Notes de Prod. : Desierto adentro

Desierto adentro : Interview de Rodriguo Plá

Pourriez‐vous nous parler de votre Projet Desierto adentro, en quelques mots ?
« Desierto Adentro » est un film qui nous parle de la foi d’un homme, Elías, convaincu d’avoir commis un lourd péché et que Dieu le punira en faisant du mal à ses enfants. À partir de là, et de son besoin désespéré de rédemption, sa religiosité deviendra fanatisme, folie. Cependant, ce sera aux enfants de vivre les conséquences des erreurs et des décisions du père et c’est pour cela que nous avons choisi le benjamin, Aureliano, pour qu’il nous raconte cette histoire d’après son point de vue.

Comment vous est venue l’idée du film ?
La première idée, à partir de laquelle l’anecdote va se construire, provient de la lecture de la vie du philosophe danois Sören Kierkegaard, et que nous avons complétée en lisant ses « carnets » et Crainte et Tremblement. Vous avons puisé en lui la sensation qu’il avait de vivre condamné à mourir à un jeune âge, idée transmise par le père, qui était convaincu d’avoir péché et que le châtiment divin s’abattrait sur ses enfants. Au cours du processus d’écriture du scénario, nous avons transféré ce conflit au Mexique, dans un milieu rural, et nous avons changé la religion protestante par la catholique, pour y trouver un contexte propice de l’histoire du Mexique tel que le fut l’épisode appelé « La Cristiada », une époque d’énorme exacerbation religieuse. Cette période nous était en plus utile pour justifier divers éléments que nous voulions inclure dans le scénario comme, par exemple, la construction d’une église qui servait d’élément de rédemption. Les églises avaient été fermées par le gouvernement d’alors, et donc l’idée du personnage Elías de s’isoler dans le désert pour construire un lieu de prière tenait très bien la route.

Est‐ce que le personnage d’un homme obsédé par l’idée du péché symbolise quelque chose de précis pour vous ?
Je suppose que chaque spectateur se chargera d’émettre sa propre lecture sur les actions d’Elías. D’une certaine façon, nous avons la sensation qu’à partir de cette obsession, de cette folie religieuse en particulier, l’on peut élaborer une métaphore sur d’autres fanatismes, religieux ou d’un autre genre. Dans les torts subis par cette famille sous le regard imposant d’Elías, il est possible de constater le reflet d’autres situations dans lesquelles les totalitarismes produisent d’énormes dégâts. Et la culpabilité : il nous était très cher de montrer le caractère ravageur de la culpabilité poussée à bout, cette recherche du pardon divin qui ne fait que laisser à nu l’incapacité d’Elías de pardonner et de se pardonner.

Pouvez‐vous nous parler des acteurs ? Comment cherchez‐vous et choisissez‐vous vos acteurs ? Qu’attendez‐vous d’eux ?
La sélection des acteurs a été complexe, vu qu’il s’agit de l’histoire d’une famille, d’enfants qui grandissent, etc. Il était important non seulement de trouver de bons acteurs, mais aussi qu’ils se ressemblent physiquement en tant que famille. D’autre part, l’histoire a lieu à la campagne et il fallait donc aussi que la physionomie des acteurs soit vraisemblable. Ainsi, à partir du choix de Mario Zaragoza pour le rôle d’Elías, tout le reste en a découlé. Alejandro Reza et Elisa Miller m’ont beaucoup aidé pour le casting. Pour ce qui est des acteurs, en général je recherche un ton commun de tous les personnages et pas mal de contenu. Cela n’a pas été facile parce que les situations qui se vivent dans cette histoire ne sont pas précisément très communes, mais je crois que le résultat est bon, du moins de mon point de vue.

Avez‐vous eu besoin d’un endroit spécial pour tourner ?
Il y a deux lieux de tournage fondamentaux dans le film. Ejido Palula, situé à la frontière entre les États de Zacatecas et de San Luis Potosí, où nous avons tourné la plupart du film. Nous avions besoin d’un endroit isolé dans le désert pour construire une église, mais qui, en plus, nous donne l’impression que ces personnes voulaient se cacher, qu’elles fuyaient. En ce sens, la forêt de cactus appelés yucas que nous avons trouvée est sensationnelle.

D’autre part, nous avions besoin d’un village où a lieu le début de l’histoire, en 1926, donc une reconstruction d’époque pour laquelle nous n’avions pas l’argent.
Nous avons donc trouvé la solution dans cette hacienda, dont la particularité est d’avoir une église avec une tour qui surgit des arbres, ce qui, au loin, donne l’impression d’être un village. Mais, en fait, ce n’est pas comme ça, car il n’y a que quelques constructions. Ces rares bâtiments furent suffisants pour générer les espaces d’affrontement avec les militaires, la séquence des hommes pendus, etc. Cet endroit s’appelle Pozo del Carmen, situé dans l’État de San Luis Potosí.

