« Les Turcs pensent avec leurs yeux ». Cet adage souvent repris se vérifie avec le mot « oeil », qui figure plus que tout autre dans les expressions et tournures de la langue turque. À travers les siècles, la vie des Turcs a été façonnée et enrichie par l’iconographie cinétique. Dans une culture où l’alphabet n’apparaît que tardivement, l’imaginaire collectif est donc dominé par les représentations, qu’elles soient parades, peintures ou pièces de théâtre. Ainsi, du XVIe au début du XXe siècle, la distraction publique favorite est le Karagöz, théâtre d’ombres constitué d’un écran blanc peuplé de personnages en deux dimensions et animés par des événements de la vie réelle et imaginaire. Nul doute alors que le cinéma tienne une place si particulière dans la société turque.
Les premiers pas du cinéma en Turquie sont un peu hésitants. Il faut attendre 1911 pour voir le premier film ottoman, un documentaire sur « La visite du sultan Mehmet V Resat à Monastir » par les frères Manaki, et 1914 pour l’ouverture de la première salle de cinéma à Istanbul.
1923-1949 : la période des « gens de théâtre »
C’est l’année 1923 qui marque véritablement l’essor de l’industrie cinématographique. Mustapha Kemal Atatürk accède cette année-là au pouvoir et proclame la République Laïque de Turquie. Débute alors une ère d’occidentalisation et de réformes radicales. Kemal comprend d’ailleurs très rapidement cet intérêt pour le cinéma et déclare « le jour viendra où l’on reconnaîtra que l’invention du cinéma aura changé la face du monde plus que l’invention de l’électricité. Le cinéma permettra à des gens vivant dans les contrées les plus reculées de la planète de se connaître et de s’aimer. Il supprimera les différences d’opinion et de conception et permettra de transformer les idéaux de l’humanité en réalité.
Ce sont principalement des gens venus du théâtre qui assureront la production, donnant lieu à une réalisation conventionnelle mais où apparaissent des films de bonne facture. Mhusin Ertugrul, metteur en scène venu du théâtre va ainsi régner pendant deux décennies avec de nombreuses réalisations d’adaptation de romans, pièces ou encore remakes. On lui doit notamment la première coproduction de l’histoire du cinéma turc (avec l’Egypte) et le premier film en couleurs
La Tisserande en 1953.
1951 – 1980 : la période des « cinéastes » et YeSilçam
À la recherche d’un nouveau langage cinématographique, une nouvelle génération de cinéastes va émerger, avec comme chef de fil Lüfti Ömer Akad. Se voulant plus près de la réalité sociale, il va réaliser deux films marquants
Frappez La Putain en 1949 et
Au Nom De La Loi en 1952. Il ouvrira ainsi la voie à Atif Yilmaz et Metin Erksan, récompensé par l’Ours d’Or à Berlin en 1964 pour
Un été Sans Eau.
La production cinématographique ne cesse d’augmenter et dépasse la barre symbolique des cent films en 1960 alors que seulement une cinquantaine sont répertoriés de 1914 à 1945.
Parallèlement, le cinéma de Yesilçam prospère. Tirant leurs noms de la rue où sont regroupées la plupart des maisons de production, les studios de Yesilçam deviendront le symbole du cinéma commercial turc. En effet, on assiste à une augmentation de la production de mélodrames bon marché au générique desquels figurent des chanteurs populaires. Cette effervescence est renforcée par un exode rural massif. Le public se presse pour voir les films centrés sur Kemal Sunal, le « Jerry Lewis turc » ou les westerns de l’incroyable Cüneyt Atkin.
En 1961, la Turquie se dote d’une nouvelle constitution. Ce mouvement, auquel adhèrent les auteurs, prône un retour aux vraies valeurs culturelles, par rapport à une occidentalisation à outrance. Cette volonté de s’impliquer dans la réalité du pays, notamment celle des zones rurales, se retrouve dans le cinéma de Yilmaz Güney. En effet, grande figure atypique, Yilmaz Güney a une trajectoire artistique inséparable de l’évolution sociopolitique de son pays. Acteur, scénariste, metteur en scène, producteur et citoyen, il réalise L’espoir en 1970, annonçant les turbulences futures. La production continue d’augmenter et en 1972, c’est plus de trois cents films turcs qui sortent des studios.
