Entretien avec Heitor Dhalia
D’où vous est venu l’idée de réaliser À Deriva et comment celle-ci a-t-elle évolué jusqu’à ce que vous sentiez que l’histoire était suffisamment forte pour un long-métrage ?
Un jour, au volant de ma voiture, j’ai eu cette idée d’une jeune fille trouvant son père au lit avec sa maîtresse. À partir de là, les autres éléments sont venus se greffer : la plage, une séparation, et une histoire peu à peu révélée à une adolescente de 14 ans au moment même où elle découvre sa sexualité – elle réalise petit à petit que les choses peuvent être plus complexes qu’elle les avait imaginées jusqu’alors. J’avais toutes ces idées dans la tête et j’en ai parlé à Vera Egito, qui a collaboré avec moi à l’écriture du scénario. Plus tard, j’ai réalisé que le thème central de mon film était celui du passage à l’âge adulte et de la perte de l’innocence.
Vous avez déclaré qu’À Deriva n’était pas autobiographique, mais que le film reste néanmoins très personnel. Dans quelle mesure ?
Comme il s’agit d’un film sur le passage à l’âge adulte, j’ai commencé à me remémorer ma propre enfance et mon adolescence. J’ai vécu avec mes parents, à proximité de la mer, pendant plus de 20 ans, mais je me souviens d’une plage en particulier, Pau Amarelo, près de Recife. Mes parents ont divorcé quand j’avais 10 ans – j’étais donc plus jeune que Filipa dans le film. C’est après y avoir incorporé des éléments de mon enfance que le film a commencé à prendre forme et à acquérir un sens – cet univers rempli d’amis d’enfance, des amis de mes parents, tous des intellectuels issus de la petite bourgeoisie brésilienne. À Deriva se passe au début des années 80, à une époque où des changements majeurs sont intervenus dans la société brésilienne. Nos grands-parents avaient vécu toute leur vie ensemble, pour le meilleur et pour le pire ; les couples ont commencé à divorcer à la fi n des années 70, affrontant les tabous des années 50 et 60. Filipa est une fille, et l’histoire racontée à l’écran n’est pas celle de la séparation de mes parents. Mais l’univers et l’atmosphère qui y sont décrits sont basés sur une réalité et une géographie (la plage) venues de mon propre passé. C’est une représentation honnête et c’est pour cela que le film respire la sincérité. Ma mère, maintenant âgée de 70 ans, m’a rendu visite sur le tournage et, comme par hasard, que fi lmions-nous ce jour-là ? Précisément la scène où les parents annoncent à leurs enfants qu’ils vont divorcer. Elle a d’abord vu une chaise en rotin suspendue au plafond, et elle s’est exclamée : «Quelle coïncidence ! Tu te rappelles, nous avions exactement la même à la maison ?» Plus tard, elle a dit à Laura Neiva, l’actrice qui joue Filipa : «Tu joues le rôle d’Heitor.» Ma mère n’avait même pas lu le scénario. Ses remarques m’ont beaucoup frappé. Mais À Deriva ne comporte que deux éléments autobiographiques : la plage et la séparation.
Laura Neiva, l’actrice qui interprète Filipa, est très jeune – elle n’avait que 14 ans au moment du tournage. Comment l’avez-vous préparée, ainsi que les autres jeunes acteurs du film ?
Après avoir longtemps cherché une actrice pour le rôle, nous avons trouvé Laura sur le réseau social Orkut.com. Elle a d’abord refusé de faire des essais. Elle pensait qu’il s’agissait d’une blague. Elle est finalement venue dans les bureaux d’O2 Filmes et au moment même où je l’ai vue, ma décision était prise, c’était elle. Le parcours de Laura est parfaitement synchro entre le film et sa vie : elle est arrivée sur le plateau comme une petite fille, elle jouait, tapait dans ses mains, et elle est repartie comme une jeune femme ; elle a donné les vestiges de son enfance au film. Elle était la Lolita parfaite, avec un reste d’innocence enfantine et laissant libre cours à sa sexualité naissante. La seule différence, c’est que les parents de Laura sont séparés depuis plusieurs années, bien avant son adolescence. Comme je recherchais une façon de jouer très naturelle, je n’ai donné le scénario ni à Laura, ni aux autres jeunes acteurs. Seuls Debora Bloch et Vincent Cassel l’ont lu. Avant même que nous ayons complété la distribution, nous avons commencé à leur faire faire des exercices, des improvisations, des répétitions, de façon très organique, en se basant toujours sur une situation dramatique et non sur le texte. Aucun des jeunes acteurs n’a eu à apprendre de réplique. Et quand nous avons commencé à tourner, Laura n’avait même pas l’impression d’être devant une caméra.