Combien a duré le tournage de Desierto adentro ? Des difficultés particulières pendant le tournage ? Où et quand avez‐vous tourné, exactement ?
Le tournage de l’action a duré sept semaines. Il y a eu beaucoup de difficultés : depuis une forte carence, résultat d’un budget restreint, jusqu’au climat extrême du désert. La construction en adobe du ranch et de l’église en deux étapes différentes, imposée par l’histoire, fut particulièrement compliquée. Et cela sans compter le tournage de l’animation et la postproduction, en prise à tous les obstacles imaginables.

Vous l’avez tourné avant La zona, non ?
Pas exactement. En fait, il s’est passé quelque chose d’assez insolite : les deux projets se sont superposés. La partie de tournage de l’action de « Desierto adentro » s’est filmée avant « La zona », mais toutes les scènes d’animation, dont l’élaboration fut très compliquée, image par image, connurent un processus beaucoup plus lent. Une fois terminé le tournage dans le désert, et pendant que je faisais la pré‐production et que je filmais « La zona », les dessinateurs Rita Basulto et Juan José Medina ont travaillé pendant un an de plus sur les exvotos. Ainsi donc, les deux films sont arrivés en même temps à leur postproduction. Le fait que « La zona » soit en premier lieu à la ligne d’arrivée est dû grâce à un projet dont le budget était supérieur et à ce que la complexité technique des effets spéciaux de « Desierto adentro » nous menèrent à un long processus d’essais, dans lequel il y eut beaucoup d’erreurs, jusqu’à ce que nous trouvions certaines solutions. Cela fut un apprentissage.

Voyez‐vous un rapport entre La zona et Desierto adentro ?
En principe, je dirais que ce sont des films très différents entre eux et que, dans cette distance qui les sépare aussi bien formellement que dans la thématique, il existe un intention précise, de ma part et de la part de ma coscénariste, Laura Santullo.
Nous aimons changer de place, chercher des idées différentes. De toute façon, qu’on le veuille ou non, je suppose que les coïncidences coulent de source. En regardant le passé, les deux films terminés et en cherchant des analogies, j’aborderais l’idée d’isolement, de recherche d’un monde bien à part du monde avec ses lois différentes à celles qui dirigent les autres et comment cet isolement contient un effet destructeur pour ceux qui conforment cette petite communauté : la famille dans le cas de « Desierto adentro », et le groupe de voisins dans « La zona ».

En France, nous pensons que les auteurs et les metteurs en scène doivent avoir un contrôle total sur leurs films. Est‐ce possible, en ce sens, dans le cinéma au Mexique d’aujourd’hui ?
Quelle est la situation du jeune cinéma ? L’on dirait qu’une nouvelle génération surgit.
Si par contrôle total sur le film tu te réfères à la liberté créative du projet, dans « Desierto adentro » j’ai eu la chance d’avoir une grande marge de manœuvre dans la prise de décisions, quoiqu’il y ait, comme toujours, certaines limites. Ces limites, dans ce cas‐ci, étaient imposées par les coûts, étant donné que pour une grande construction et des effets spéciaux complexes, nous n’avions pas un budget important. Cela s’est traduit par un temps de tournage moindre de celui que nous aurions voulu et d’une équipe technique limitée, etc. Je suppose que nous aimerions tous avoir le plus de contrôle possible sur la mise en scène du film, mais ce souhait a ses limites et cela arrive aussi au Mexique.
En ce qui concerne l’état actuel du cinéma mexicain, ma sensation porte sur le fait qu’il se passe de bonnes choses. Du point de vue de la production, il existe de nouvelles possibilités d’investissement intéressantes et, du point de vue créatif, je crois que nous produisons un cinéma de qualité et, surtout, sur la base d’une grande diversité thématique et formelle : je crois que c’est l’aspect important de ce qui se passe.

Desierto adentro, le fond de l’abyme

Soyons fou, oublions l’abominable film académique réalisé par Mike Newell d’après l’œuvre de Gabriel García Marquez, De l’amour au temps du choléra, et imaginons un instant qu’un jeune cinéaste mexicain veuille réparer cet affront et tenter une authentique transposition du réalisme poétique du grand Marquez, de sa folie, de sa générosité et de sa cruauté. Prolongeons un peu ce fantasme salutaire : Desierto adentro en est sa possible incarnation, et il répare l’outrage infligé par le britannique Newell à l’écrivain colombien nobélisé.