Notes de Prod. : Dorothy

    en DVD le 07 Février 2009

Rencontre avec Agnès Merlet scénariste et réalisatrice

Onze ans se sont écoulés depuis votre précédent film, ARTEMISIA. Quel a été votre parcours durant tout ce temps ?
Après ARTEMISIA, un film d’époque avec les contraintes inhérentes au genre, je voulais revenir à un projet plus léger d’un point de vue logistique et plus libre au niveau de la mise en scène. J’ai longtemps travaillé sur un sujet qui s’appelait L’IMBÉCILE, et qui prolongeait certains des thèmes abordés par LE FILS DU REQUIN, notamment la violence chez les adolescents. Le projet n’a pas abouti, peut-être faisait-il peur, en particulier aux chaînes de télé. J’ai pris conscience que la seule possibilité de garder l’univers noir que je décrivais était de l’aborder sous un autre angle, le film de genre. C’est alors que j’ai rencontré les producteurs de Fidélité, et j’ai pu développer DOROTHY tout en restant fidèle à certains thèmes qui me tiennent à coeur.

Pourquoi avoir tourné en anglais ?
Le sujet correspondait à la langue anglaise. Je me suis nourrie à la culture anglo-saxonne. Il y a une façon dans le cinéma anglo-saxon d’aborder avec intelligence le cinéma de genre. Et puis, la langue anglaise permet de trouver d’autres sources de financement, qui n’obligent pas, par exemple, à chercher des acteurs «bankables» sur le marché français et à l’agenda très rempli. Parmi les références qui ont enrichi Dorothy, il y a des films des années 50 ou 60 comme CARNIVAL OF SOULS, LE VILLAGE DES DAMNÉS, ou encore THE WICKER MAN, qui comporte aussi une scène de fête païenne...

Comment définiriez-vous Dorothy ?
Dorothy est un thriller psychologique avec un développement surnaturel. C’est un film qui joue sur les codes du genre mais qui ne se contente pas seulement de chercher à faire peur. Au-delà des phénomènes dont il parle, le film aborde plusieurs thèmes comme la compassion est-ce un sentiment généreux et gratuit, ou est-il provoqué par le besoin de se guérir d’un sentiment de culpabilité ? Jusqu’où peuvent aller les dérives d’une communauté religieuse intégriste ? Qu’est-ce qu’une personne folle peut provoquer sur ceux qui l’entourent ?

Comment est née l’idée du film ?
J’avais envie de faire un film dont les éléments fantastiques se fondent sur des faits réels. J’ai découvert le syndrome de la personnalité multiple à travers le cas Doris Fisher, une jeune fille qui vivait dans la région de Philadelphie au tout début du XXe siècle. Son histoire, fascinante, m’a convaincue que l’occulte et la psychiatrie ont parfois des liens insoupçonnés.

Le Dr Walter F. Prince a découvert que Doris Fisher, qui était toute jeune à l’époque, ne possédait pas moins de cinq personnalités distinctes, d’âge et de caractères différents. Elle était tour à tour une gamine sage et dévote, une jeune femme angélique, une «diablesse», une enfant écervelée ou un garçon manqué. Elle changeait de voix, de comportement, d’allure, chaque fois avec une cohérence absolue. Par différentes techniques qui consistèrent à identifier la vraie Doris et à l’amener à retrouver sa mémoire, il a réussi à en «effacer» quatre. Mais la dernière, nommée Margaret, ne voulut jamais s’éloigner de Doris, prétendant être un ange gardien envoyé par la mère morte de la jeune fille pour veiller sur elle. Il semble qu’à travers Margaret, Doris ait également été pour rendre compte de ses expériences. Il avait tellement confiance en Margaret qu’il la chargea de protéger Doris quand il l’envoya, seule, à New-York rencontrer une médium reconnue pour participer à des séances de spiritisme. Le docteur s’attacha tellement à sa jeune patiente que sa femme et lui l’adoptèrent. Dans mon film, la psychiatre, Jane Morton, est inspirée du Dr Prince et Dorothy de Doris Fisher.

C’est une affection qui est encore répertoriée aujourd’hui ?



En France, même si les choses tendent à évoluer un peu, le diagnostic de personnalités multiples n’existe pas. La psychiatrie française ne reconnaît pas ce syndrome qui fait partie intégrante de la culture anglo-saxonne. Celui-ci a été identifié aux États-Unis, et s’y est largement répandu depuis le début des années 80. Ce qui a donné lieu à un nouveau diagnostic, le MPD (Multiple Personality Disorder), considéré comme une psychose et non une névrose. Si différentes personnes habitent votre cerveau et dirigent votre corps l’une après l’autre, leur perception du monde n’est pas altérée, contrairement à la schizophrénie. Ainsi les patients atteints du syndrome de MPD ne sont pas enfermés dans des asiles. En France, cela reste une névrose englobée sous le nom d’hystérie.

Qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement dans cette affection mentale ?
Tout ce qui touche au fonctionnement du cerveau me passionne. Et les cas extrêmes, comme les fonctionnements déviants, sont encore plus impressionnants. L’idée même d’avoir plusieurs personnes à l’intérieur de votre tête est incroyable ! Ces personnalités peuvent être des héros de roman, des personnes que vous avez connues et qui sont mortes, ou même des personnalités reconnues ! De plus, cette organisation des personnalités entre elles est très singulière : il y a souvent un chef auquel les autres obéissent et qui décide où et quand le corps change de propriétaire. Vous pouvez alors parfaitement vous trouver accusé de choses que vous n’avez pas forcément faites.

Généralement, chaque personnalité représente un trait de caractère : la colère, la douleur, la violence ou la sensualité. Ce dysfonctionnement naît souvent d’un choc émotionnel exceptionnellement fort que votre esprit se refuse à affronter. D’autres personnalités apparaissent alors pour le vivre à votre place. Ce thème des personnalités multiples me fascine aussi car il est universel et nous pouvons tous l’expérimenter graduellement. La démultiplication de personnalités me semble liée au fait même d’être un humain. Notre «moi» connaît lui aussi des facettes diverses suivant les différents moments de notre vie, sans atteindre l’extrême affirmation de ces cas cliniques.

Sur cette base scientifique, vous ajoutez un développement surnaturel...
Dans le cas des personnalités multiples, les frontières sont minces entre le scientifique et l’occulte. Lorsqu’avec Juliette Sales, ma coscénariste, nous nous sommes documentées, nous avons découvert que sérieusement, on retrouvait un mélange d’inexplicable et d’irrationnel sur lequel la science bute.
Dans un registre plus large, je crois beaucoup à la présence des personnes décédées dans la vie de ceux qui leur ont survécu. Parfois, nos proches disparus nous habitent davantage que de leur vivant. On peut évoquer ce thème à travers un film d’horreur ou de façon plus «noble», comme par exemple l’a fait Henry James. J’aime beaucoup «Le Tour d’écrou» et l’adaptation cinématographique qu’en a fait Jack Clayton, LES INNOCENTS.

Pourquoi avoir situé l’action sur une île coupée du monde ?
La plupart des cas de personnalités multiples sont issus de pays anglo-saxons : c’est beaucoup lié au puritanisme des sociétés protestantes. Il me fallait un lieu isolé, une communauté fermée où la religion est omniprésente. Dans le nord de l’Irlande, on trouve des fidèles proches de l’Eglise adventiste du 7ème jour. Dans le principe, coupée des influences extérieures, chaque petite communauté peut établir des codes religieux qui lui conviennent, et le pasteur y est souvent une sorte de gourou qui occupe plusieurs fonctions sociales. Dans le film, il réunit les fonctions d’instituteur, de médecin et de maire. Au sein de ces communautés, la mentalité n’a pas évolué depuis des générations. Pour moi, le film est aussi une réflexion sur la liberté de penser. Le secret qui lie cette communauté est né des interdits qui l’étouffent. Mais il reviendra d’autant plus fort, comme un boomerang. C’est quelque chose qui peut arriver dans des sociétés ayant subi des traumatismes forts, je pense par exemple aux conflits de l’ex-Yougoslavie.

Votre histoire ne se déroule pas nécessairement à notre époque...
Jane possède un ordinateur portable, mais il n’y a pas encore de téléphone cellulaire. On pourrait penser que le film se situe au début des années 90... Mais je préfère penser que sa datation n’est pas très importante : cette communauté
a le même mode de vie depuis des générations. Elle fonctionne en autarcie, sans téléphone, sans télévision ni radio. Je sais qu’il existe des îles où ce mode de vie perdure encore aujourd’hui.

