Entretien avec Anthony Cordier
La première image du film, c'est un tableau noir…
Je viens de là, de l'école républicaine comme on dit. J'ai tout appris à l'école, même le cinéma puisque j'ai appris le montage à la Fémis. C'est sans doute pour ça, c'est ce qu'il y a à l'origine: un tableau noir… Le premier film que j'ai fait, Beau comme un camion, c'est un documentaire sur ma famille. Je me suis senti socialement et artistiquement autorisé à faire du cinéma à partir du moment où les films m'ont amené à parler avec les gens de ma famille, comprendre pourquoi, quand j'étais enfant, on me disait “ qu'il ne fallait pas faire ouvrier”.
Quelle est l'idée de départ ?
Le monde ouvrier accorde beaucoup d'importance à la notion d'effort, de sacrifice : il faut souffrir dans la vie, il faut en baver. Je voulais voir jusqu'où ça pouvait nous mener, cette logique du sacrifice, dans tous les domaines, et en particulier dans le domaine du coeur. Qu'est-cequ'on a à sacrifier en amour ? Pourquoi ? Quel plaisir est-ce que ça peut procurer ?
C'est une forme de masochisme !
Presque ! Ce que je trouve étonnant, c'est qu'il y a des gens qui ,trouvent leur bonheur en se privant de choses essentielles. Des, ascètes par idéologie, pas par spiritualité. Dans le film, la famille coupe l'électricité et ils se mettent tous à vivre dans le noir, sans pouvoir se servir ni du micro-onde, ni de la télé, ni du rasoir : c'est un défi lié à la nécessité de faire des économies mais on sent bien que ça leur apporte presque du bonheur !
Cette famille qui s'éclaire à la bougie, c'est une histoire vraie ?
Ah non, c'est fictif, mais je viens d'une famille où l'on était très ,préoccupé des conditions de notre survie. Ce n'est pas tout le monde ,qui est comme ça. Si on voulait survivre, il fallait économiser sur ,un peu tout : l'électricité, le chauffage, la bouffe, les vacances, les vêtements… On ne choisit pas cette manière de vivre, cette culture.
Elle s'impose à vous parce que le travail ouvrier est très mal payé, ,payé juste en dessous de ce qu'il faudrait pour survivre normalement :, ça oblige les gens à trouver des combines, à être un peu dans, l'illégalité, et ça maintient un climat de peur.
Pourquoi avoir choisi le judo ?
Si j'ai commencé à écrire sur le judo, c'est parce qu'il s'agit du sport, que je connais le mieux, pour l'avoir longtemps pratiqué, mais j'avais dans l'idée de changer de sport en cours d'écriture, de parler d'athlètes par exemple. Mais l'histoire du régime que s'impose Mickael ,a pris tellement d'importance que le judo est devenu indéboulonnable. Un combat de judo, ce n'est pas toujours très agréable à regarder, mais je savais ce que j'avais envie d'aller chercher. “ Politiquement ”,, c'est intéressant : c'est un art martial qui a été inventé par un homme, qui mesurait 1m55 et qui voulait développer une méthode de combat, qui permette aux petits de battre les plus grands en utilisant la force, de leur adversaire.
Dans le film, ils font du judo par équipe, avec un combattant par, catégorie de poids : on dirait un peu les Dalton…
Oui, c'est comique et en même temps c'est malin comme organisation : une équipe de judo, c'est comme une microsociété utopique où, les handicaps de poids (beaucoup trop léger, un peu obèse) deviennent, des avantages…On ne voit jamais de judo au cinéma mais, en France, c'est le 3e sport au nombre de licenciés.Tout le monde a fait un an, ou deux de judo. Dans l'équipe, il y avait des techniciens qui avaient pratiqué le judo enfant et qui étaient vraiment émus de remonter sur un tatami ! C'est un sport qui marque d'abord… philosophiquement
Est-ce que c'est un film sur l'adolescence ?
L'adolescence en elle-même ne m'intéresse pas énormément. Jamais il n'a été question de faire une chronique naturaliste de l'adolescence, surtout pas ! Les personnages ne parlent pas tellement comme “ des ados d'aujourd'hui ” . Non, ce qui m'intéresse, ce sont les différences, et à 17 ans, la question de la différence se pose de manière très crue - la différence sociale, la différence sexuelle…
À la limite, oui, ce qui m'intéressait, c'est qu'à l'adolescence on peut être très libre sexuellement, très partant pour expérimenter des “figures ” . Faire l'amour à trois, ça ne veut pas forcément dire qu'on est partouzeur dans l'âme, ça peut juste vouloir dire qu'on a un rapport très sensuel aux amitiés… et qu'on cherche les limites et le sens de sa propre sexualité. Et puis à 17 ans, on peut encore voir la sexualité comme une performance. Le nombre, la durée, les positions, l'endroit où “ on l'a fait ” , ça a de l'importance. Je trouve que c'est touchant.