Comment avez-vous pensé à Vincent Cassel ? Quelles qualités (physiques, intellectuelles et émotionnelles) cherchiez-vous à faire remonter à la surface pour son interprétation de Mathias ?
C’était le dernier jour du carnaval, j’ai allumé la télévision et je l’ai vu donner une interview depuis un salon privé. J’ai pensé : «Comment ? Cassel parle portugais ? !» Je n’arrivais pas à trouver un acteur brésilien ayant l’âge approprié et le charme nécessaire pour jouer Mathias. J’ai de l’admiration pour beaucoup de jeunes acteurs brésiliens, comme Selton Mello et Wagner Moura, mais il me fallait un homme d’environ 40 ans. J’ai envoyé le scénario d’À DERIVA à Vincent, ainsi que le DVD de DRAINED, qu’il a adoré. Il a trouvé ce dernier «dingue et très étrange.» Je suis ensuite allé à Paris pour une visite éclair, 24 heures, juste pour le rencontrer. Nous avons tout de suite accroché – mais il ne m’a dit oui que plus tard. Vincent est un acteur généreux, très expansif, qui collabore beaucoup, fait des propositions. Lors des scènes de repas en famille, il ne laissait jamais l’ambiance rester trop statique, il jouait avec des objets, animait les choses. Il devient évident que Mathias est lui-même un enfant, qu’il se voit comme un autre des enfants de sa femme – mais à mesure que le film progresse, comme pour Filipa, il lui devient nécessaire de mûrir. D’un autre côté, Cassel a toujours joué des personnages sombres, sordides ou violents – dans Irréversible, La Haine, Les Promesses De L’ombre, etc. Dans À Deriva, il avait l’occasion de jouer le père de trois enfants et de montrer son côté tendre dans un drame humain, ce qu’il n’a jamais été amené à faire
en France ou aux Etats-Unis.
Mathias est un écrivain, et c’est au travers de sa profession que vous parlez de l’influence de la vie dans l’inspiration artistique, comme d’un élément inévitable dans le processus de création. S’agit-il de l’une de vos préoccupations majeures, ou seulement d’un thème secondaire ? Pourquoi avoir fait de Mathias un écrivain ?
C’est un thème secondaire, mais je suis intéressé par ce jeu de miroir : comme je trace des parallèles entre le film et ma vie, Mathias en trace d’autres entre son livre et sa vie. Vincent plaisantait même avec la maquilleuse sur le tournage en lui disant de le faire me ressembler le plus possible (rires). Je viens d’une famille d’intellectuels (écrivains, professeurs d’université) et j’ai beaucoup d’amis écrivains (comme Marçal Aquino). J’ai pensé qu’il serait intéressant que Mathias soit l’un d’eux.
Le personnage interprété par Debora Bloch subit une transformation visible pendant le film – et c’est seulement dans le dernier tiers que son côté plus fragile, plus faible apparaît. Comment avez-vous collaboré avec Debora pour définir la trajectoire de son personnage ?
Debora est très intelligente et scrupuleuse – elle étudie son texte et vient sur le plateau en connaissant toutes les intentions de son personnage. Son défi sur ce film était de trouver comment travailler avec les acteurs non professionnels (les jeunes) et avec Vincent. Au début, nous avons conscience que Mathias a tort de tromper sa femme, mais il n’en demeure pas moins sympathique ; Clarice n’agit pas de façon incorrecte, mais elle a quelque chose de repoussant. Elle est très sarcastique, brusque, désagréable. La prestation de Debora est brillante et brutale. Elle fait remonter à la surface le côté froid du personnage sans pour autant rendre Clarice totalement antipathique. Elle reste humaine, affectueuse avec ses enfants. Elle est douce-amère, comme un personnage de Tchekhov. Nous avons décidé de travailler avec un minimum de prises, pour ne pas laisser de place au mélodrame. Je ne voulais pas faire de la séparation de Clarice et Mathias une sorte de travail thérapeutique, tout devait être traduit en images et en émotions, et Debora a été formidable tout du long. À la fin, comme Filipa et Mathias, Clarice a changé : elle arrête de boire, et prend une décision très difficile, celle de laisser ses enfants à Mathias, comme le personnage de Julianne Moore dans The Hours. C’est une décision fondamentale à la fin, celle qui est apparue comme LA méchante et aussi celle qui décide d’agir et choisit la vie.
En termes de votre évolution en tant que réalisateur : après Nina et Drained, deux «petits» films, tournés en intérieurs, dans une atmosphère oppressante, vous avez ici travaillé avec une coproduction internationale, au grand air, filmant la mer, le paysage. Comment s’est effectuée cette transition ?
