qui puissent sauver la planète.

Hanna et Tuncel
J'ai imaginé cette mère allemande qui débarque à Istanbul pour retrouver sa fille qui a disparu. J'ai très tôt songé à Hanna Schygulla pour le rôle. J'avais fait sa connaissance à Belgrade en 2004, et elle m'a envoûté. Je m'étais vraiment mis en tête de travailler avec elle. Certains journalistes allemands m'ont comparé à Fassbinder, mais je ne suis pas d'accord. Je viens de la rue, et non pas du théâtre. Je me sens plus proche de Yilmaz Güney – un artiste qui s'est rebellé contre les conventions. Fassbinder était à Hanna ce que Güney était à l'acteur Tuncel Kurtiz à qui j'ai également pensé très vite pour De L'Autre Cote. Mais mon but n'était pas de les utiliser comme des icônes du cinéma de Fassbinder et de Güney. Pour autant, il aurait été prétentieux de ma part de tenter de les diriger comme aucun autre metteur en scène avant moi. Je ne voulais pas que la direction d'acteur s'en ressente. Mon boulot, c'est de raconter des histoires. Et Hanna, comme Tuncel, correspondaient parfaitement à l'image que je m'étais faite des parents du film.

Sampling
En tant que réalisateur, la principale difficulté consiste à ne pas me répéter. J'aime m'étonner moi-même et, en dernière instance, surprendre le spectateur. J'espère que mes films ne se ressemblent pas. J'imagine qu'on ne pourra en juger que lorsque j'aurai réalisé une demi-dizaine d'autres films. Quand j'ai de nouvelles idées, elles surgissent toutes en même temps, et elles ont des origines diverses. Je recycle même certaines idées, comme le sampling dans le hip-hop – j'adore ça. Comme, par exemple, lorsqu'on utilise des rythmes de basse connus pour faire du neuf avec du vieux, ce qui est aussi une manière de rendre hommage à des musiques plus anciennes. C'est ainsi que j'ai réutilisé certaines thématiques de Crossing The Bridge dans De L'Autre Cote. Le personnage de l'activiste politique, Ayten, m'a été inspiré par les chanteurs kurdes. Ici, en Occident, on n'a pas à se battre pour la liberté d'expression. Mais le combat pour la justice est toujours d'actualité en Turquie.

La passion rend sexy
Quand on se bat pour une cause avec passion, cela rend sexy. Et il me fallait un personnage sexy pour De L'Autre Cote. Ayten est très instinctive. Elle connaît le monde de la rue, et elle est très séduisante. Elle est très politisée. Au départ, l'actrice Nurgül Yesilçay se sentait en déphasage avec la culture politique du personnage. Quand elle a fini par donner son accord, elle s'est donnée à fond. J'ai été subjugué par sa connaissance approfondie du personnage. Je connais pas mal de femmes comme Ayten, et Nurgül ne leur ressemble pas. Ayten est comme mon alter ego au féminin. Elle a une idée à un moment donné, et puis elle se surprend elle-même en en changeant l'instant d'après.

Suis-je engage politiquement ?
J'ai envie de changer le monde – est-ce que cela fait de moi quelqu'un d'engagé politiquement ? Le film se propose de changer le monde – cela en fait-il un film engagé politiquement ? Il est sans doute plus philosophique qu'autre chose, même si je crois que tout est devenu politique aujourd'hui. A notre époque, je pense qu'il est impossible de séparer la vie de la politique et de l'art. J'ai des idéaux, mais je peux parfaitement changer d'avis demain – je m'efforce de ne pas être dogmatique. Quelle que soit la croyance des gens – en religion ou en politique –, tout a ses limites, tout prend une direction déterminée. Je voulais faire un film qui prenne le contre-pied de tout cela. J'ai tenté de réaliser ce film en prenant du recul, en me mettant à la place d'un spectateur extérieur. Mais ça ne m'a pas semblé possible. Parfois, ce n'est pas l'intellect qui décide. J'imagine qu'il s'agit d'une part de moi beaucoup plus irrationnelle, qui vient du coeur.

