Soyons fou, oublions l’abominable film académique réalisé par Mike Newell d’après l’œuvre de Gabriel García Marquez, De l’amour au temps du choléra, et imaginons un instant qu’un jeune cinéaste mexicain veuille réparer cet affront et tenter une authentique transposition du réalisme poétique du grand Marquez, de sa folie, de sa générosité et de sa cruauté. Prolongeons un peu ce fantasme salutaire :
Desierto adentro en est sa possible incarnation, et il répare l’outrage infligé par le britannique Newell à l’écrivain colombien nobélisé.
Certes
Desierto adentro n’est en aucun cas adapté d’un ouvrage de Marquez, mais comment ne pas penser, en permanence, à l’auteur de Cent ans de solitude devant le récit plein de bruit et de fureur de ce père de famille frappé par une malédiction, et qui entraîne toute sa famille dans une croisade impossible, destructrice, pour tenter de se racheter aux yeux d’un Dieu bien cruel. Le réalisateur derrière ce récit proche de la parabole biblique n’est autre que Rodrigo Plá, auteur très en vue depuis le succès critique et commercial de son premier long‐métrage, la Zona.
Premier qui est peut‐être le second, puisque
Desierto adentro fut, de ce fait, tourné avant la Zona. Plá révèle, dans ce qui est sa vraie première œuvre, un autre visage, celui d’un cinéaste muni d’un solide souffle visuel et narratif. Car
Desierto adentro est habité par une tension romanesque qui s’imprime dès les premières images, pour ne plus lâcher le spectateur. Le metteur en scène donne ainsi à son film une ampleur et un rythme parfois proche du film d’aventures, afin de conter une histoire pourtant bien sombre, où la religion apparaît comme une force potentiellement destructrice.
Là aussi, Plá retrouve des thèmes romanesques et universels, puisque la tragédie advient à travers la figure d’un patriarche hanté et destructeur, véritable ogre pour sa progéniture. Un sujet qui a obsédé bien des artistes et qui trouve ici une nouvelle incarnation pertinente. Enfin le cinéaste confère à sa réalisation une ambiance proche du réalisme poétique cher à Marquez, où cohabitent à la fois le quotidien rugueux d’une famille abandonnée à elle‐même dans le Mexique des années 1930, les visions mystiques d’un enfant qui peine à affronter le monde extérieur, et la peinture d’un pays déchiré par un conflit civil sanglant entre la religion et l’Etat.
Au milieu de tous ces éléments se dresse l’indispensable folie du père, qui trouve ses sources dans une culpabilité exacerbée, sur le point d’éclabousser tous ses proches. L’ambition ici manifestée par Plá confirme son statut d’auteur majeur du nouveau cinéma mexicain, et donne une possible transition, sur le grand écran, d’un souffle narratif présent dans la littérature mais qui manquait un peu, ces derniers temps, au septième art.
Pierre‐Simon Gutman