Les budgets étaient très éloignés. Mais, en réalité, faire un film n’est jamais une chose facile, quelle que soit la somme d’argent à votre disposition. C’est pour À Deriva que nous avions le plus d’argent, il a été le plus dur à tourner des trois, pour de multiples raisons : la plage, les enfants, la distribution internationale, le temps limité. Nous avons tourné le film en avril et mai 2008, quand il ne pleut pratiquement jamais à Buzios, mais nous avons eu le pire des temps possibles. Cela ne se voit pas dans le film, mais c’était une bataille constante contre la nature. Pour un budget de 3 millions de dollars, j’estime que nous avons obtenu de très bons résultats, à la hauteur des standards de qualité internationale. Il est intéressant de constater que le film pour lequel j’ai eu le budget le plus important est aussi mon film le plus personnel.
Quant à l’aspect visuel du film, le traitement de l’image a une tonalité très nostalgique comme sur de vieilles photos, comme si Filipa, adulte, se souvenait de ses années de jeunesse. Quelles ont été vos discussions avec Ricardo Della Rosa (directeur de la photographie) ?
C’était précisément l’idée : évoquer la mémoire, la nostalgie. Je voulais les plages de mon enfance – si vous allez à Recife aujourd’hui, c’est tout bonnement horrible ! (rires) Dans mon souvenir, ça reste un endroit magique. J’ai donc cherché une plage qui rappellerait ces émotions. Le reste a été construit à partir de là : une caméra qui frise le voyeurisme, qui révèle le point de vue de Filipa au début, puis une vision plus fragmentée après, et quand les événements sont clarifiés, des plans plus longs et continus. La caméra devait exprimer la notion suggérée par le titre : une jeune fille «à la dérive», un père «à la dérive», une mère «à la dérive». Pour certaines scènes, j’ai utilisé des caméras sous-marines, filmant les pieds, la peau, les bouches, l’eau, le sel...les éléments sensoriels qui pouvaient m’aider à construire quelque chose de plus éthéré, lié à cette notion de nostalgie.
Il est difficile de ne pas remarquer les élégants costumes d’Alexandre Herchcovitch, rétros et modernes à la fois – tels que les maillots de bain des jeunes gens, les costumes de plage et ceux portés lors des soirées de Mathias et Clarice. Comment son nom est-il arrivé sur le projet ? Et quelles instructions lui avez-vous données ?
Ayant déjà travaillé avec lui, Andrea Barata Ribeiro de O2 Filmes a suggéré son nom. À ma grande surprise, il a accepté. Je le considère comme un génie de la mode. Je craignais qu’il propose des choses extravagantes, mais le résultat final est très discret. Malgré sa créativité personnelle, il a su m’écouter. J’ai demandé à quelques occasions des tons plus effacés, moins de couleur par exemple. Il était toujours prêt à faire des ajustements. Les costumes sont tous charmants, sexy, pleins de couleurs, tout en restant subtils et maîtrisés. Il est venu avec des idées différentes pour chacun des personnages : le père, la mère, les enfants et le groupe qu’ils fréquentent. Son approche était très intéressante : chaque personnage avait une valise et non une garde-robe complète. Quand vous allez à la plage, qu’est-ce que vous amenez ? Une valise et les habits qu’elle peut contenir. Moins de tenues, mais une plus grande variété de modèles et de couleurs dans un champ plus restreint. Il est amusant de penser que la garde-robe est le seul élément à partir duquel il est possible d’établir l’époque à laquelle le film a lieu, le début des années 80. Je n’ai pas voulu que mes personnages utilisent des expressions à la mode à l’époque. Ça aurait paru forcé, comme sortant tout droit d’un
almanach. Je voulais qu’À Deriva soit plaisant, comme un bon film de plage.
À Deriva est un film ayant trait à l’initiation, comme certains films cultes, tels que La Luna de Bertolucci ; Le Souffle Au Cœur de Louis Malle ; ou même L’huître Et Le Vent du brésilien Walter Lima Jr. Quels sont les films qui vous ont le plus influencé ?
En vérité, je n’ai pensé à aucun de ces films. J’avais des références très diverses : des films italiens contemporains (Respiro d’Emanuele Crialese), quelques films de la Nouvelle Vague (Pauline à La Plage d’Eric Rohmer ; Les 400 Coups de François Truffaut), un classique américain (Un été 42 de Robert Mulligan) et un autre film américain contemporain (Les Berkman Se Séparent de Noah Baumbach). Ainsi que ceux de la réalisatrice argentine Lucrecia Martel – à la différence que ses films sont plus sordides et le mien plus solaire. La scène finale ne fait pas d’allusion directe à l’inceste ou au désir entre le père et la fille comme dans Le Souffle Au Cœur, mais l’ambiguïté demeure.