Votre film ne s’intéresse pas seulement au cas de Dorothy, il explore aussi l’impact qu’elle a sur son entourage...
Certains habitants vivent avec en eux une vérité insupportable qu’ils vont être amenés à révéler. C’est comme si tout à coup, Dorothy prenait le pouvoir dans la petite ville et influait sur les habitants. Elle devient alors le catalyseur qui va ouvrir la faille du commun des mortels. On procède à des séances d’hypnose sur Dorothy, mais c’est l’hypnotisée, finalement, qui hypnotise tout le monde. À chaque séance, elle révélera chez l’autre quelque chose de recouvert, de caché... C’est un schéma qui appartient à la dramaturgie classique : un personnage d’ange ou d’innocent qui vient ébranler les fondements mêmes d’une société. Le cinéma de Lars Von Trier est souvent fondé sur ce modèle.

Comment avez vous conçu l’univers visuel du film ?
Dès le départ, j’ai envisagé le film comme réaliste, sans effets spéciaux, un peu comme dans les années 70 sur NE VOUS RETOURNEZ PAS de Nicholas Roeg. Je souhaitais jouer sur la suggestion et le réalisme psychologique plutôt que sur une artillerie technologique. Il s’agissait de toucher les limites du réalisme jusqu’à ce qu’elles revêtent un aspect étrange. On est dans un quotidien qui se dérègle peu à peu.
J’avais composé une sorte de bible qui a servi de référence à tous les départements de l’équipe. Elle était fondée sur le travail que le photographe écossais Gus Wylie avait fait sur les îles Hébrides. Sur plusieurs décennies, il en a saisi la vie quotidienne et les paysages. Je voulais aussi tourner en CinémaScope parce que le paysage est un personnage à part entière. Au-delà de son exceptionnelle beauté, il nous permet de rendre la tragique grandeur d e cette île, son climat à la fois rude et rom antique. L’image de Yorgos Arvanitis me plaît parce qu’elle est crue, qu’elle efface les ombres pour mieux saisir les regards. Ce qui m’a beaucoup plus chez lui, c’est qu’il m’a tout de suite demandé à voir les acteurs. Je trouve en plus que c’est un excellent cadreur, ce qui est presque plus important pour moi que l’image. Tourner caméra à l’épaule apporte une empreinte plus documentaire et m’offre la liberté de capter tous les moments d’émotion. Parfois, on a utilisé plusieurs caméras afin de laisser les acteurs plus libres, surtout Jenn Murray, l’interprète de Dorothy. C’était son premier rôle au cinéma et le nombre de prises était limité. Elle ne pouvait pas refaire sa prestation de nombreuses fois, car cela impliquait un travail de la voix épuisant. Il fallait la protéger.

Comment avez-vous choisi Jenn Murray ?
Je cherchais une adolescente capable de jouer toutes les «personnalités» de Dorothy sans maquillage ni effets spéciaux. Je souhaitais qu’au niveau des attitudes, mais aussi de la voix, elle puisse toutes les faire exister. Il fallait donc que cette perle rare soit jeu ne mais avec une grande maturité, qu’elle ait gardé un visage enfantin, mais puisse faire preuve d’une belle sensualité, et qu’elle soit même capable d’interpréter des hommes ! Jenn Murray étudie l’art dramatique à la Samuel Becket School de Dublin, elle avait 21 ans à l’époque du tournage, c’est sa première expérience professionnelle et elle a fait un travail extraordinaire.

Elle a habité le personnage, lui a donné une vrai densité tout en le rendant touchant. Parfois j’avais
peur pour elle, mais malgré sa fragilité, elle possède une grande force de caractère. Pour travailler la voix et les attitudes de chacune des personnalités - Kurt, Mary,Duncan, etc. - nous sommes partis des textes
joués par les comédiens qui les incarnent, et Jenn a répété avec un coach. À l’origine, nous pensions l’assister vocalement pour les autres personnages, en superposant, par exemple, les voix des autres comédiens à la sienne ; mais ce procédé nuisait à l’émotion, et elle a finalement «joué» elle-même tous ses personnages intérieurs.

Comment jugez-vous son interprétation ?
Jenn réussi à éviter de faire de Dorothy un personnage de foire ou un monstre. Nous avons commencé par tourner la scène où Jane la rencontre pour la première fois dans sa chambre. Nous étions tout de suite au cœur du sujet.
Face à Carice, Jenn était dans une émotion telle qu’elle a éclaté en sanglots. Toute l’équipe était très émue et la prise a été suivie d’un long silence.
À chaque fois que je la revois, je la revis entièrement. C’est un des moments magiques du tournage. Jenn a gardé cette émotion tout au long du film et elle a su en donner beaucoup aux différents personnages.


