Notes de Prod. : Double Take

L’effet HitcHcock

Dans son dernier film, Double Take, l’artiste et cinéaste Johan Grimonprez explore des thèmes qui lui sont familiers : comment la télévision manipule les foules; effraie et brouille la frontière entre réalité et fiction. Encore une fois, au centre de l’œuvre, une silhouette se dessine, Alfred Hitchcock. Ce film est en quelque sorte la suite du court métrage de Grimonprez, Looking For Alfred, qui joue de la même façon sur le thème de la duplicité, en décortiquant les apparitions d’Hitchcock dans ses propres films, et se demandant ce qui se passerait si Hitchcock venait à rencontrer... Hitchcock. A la différence que dans ce projet-ci, l’enjeu augmente considérablement. Retour au début des années 60. C’est l’époque de la crise de Cuba, mais également une période où la rivalité entre cinéma et télévision est des plus féroces. Les cinémas mettent la clé sous la
porte car le petit écran vole leurs spectateurs. Hollywood change de visage. Hitchcock a déjà réalisé Psycho avec une équipe de télévision. Il est sur le point de commencer le tournage des Oiseaux. À la même époque, il se construit une image différente en tant que personnalité de la télé, avec Alfred Hitchcock Presents. La guerre froide s’intensifie. Les spectateurs américains ont vu le leader soviétique Nikita Khrouchtchev et le vice-président américain Richard Nixon lors de leur étrange débat à la télévision un entretien qui ressemblerait aujourd’hui à une parodie d’interview sur le plateau d’une émission de Steve Allen ou du Milton Berle Show. Les deux politiciens plaisantent. D’une certaine manière, chacun est également le double de l’autre. Malgré leur conversation d’apparence triviale, la menace est palpable. Ce sont les représentants de deux puissances mondiales prêts à employer les grands moyens.

Chair de poule

Double Take ouvre sur un incident troublant survenu à l’automne 1948 où des centaines d’oiseaux s’écrasèrent contre l’Empire State Building pour terminer leur course dans la rue. Ensuite, on entend le vrombissement d’un avion s’écrasant contre l’Empire State. Le film d’Hitchcock Les Oiseaux n’était peut-être pas aus si tiré par les cheveux qu’il le semblait. L’effroi ressenti à l’occasion d’incidents aussi singuliers allait finir par devenir une réalité quotidienne. Pour Grimonprez, la sensation de malaise que l’on ressentait au début des années 60 n’a pas disparu. «Les Oiseaux est une métaphore de l’invasion catastrophique de la télévision dans nos

Détournement

Documentaire déroutant, Double take illustre remarquablement les méthodes de travail de Gri-monprez, qui consistent à remettre en question les images reçues et à faire la guerre aux clichés. D’autre part, c’est un clin d’œil à ce que les spectateurs subissent avec la quantité d’images dont on les bombarde littéralement chaque jour. Grimonprez s’est fait connaître en 1997 avec son film Dial H-I-S-T-O-R-Y, un documentaire traitant de détournements d’avions, œuvre faisant figure de véritable prédiction pour beaucoup. Ce film étudie la fascination qu’exercent les piratages sur les spectateurs ainsi que les méthodes ingénieuses parfois dignes des plus grands cinéastes d’avant-garde avec lesquelles les media filment et présentent les actualités. Le compositeur allemand Karlheinz Stockhausen a décrit les événements du 11 septembre comme «La plus grande œuvre d’art de tous les temps». Ses remarques ont alimenté la controverse et ont été citées hors contexte. Pourtant, ce que Stockhausen a appelé «l’esprit cosmique de rébellion, d’anarchie» est précisément l’objet d’étude du documentaire de Grimonprez. Il observe dans quelle mesure comme l’a déclaré le romancier Don DeLillo le terroriste a usurpé le rôle de l’artiste. «Ce que le terroriste gagne, l’écrivain le perd» selon DeLillo.

Peur et voyeurisme

La vie et l’œuvre d’Hitchcock offrent à Grimonprez un territoire fertile à explorer. La peur et le voyeurisme
de «Hitch» sont à la fois publics et privés, ils sont main dans la main. Le cinéaste britannique a compris bien
plus vite que ses contemporains que la télévision n’était pas consommée de la même manière que les films.

Interview de Johan Grimonprez

Pourquoi êtes-vous devenu réalisateur ?

Cette question fait partie intégrante de mon travail. J’essaie d’y définir ce qu’est le cinéma, de pousser au plus loin cette définition. Surtout dans la mesure où mes films dépendent de leur destination : ils n’ont pas la même utilité selon qu’ils sont conçus pour une installation, une exposition ou pour le cinéma. J’essaie malgré tout d’y exposer des thèmes, des interrogations qui me sont personnels. En ce moment j’adore questionner l’acte de regarder la télé en le recontextualisant. Double take pose la question du rapport de perception entre le cinéma et la télévision. Tout comme Dial H-I-S-T-O-R-Y voulait démontrer que l’arrivée de CNN et d’MTV ont changé l’esthétique du cinéma et son rapport à la temporalité, ont fait basculer le cinéma des années 70 aux années 80.