Vos longs-métrages, jusqu’à aujourd’hui, ont de fortes ressemblances : ils mettent tous trois en scène des personnages aux prises avec le monde qui les entoure et qui commencent, de façon involontaire, à recréer leur propre réalité. Les rêves de Nina sont représentés par les dessins de Mutarelli ; Lourenço recrée son père à l’aide de la jambe et de l’œil de verre qu’il achète ; et Filipa voit sa vie de famille se désintégrer alors même qu’elle découvre l’amour. Parmi ces trois transformations, celle de Filipa est la plus subtile et la plus délicate.
Oui, j’ai réalisé ça il y a peu de temps. Ce qui caractérise ces personnages, c’est leur décalage par rapport au monde dans lequel ils vivent. Ils se situent tous en marge. Il s’agit peut-être de mon appréhension de la vie. Et l’art est un moyen d’essayer de comprendre ces décalages que nous ressentons dans tant de situations. Néanmoins je pense que Nina et Drained forment une paire. À Deriva inaugure une nouvelle phase – c’est ma première collaboration avec Vera Egito sur le scénario (Nina et Drained ont été co-écrits avec Marçal Aquino). Il y a pourtant un élément commun au trois, une touche de douleur peut-être.
Et enfin, quels sont vos projets pour l’avenir – que pouvez-vous nous en dire ?
Avec O2 Filmes et en co-production avec Universal, nous sommes en train de finaliser le projet Serra Pelada, une épopée sur la plus grande mine d’or jamais découverte au monde et un événement marquant de l’histoire récente du Brésil. Débutant en 1978, le fi lm montre la dégradation sur 10 années de l’amitié entre deux hommes, en parallèle avec la dégradation de la mine elle-même, et ce au milieu de centaines de mineurs, mercenaires et prostituées. La fi èvre de l’or en pleine forêt amazonienne. Il y a un petit air du Far West, une terre sans foi ni loi, un peu comme dans There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson. C’est une histoire d’amour, mais régie par l’ambition avant tout, comme il convient à une épopée. Le film fera le portrait du consumérisme débridé qui existe ici, une soif matérielle insatiable qui sévit toujours aujourd’hui.
Un jour, au volant de ma voiture, j’ai eu cette idée d’une jeune fille trouvant son père au lit avec sa maîtresse. À partir de là, les autres éléments sont venus se greffer : la plage, une séparation, et une histoire peu à peu révélée à une adolescente de 14 ans au moment même où elle découvre sa sexualité – elle réalise petit à petit que les choses peuvent être plus complexes qu’elle les avait imaginées jusqu’alors. J’avais toutes ces idées dans la tête et j’en ai parlé à Vera Egito, qui a collaboré avec moi à l’écriture du scénario. Plus tard, j’ai réalisé que le thème central de mon film était celui du passage à l’âge adulte et de la perte de l’innocence.
Vous avez déclaré qu’À Deriva n’était pas autobiographique, mais que le film reste néanmoins très personnel. Dans quelle mesure ?
Comme il s’agit d’un film sur le passage à l’âge adulte, j’ai commencé à me remémorer ma propre enfance et mon adolescence. J’ai vécu avec mes parents, à proximité de la mer, pendant plus de 20 ans, mais je me souviens d’une plage en particulier, Pau Amarelo, près de Recife. Mes parents ont divorcé quand j’avais 10 ans – j’étais donc plus jeune que Filipa dans le film. C’est après y avoir incorporé des éléments de mon enfance que le film a commencé à prendre forme et à acquérir un sens – cet univers rempli d’amis d’enfance, des amis de mes parents, tous des intellectuels issus de la petite bourgeoisie brésilienne. À Deriva se passe au début des années 80, à une époque où des changements majeurs sont intervenus dans la société brésilienne. Nos grands-parents avaient vécu toute leur vie ensemble, pour le meilleur et pour le pire ; les couples ont commencé à divorcer à la fi n des années 70, affrontant les tabous des années 50 et 60. Filipa est une fille, et l’histoire racontée à l’écran n’est pas celle de la séparation de mes parents. Mais l’univers et l’atmosphère qui y sont décrits sont basés sur une réalité et une géographie (la plage) venues de mon propre passé. C’est une représentation honnête et c’est pour cela que le film respire la sincérité. Ma mère, maintenant âgée de 70 ans, m’a rendu visite sur le tournage et, comme par hasard, que fi lmions-nous ce jour-là ? Précisément la scène où les parents annoncent à leurs enfants qu’ils vont divorcer. Elle a d’abord vu une chaise en rotin suspendue au plafond, et elle s’est exclamée : «Quelle coïncidence ! Tu te rappelles, nous avions exactement la même à la maison ?» Plus tard, elle a dit à Laura Neiva, l’actrice qui joue Filipa : «Tu joues le rôle d’Heitor.» Ma mère n’avait même pas lu le scénario. Ses remarques m’ont beaucoup frappé. Mais À Deriva ne comporte que deux éléments autobiographiques : la plage et la séparation.