L'Allemagne et la Turquie
En tant qu'Allemands, Susanne et Lotte représentent l'Union européenne, tandis qu'Ayten et Yeter représentent la Turquie. Tout ce qui se passe entre eux dans De L'Autre Cote est emblématique des rapports entre ces deux systèmes politiques. La dispute entre Susanne et Ayten sur l'Union européenne m'a amusé. Mais mon opinion n'a pas d'importance. Pour cette scène, je me suis inspiré de conversations que j'ai entendues autour de moi. A la fin du tournage, Susanne l'Allemande et Ayten la Turque constatent que leur perception de la réalité a radicalement changé. Dans la séquence de la librairie à la fin où elles se prennent dans les bras l'une de l'autre, j'ai remarqué un petit détail, mais seulement au montage. Tout près des deux femmes, on aperçoit deux petits drapeaux : l'un allemand, l'autre turc. Mon collaborateur et ami, Andreas Thiel, qui est décédé pendant la dernière semaine de tournage, les y a mis. Cela a une signification. J'imagine qu'il s'agit aussi d'un film sur les rapports entre ces deux pays.

Rencontre avec Fatih Akin

Ne surtout pas abandonner dès les premiers cent mètres...
Je me suis tellement investi dans le tournage de Head-on que je ne savais vraiment pas ce que j'allais faire ensuite. C'est la première fois que cela m'arrive car, auparavant, je savais systématiquement à quel projet j'allais m'atteler avant même d'achever le film en cours. Je me suis donc retrouvé dans une situation pénible, sans savoir quoi faire. Ironiquement, le succès considérable de Head-on n'a fait qu'empirer les choses car je ne m'y attendais pas. Même si c'était formidable, le succès ne m'a pas facilité la vie. J'ai eu un vrai blocage. Je sentais qu'on me mettait la pression pour faire mieux que Head-on. Je voulais moi-même obtenir un meilleur résultat d'un point de vue artistique. Il fallait que j'arrive à me prouver que je n'étais pas allé au bout de mes possibilités avec Head-on. Comme j'utilise souvent des métaphores sportives, je me répétais sans cesse que je ne devais pas abandonner la course dès les premiers cent mètres. Il fallait donc que je fasse encore mieux que Head-on. Et que j'aille plus vite que Carl Lewis et que je me transforme en Ben Johnson.

Fatih Akin et la Turquie

Tournage en Turquie
J'ai finalement démarré le tournage le 1er mai 2006. On a tourné De L'Autre Cote en Allemagne – à Brême et Hambourg – et en Turquie – à Istanbul, sur la côte de la mer Noire et à Trabzon. Le tournage a duré environ 10 semaines. Pour un metteur en scène, la Turquie est un formidable décor. L'Allemagne, beaucoup moins. C'est un pays qui peut se révéler séduisant, mais il faut déployer énormément d'efforts pour trouver des lieux intéressants, ou bien les créer de toutes pièces. En Turquie, la lumière est extraordinaire grâce à la situation géographique du pays. Pour moi, tourner à Istanbul, c'est comme tourner à New York. Ce sont deux villes séduisantes et cosmopolites. Chacune d'entre elles est une mégalopole. J'adore filmer les villes. J'ai été élevé dans une grande ville. C'est l'univers que je connais le mieux. Dans De L'Autre Cote, la ville est un personnage à part entière. Parce qu'elle ne parle pas turc, Lotte, qui est étrangère, se perd en débarquant à Istanbul. Mais je tenais à briser le cadre urbain en insérant des plans de la campagne et du littoral.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • 1ère semaine IDF : 43 838 entrées
  • Cumul IDF : 160 688 entrées

  • 1ère semaine France : 102 395 entrées
  • Cumul France : 431 295 entrées