Comment avez-vous choisi Carice Van Houten pour jouer Jane Morton ?
Nous voulions une étrangère à l’Irlande tout en restant en Europe. Lorsque j’ai vu BLACK BOOK de Paul Verhoeven, j’ai été sidérée par la prestation de Carice Van Houten. Elle a la beauté froide des actrices hitchcockiennes, mais elle dégage aussi une grande chaleur humaine et elle apporte une crédibilité à la compassion. J’ai tenu à ce que sa garde-robe évoque plutôt les années 60 - et les héroïnes de cette époque-là, disons comme Kim Novak ou Tippi Hedren ! Carice était très concernée par la crédibilité de son personnage. Elle a assisté à des consultations d’adolescents chez une psychiatre dans une clinique de Dublin, elle en est revenue bouleversée.


Pouvez-vous nous dire un mot de vos autres comédiens ?
Gary Lewis, qui joue le chef de la petite communauté, est écossais. Il a vécu aux Nouvelles-Hébrides, il connaît donc bien cet univers fermé fait de foi et d’isolement. C’est certainement ce qui lui a donné cette subtilité dans l’interprétation de son rôle : toute la difficulté était d’apporter au Pasteur de l’ambiguïté sans en faire le méchant caricatural qu’il n’est pas. David Wilmot incarne le policier, celui qui a l’air le plus normal sur cette île. Il est le trait d’union entre Jane et cette communauté. On peut se dire qu’il la protège, on peut même penser que quelque chose est possible entre eux. Avec David, nous avons beaucoup parlé et fait des lectures de chaque scène. L’idée était de lui faciliter la compréhension du personnage pour lui permettre de le jouer dans toute sa complexité.

Où avez-vous tourné ?
Notre production était basée dans la région de Wicklow, juste au sud de Dublin. C’est une région magnifique et sauvage qui offre des décors très diversifiés. Nous avons trouvé un immense hôtel désaffecté où nous avons créé notre propre studio. Dans ses vastes salons, nous avons aménagé notre pub et d’autres intérieurs. J’ai également réussi à tourner à l’extrême nord-ouest, dans la région du Donegal, pour les paysages et les scènes les plus larges. C’est une région que l’on ne voit pratiquement jamais et qui possède une atmosphère extraordinaire. Pour l’ambiance du film, je souhaitais tourner en mars, avec des ciels plombés mais à force de chercher l’interprète de Dorothy, nous avons repoussé le tournage pour finalement démarrer fin juin. Je ne voulais pas d’une lumière d’été. J’ai eu de la chance, il n’a pas fait beau et j’ai eu l’ambiance dont je rêvais !

Rencontre avec Carice Van Houten

Quels sont les éléments qui vous ont donné envie de participer à ce projet ?
Quand j`ai lu le script pour la première fois, je me suis d’`abord demandé si Agnès me voulait pour Jane ou pour Dorothy, parce que je pouvais me voir dans les deux rôles !Avant BLACK BOOK, j’`ai souvent interprété des folles ou des ados tristes. J’`ai d’`abord été attirée par la façon dont Agnès avait écrit son scénario. À travers certaines phrases, on peut sentir l’intelligence d’une personne et comprendre sa vision. Ces aspects m’`ont tout de suite accrochée. L`intrigue était très intéressante, le climat assez étrange. Le mélange des genres était prometteur. En tant qu’'actrice, il y avait vraiment quelque chose à donner.

Rencontre avec Jenn Murray Interprète de Dorothy

Comment êtes-vous arrivée sur le projet ?
J’étais en dernière année à la Samuel Beckett Drama School, à Dublin et la chargée de casting, Maureen Hughes, m’a remarquée dans un spectacle qui était ouvert aux professionnels. Elle m’a demandé de passer une audition. J’en ai fait quatre et j’ai eu le rôle. Qu’avez-vous pensé du scénario ? Je n’avais jamais lu un scénario auparavant, j’ai suivi une formation de comédienne de théâtre et c’est très différent. |l a fallu que je garde à l’esprit qu’il s’agissait d’un film et qu’une grande partie de l’histoire allait être racontée visuellement et à travers la musique. L’histoire m’intéressait beaucoup, tout comme le personnage de Dorothy, mais ma réaction immédiate a été de me demander comment j’arriverais à l’interpréter correctement. Dorothy est seule et perdue, mais elle est aussi multiple, et j’étais donc à la fois très excitée et anxieuse.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • Paris 14h : 292 entrées
  • 1ère semaine IDF : 24 619 entrées
  • Cumul IDF : 51 565 entrées

  • 1ère semaine France : 66 070 entrées
  • Cumul France : 129 603 entrées