Laura Neiva, l’actrice qui interprète Filipa, est très jeune – elle n’avait que 14 ans au moment du tournage. Comment l’avez-vous préparée, ainsi que les autres jeunes acteurs du film ?
Après avoir longtemps cherché une actrice pour le rôle, nous avons trouvé Laura sur le réseau social Orkut.com. Elle a d’abord refusé de faire des essais. Elle pensait qu’il s’agissait d’une blague. Elle est finalement venue dans les bureaux d’O2 Filmes et au moment même où je l’ai vue, ma décision était prise, c’était elle. Le parcours de Laura est parfaitement synchro entre le film et sa vie : elle est arrivée sur le plateau comme une petite fille, elle jouait, tapait dans ses mains, et elle est repartie comme une jeune femme ; elle a donné les vestiges de son enfance au film. Elle était la Lolita parfaite, avec un reste d’innocence enfantine et laissant libre cours à sa sexualité naissante. La seule différence, c’est que les parents de Laura sont séparés depuis plusieurs années, bien avant son adolescence. Comme je recherchais une façon de jouer très naturelle, je n’ai donné le scénario ni à Laura, ni aux autres jeunes acteurs. Seuls Debora Bloch et Vincent Cassel l’ont lu. Avant même que nous ayons complété la distribution, nous avons commencé à leur faire faire des exercices, des improvisations, des répétitions, de façon très organique, en se basant toujours sur une situation dramatique et non sur le texte. Aucun des jeunes acteurs n’a eu à apprendre de réplique. Et quand nous avons commencé à tourner, Laura n’avait même pas l’impression d’être devant une caméra.
Comment avez-vous pensé à Vincent Cassel ? Quelles qualités (physiques, intellectuelles et émotionnelles) cherchiez-vous à faire remonter à la surface pour son interprétation de Mathias ?
C’était le dernier jour du carnaval, j’ai allumé la télévision et je l’ai vu donner une interview depuis un salon privé. J’ai pensé : «Comment ? Cassel parle portugais ? !» Je n’arrivais pas à trouver un acteur brésilien ayant l’âge approprié et le charme nécessaire pour jouer Mathias. J’ai de l’admiration pour beaucoup de jeunes acteurs brésiliens, comme Selton Mello et Wagner Moura, mais il me fallait un homme d’environ 40 ans. J’ai envoyé le scénario d’À DERIVA à Vincent, ainsi que le DVD de DRAINED, qu’il a adoré. Il a trouvé ce dernier «dingue et très étrange.» Je suis ensuite allé à Paris pour une visite éclair, 24 heures, juste pour le rencontrer. Nous avons tout de suite accroché – mais il ne m’a dit oui que plus tard. Vincent est un acteur généreux, très expansif, qui collabore beaucoup, fait des propositions. Lors des scènes de repas en famille, il ne laissait jamais l’ambiance rester trop statique, il jouait avec des objets, animait les choses. Il devient évident que Mathias est lui-même un enfant, qu’il se voit comme un autre des enfants de sa femme – mais à mesure que le film progresse, comme pour Filipa, il lui devient nécessaire de mûrir. D’un autre côté, Cassel a toujours joué des personnages sombres, sordides ou violents – dans Irréversible, La Haine, Les Promesses De L’ombre, etc. Dans À Deriva, il avait l’occasion de jouer le père de trois enfants et de montrer son côté tendre dans un drame humain, ce qu’il n’a jamais été amené à faire
en France ou aux Etats-Unis.
Mathias est un écrivain, et c’est au travers de sa profession que vous parlez de l’influence de la vie dans l’inspiration artistique, comme d’un élément inévitable dans le processus de création. S’agit-il de l’une de vos préoccupations majeures, ou seulement d’un thème secondaire ? Pourquoi avoir fait de Mathias un écrivain ?
C’est un thème secondaire, mais je suis intéressé par ce jeu de miroir : comme je trace des parallèles entre le film et ma vie, Mathias en trace d’autres entre son livre et sa vie. Vincent plaisantait même avec la maquilleuse sur le tournage en lui disant de le faire me ressembler le plus possible (rires). Je viens d’une famille d’intellectuels (écrivains, professeurs d’université) et j’ai beaucoup d’amis écrivains (comme Marçal Aquino). J’ai pensé qu’il serait intéressant que Mathias soit l’un d’eux.