Mais, avec l’arrivée de plus en plus importante sur les écrans des films des majors américains, et lassé d’histoires répétitives, mais aussi attiré par la télévision, le public turc se détourne peu à peu de son cinéma.
1980 – 1990 : coup d’état et censure
Si, en 1980 le pays vit sous un régime de plus en plus libéral économiquement, il en va autrement politiquement. Un nouveau coup d’état a lieu cette même année, le troisième en vingt ans. S’ensuivent ainsi une forte répression, une interdiction et une dissolution des partis politiques. La production se réduit alors très rapidement : 68 films seulement en 1980. À cause des problèmes de financement, il est difficile de faire du cinéma d’auteur et d’en vivre. La concurrence des chaînes de télévision privées (douze chaînes sur le réseau hertzien), la domination des films américains sur le marché ainsi que la crise économique sont les principaux facteurs de cette évolution.
À cette époque, Yilmaz Güney emprisonné, fait passer le scénario de
Yol à Serif Gören. Ce dernier tournera le film et donnera les rushes à Güney, alors en exil, qui se chargera du montage. Le film obtiendra la Palme d’Or ex-aequo avec
Missing de Costa Gavras à Cannes en 1982. Cette reconnaissance du cinéma turc permettra sa renaissance. En 1984, la production turque redémarre avec 124 films. Le cinéma turc se caractérise alors par une richesse et une variété de genres : comédies, mélodrames, films d’action et d’aventures.
1990 - à nos jours : la renaissance
Côté commercial, les grosses productions s’autorisent des problématiques brûlantes comme la question des frontières, les atteintes aux droits de l’homme, la vendetta. Premier au box-office de 1993,
Le Bandit de Yavuz Turgul évoque le retour au pays d’un bandit d’honneur retrouvant son village sous les eaux.
En 2000,
Byzance La Décadente, très inspirée de l’humour des Monty Python, se base sur les rapports des Turcs à l’héritage byzantin.
En 2001,
Visiontélé de Yilmaz Erdogan et Ö Faruk Sorak, plus gros budget de l’histoire du cinéma turc avec deux millions de dollars, pulvérise tous les records commerciaux en relatant les transformations liées à la modernité dans un village anatolien : un poste de télévision arrive dans un village au début des années 70 et c’est la panique. Comédie basée sur la superstition, le film évoque le problème de Chypre et montre bien l’état de la société civile sur le problème de l’ouverture de la Turquie vers l’extérieur.
Le cinéma d’auteur n’est pas en reste. S’il doit souvent s’auto-produire pour rester indépendant, il rencontre aussi parfois le succès : en 2000 Commissaire Shakespeare, pièce déjantée montée dans un commissariat, présente une juste critique de la réalité sociale à travers la prostitution, les passages à tabac, la représentation de la fracture sociale.
Une nouvelle génération de réalisateurs nés autour de 1960 émerge. Son représentant le plus connu est Nuri Bilge Ceylan, récompensé pour
Uzak par le Grand Prix du Jury et par le Prix d’Interprétation Masculine du Festival de Cannes 2003. Il a également concouru en 2006 pour la Palme d’or avec
Les Climats.
Aidés par le fond Eurimages, ces réalisateurs peuvent prétendre à des coproductions ou même à des productions à l’étranger, comme c’est le cas pour Fatih Akin et l’Allemagne avec
Head-on en 2004 et pour Ferzan Özpetek avec
Tableau De Famille en 2001.
Aujourd’hui, la sortie en Turquie de
Yol après plus de quinze années d’interdiction et l’avènement d’une nouvelle génération de réalisateurs marquent une véritable maturité du cinéma turc.