Le personnage interprété par Debora Bloch subit une transformation visible pendant le film – et c’est seulement dans le dernier tiers que son côté plus fragile, plus faible apparaît. Comment avez-vous collaboré avec Debora pour définir la trajectoire de son personnage ?
Debora est très intelligente et scrupuleuse – elle étudie son texte et vient sur le plateau en connaissant toutes les intentions de son personnage. Son défi sur ce film était de trouver comment travailler avec les acteurs non professionnels (les jeunes) et avec Vincent. Au début, nous avons conscience que Mathias a tort de tromper sa femme, mais il n’en demeure pas moins sympathique ; Clarice n’agit pas de façon incorrecte, mais elle a quelque chose de repoussant. Elle est très sarcastique, brusque, désagréable. La prestation de Debora est brillante et brutale. Elle fait remonter à la surface le côté froid du personnage sans pour autant rendre Clarice totalement antipathique. Elle reste humaine, affectueuse avec ses enfants. Elle est douce-amère, comme un personnage de Tchekhov. Nous avons décidé de travailler avec un minimum de prises, pour ne pas laisser de place au mélodrame. Je ne voulais pas faire de la séparation de Clarice et Mathias une sorte de travail thérapeutique, tout devait être traduit en images et en émotions, et Debora a été formidable tout du long. À la fin, comme Filipa et Mathias, Clarice a changé : elle arrête de boire, et prend une décision très difficile, celle de laisser ses enfants à Mathias, comme le personnage de Julianne Moore dans The Hours. C’est une décision fondamentale à la fin, celle qui est apparue comme LA méchante et aussi celle qui décide d’agir et choisit la vie.
En termes de votre évolution en tant que réalisateur : après Nina et Drained, deux «petits» films, tournés en intérieurs, dans une atmosphère oppressante, vous avez ici travaillé avec une coproduction internationale, au grand air, filmant la mer, le paysage. Comment s’est effectuée cette transition ?
Les budgets étaient très éloignés. Mais, en réalité, faire un film n’est jamais une chose facile, quelle que soit la somme d’argent à votre disposition. C’est pour À Deriva que nous avions le plus d’argent, il a été le plus dur à tourner des trois, pour de multiples raisons : la plage, les enfants, la distribution internationale, le temps limité. Nous avons tourné le film en avril et mai 2008, quand il ne pleut pratiquement jamais à Buzios, mais nous avons eu le pire des temps possibles. Cela ne se voit pas dans le film, mais c’était une bataille constante contre la nature. Pour un budget de 3 millions de dollars, j’estime que nous avons obtenu de très bons résultats, à la hauteur des standards de qualité internationale. Il est intéressant de constater que le film pour lequel j’ai eu le budget le plus important est aussi mon film le plus personnel.
Quant à l’aspect visuel du film, le traitement de l’image a une tonalité très nostalgique comme sur de vieilles photos, comme si Filipa, adulte, se souvenait de ses années de jeunesse. Quelles ont été vos discussions avec Ricardo Della Rosa (directeur de la photographie) ?
C’était précisément l’idée : évoquer la mémoire, la nostalgie. Je voulais les plages de mon enfance – si vous allez à Recife aujourd’hui, c’est tout bonnement horrible ! (rires) Dans mon souvenir, ça reste un endroit magique. J’ai donc cherché une plage qui rappellerait ces émotions. Le reste a été construit à partir de là : une caméra qui frise le voyeurisme, qui révèle le point de vue de Filipa au début, puis une vision plus fragmentée après, et quand les événements sont clarifiés, des plans plus longs et continus. La caméra devait exprimer la notion suggérée par le titre : une jeune fille «à la dérive», un père «à la dérive», une mère «à la dérive». Pour certaines scènes, j’ai utilisé des caméras sous-marines, filmant les pieds, la peau, les bouches, l’eau, le sel...les éléments sensoriels qui pouvaient m’aider à construire quelque chose de plus éthéré, lié à cette notion de nostalgie.
Il est difficile de ne pas remarquer les élégants costumes d’Alexandre Herchcovitch, rétros et modernes à la fois – tels que les maillots de bain des jeunes gens, les costumes de plage et ceux portés lors des soirées de Mathias et Clarice. Comment son nom est-il arrivé sur le projet ? Et quelles instructions lui avez-vous données ?
Ayant déjà travaillé avec lui, Andrea Barata Ribeiro de O2 Filmes a suggéré son nom. À ma grande surprise, il a accepté. Je le considère comme un génie de la mode. Je craignais qu’il propose des choses extravagantes, mais le résultat final est très discret. Malgré sa créativité personnelle, il a su m’écouter. J’ai demandé à quelques occasions des tons plus effacés, moins de couleur par exemple. Il était toujours prêt à faire des ajustements. Les costumes sont tous charmants, sexy, pleins de couleurs, tout en restant subtils et maîtrisés. Il est venu avec des idées différentes pour chacun des personnages : le père, la mère, les enfants et le groupe qu’ils fréquentent. Son approche était très intéressante : chaque personnage avait une valise et non une garde-robe complète. Quand vous allez à la plage, qu’est-ce que vous amenez ? Une valise et les habits qu’elle peut contenir. Moins de tenues, mais une plus grande variété de modèles et de couleurs dans un champ plus restreint. Il est amusant de penser que la garde-robe est le seul élément à partir duquel il est possible d’établir l’époque à laquelle le film a lieu, le début des années 80. Je n’ai pas voulu que mes personnages utilisent des expressions à la mode à l’époque. Ça aurait paru forcé, comme sortant tout droit d’un
almanach. Je voulais qu’À Deriva soit plaisant, comme un bon film de plage.
À Deriva est un film ayant trait à l’initiation, comme certains films cultes, tels que La Luna de Bertolucci ; Le Souffle Au Cœur de Louis Malle ; ou même L’huître Et Le Vent du brésilien Walter Lima Jr. Quels sont les films qui vous ont le plus influencé ?
En vérité, je n’ai pensé à aucun de ces films. J’avais des références très diverses : des films italiens contemporains (Respiro d’Emanuele Crialese), quelques films de la Nouvelle Vague (Pauline à La Plage d’Eric Rohmer ; Les 400 Coups de François Truffaut), un classique américain (Un été 42 de Robert Mulligan) et un autre film américain contemporain (Les Berkman Se Séparent de Noah Baumbach). Ainsi que ceux de la réalisatrice argentine Lucrecia Martel – à la différence que ses films sont plus sordides et le mien plus solaire. La scène finale ne fait pas d’allusion directe à l’inceste ou au désir entre le père et la fille comme dans Le Souffle Au Cœur, mais l’ambiguïté demeure.
Vos longs-métrages, jusqu’à aujourd’hui, ont de fortes ressemblances : ils mettent tous trois en scène des personnages aux prises avec le monde qui les entoure et qui commencent, de façon involontaire, à recréer leur propre réalité. Les rêves de Nina sont représentés par les dessins de Mutarelli ; Lourenço recrée son père à l’aide de la jambe et de l’œil de verre qu’il achète ; et Filipa voit sa vie de famille se désintégrer alors même qu’elle découvre l’amour. Parmi ces trois transformations, celle de Filipa est la plus subtile et la plus délicate.
Oui, j’ai réalisé ça il y a peu de temps. Ce qui caractérise ces personnages, c’est leur décalage par rapport au monde dans lequel ils vivent. Ils se situent tous en marge. Il s’agit peut-être de mon appréhension de la vie. Et l’art est un moyen d’essayer de comprendre ces décalages que nous ressentons dans tant de situations. Néanmoins je pense que Nina et Drained forment une paire. À Deriva inaugure une nouvelle phase – c’est ma première collaboration avec Vera Egito sur le scénario (Nina et Drained ont été co-écrits avec Marçal Aquino). Il y a pourtant un élément commun au trois, une touche de douleur peut-être.
Et enfin, quels sont vos projets pour l’avenir – que pouvez-vous nous en dire ?
Avec O2 Filmes et en co-production avec Universal, nous sommes en train de finaliser le projet Serra Pelada, une épopée sur la plus grande mine d’or jamais découverte au monde et un événement marquant de l’histoire récente du Brésil. Débutant en 1978, le fi lm montre la dégradation sur 10 années de l’amitié entre deux hommes, en parallèle avec la dégradation de la mine elle-même, et ce au milieu de centaines de mineurs, mercenaires et prostituées. La fi èvre de l’or en pleine forêt amazonienne. Il y a un petit air du Far West, une terre sans foi ni loi, un peu comme dans There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson. C’est une histoire d’amour, mais régie par l’ambition avant tout, comme il convient à une épopée. Le film fera le portrait du consumérisme débridé qui existe ici, une soif matérielle insatiable qui sévit toujours aujourd’hui.
Entretien avec Vincent Cassel
Vous n’aviez jamais travaillé au Brésil auparavant. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans le projet À Deriva ?
Le réalisateur, Heitor Dhalia, en premier lieu. J’ai vu son film précédent Drained que j’ai vraiment beaucoup aimé. C’est un film très intéressant. J’avais toujours pensé que si je trouvais de bonnes raisons d’aller au Brésil, j’aimerais vraiment y retourner. J’ai eu la chance d’être contacté pour le rôle pour plusieurs raisons : parce qu’il s’agit d’un film entièrement brésilien, parce qu’il me donnait l’opportunité de travailler avec O2 Filmes et de prendre part à la nouvelle vague du cinéma brésilien.
Le réalisateur, Heitor Dhalia, en premier lieu. J’ai vu son film précédent Drained que j’ai vraiment beaucoup aimé. C’est un film très intéressant. J’avais toujours pensé que si je trouvais de bonnes raisons d’aller au Brésil, j’aimerais vraiment y retourner. J’ai eu la chance d’être contacté pour le rôle pour plusieurs raisons : parce qu’il s’agit d’un film entièrement brésilien, parce qu’il me donnait l’opportunité de travailler avec O2 Filmes et de prendre part à la nouvelle vague du cinéma brésilien.
> Suite
Entretien avec Debora Bloch
Comment êtes-vous arrivée sur le projet À Deriva ? Et quelles ont été vos premières conversations avec Heitor Dhalia et les producteurs au sujet de Clarice, votre personnage ?
Chico Accioly, le directeur de casting, m’a d’abord contactée et m’a envoyé le scénario. Je n’ai rencontré Heitor que plus tard. Je l’ai vu pour la première fois à l’avant-première de Drained à Rio. J’étais très motivée par le scénario d’À Deriva et je l’ai bombardé d’idées sur Clarice, sur le couple et la famille dans le film. Je crois qu’il a apprécié...Il m’a dit comment il voyait les choses et comment il voulait tourner le film. Ça n’a été qu’une courte conversation, mais nous en avons eu de plus longues par la suite qui m’ont aidée à comprendre le ton du film et le style de jeu qu’il recherchait.
Chico Accioly, le directeur de casting, m’a d’abord contactée et m’a envoyé le scénario. Je n’ai rencontré Heitor que plus tard. Je l’ai vu pour la première fois à l’avant-première de Drained à Rio. J’étais très motivée par le scénario d’À Deriva et je l’ai bombardé d’idées sur Clarice, sur le couple et la famille dans le film. Je crois qu’il a apprécié...Il m’a dit comment il voyait les choses et comment il voulait tourner le film. Ça n’a été qu’une courte conversation, mais nous en avons eu de plus longues par la suite qui m’ont aidée à comprendre le ton du film et le style de jeu qu’il recherchait.
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Entretien avec Laura Neivan
Comment as-tu été contactée pour jouer dans ce film ? Grâce à internet ?
En effet, la directrice de casting Anna Luiza Paes De Almeida, m’a laissé un message sur Orkut.com, mais je n’y ai pas prêté grande attention. Le lendemain, j’ai reçu un deuxième message qui me disait que l’audition était sérieuse et qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Je l’ai remerciée en lui disant que je n’étais pas intéressée. Deux mois plus tard, elle m’a contactée à nouveau via MSN. Elle avait eu mon adresse par un ami. Ma mère a pris peur. Elle pensait qu’il s’agissait d’une escroquerie. Mais j’ai insisté et je lui ai demandé de communiquer mon numéro de téléphone aux producteurs pour qu’ils parlent à ma mère. Après ça, tout s’est passé sans problème.
En effet, la directrice de casting Anna Luiza Paes De Almeida, m’a laissé un message sur Orkut.com, mais je n’y ai pas prêté grande attention. Le lendemain, j’ai reçu un deuxième message qui me disait que l’audition était sérieuse et qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Je l’ai remerciée en lui disant que je n’étais pas intéressée. Deux mois plus tard, elle m’a contactée à nouveau via MSN. Elle avait eu mon adresse par un ami. Ma mère a pris peur. Elle pensait qu’il s’agissait d’une escroquerie. Mais j’ai insisté et je lui ai demandé de communiquer mon numéro de téléphone aux producteurs pour qu’ils parlent à ma mère. Après ça, tout s’est passé sans problème.
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Entretien avec Camilla Belle
Comment êtes-vous arrivée sur le projet À DERIVA ? Heitor Dhalia vous a-t-il contactée personnellement ? Quelles ont été vos premières impressions en lisant l’histoire ?
Oui, Heitor m’a contactée directement. J’ai été très touchée par l’histoire et la dynamique des personnages en lisant le scénario.
Oui, Heitor m’a contactée directement. J’ai été très touchée par l’histoire et la dynamique des personnages en lisant le scénario.
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