Notes de Prod. : El Niño pez

Entretien avec Lucia Puenzo

Antoine Guillot : EL NIÑO PEZ est l’adaptation d’un roman que vous avez écrit il y a 10 ans, vous étiez alors une jeune femme de 23 ans. L’adapter au cinéma alors que vous êtes âgée de 10 ans de plus, vous a-t-il fait voir cette histoire autrement ?

Lucía Puenzo : Effectivement c’est le premier roman que j’ai écrit quand j’avais 23 ans. Comme je n’avais jamais été publiée avant, c’est aussi le moment de ma vie où je me suis sentie la plus libre. Le fait d’écrire sans savoir si j’allais être publiée m’a fait écrire avec beaucoup de liberté et en revenant dessus, ce dont je me suis le plus souvenu, c’était le sentiment de ne pas se préoccuper de ce qui allait se passer après. L’adaptation m’a donc rappelé cette époque mais il y a eu aussi un très grand changement... dans le roman, cette histoire était racontée par le chien, et ce n’est plus le cas dans le film. C’est un chien très drôle, très cynique et qui marque beaucoup l’ensemble du roman. Du roman au film, l’intrigue est presque identique même si le ton est radicalement différent. C’est devenu une toute autre histoire.


A.G. : Pourquoi avez-vous changé le point de vue ? Le film n’aurait pas pu se faire du point de vue du chien ?

L.P. : J’ai longuement réfléchi évidemment. Et un chien ça ne parle pas. Or ce qui était intéressant avec ce personnage c’étaient ses commentaires ; et comme j’allais perdre cela, tout ce qui me restait, c’était son point de vue, ce qui n’était pas très intéressant. J’ai donc réalisé que je devais accepter ces changements et les faire radicalement. Ce qui s’est passé, c’est que le genre est passé au 1er plan.

L’histoire est devenue beaucoup plus sombre, beaucoup plus dense. La structure a changé aussi, dans le roman elle est complètement linéaire alors que dans le film, c’est un puzzle que doit reconstituer le spectateur comme le personnage principal. Elle se réveille le matin, son père est mort dans sa maison. Elle ne sait pas ce qui s’est passé. A partir de ce point de départ, son esprit est en plein chaos, elle s’enfuit et elle doit comprendre ce qui s’est passé.



A.G. : Un des plaisirs du spectateur est effectivement cette narration non linéaire, en tout cas au début, puisque quand ce mystère sera résolu, le film continuera à avancer de manière plus linéaire. Etait-ce aussi pour vous une façon de prolonger le plaisir que vous avez eu quand vous avez écrit cette histoire ? A l’époque de la parution du livre, vous aviez dit que vous l’aviez écrit sans savoir où vous alliez, sans plan prédéterminé, et finalement, vous proposez à peu près la même chose au spectateur : il ne sait pas où va l’histoire, ni ce que ça raconte. Et peu à peu, il va réussir à remettre les morceaux dans l’ordre.

L.P. : Je n’y avais pas pensé mais c’est vrai. Le sentiment que j’ai quand j’écris de la littérature sans savoir où je vais est beaucoup plus excitant quand on doit découvrir ce qui se passe. C’est exactement ce que doit ressentir le spectateur quand il ne sait pas vraiment.

Et en même temps, il y a quelquechose dans la narration, dans le ton, qui est comme un voyage émotionnel... c’est comme marcher main dans la main avec quelqu’un qui est très confus et que vous commencez à avoir le même sentiment. Pour moi, étant écrivain, je me sens plus à l’aise avec les mots qu’avec les images, le grand pari, c’était d’enlever les aspects littéraires du roman d’origine et de faire fleurir les aspects cinématographiques de l’histoire. C’est là-dessus que j’ai particulièrement travaillé.




A.G. : Même si vous avez écrit cette histoire avant de tourner XXY, nous, nous découvrons EL NIÑO PEZ après. Comme c’est la même comédienne, Inés Efrón, toujours formidable, on a le sentiment qu’il pourrait s’agir d’une suite, même si ce n’est pas le même personnage. Il existe, malgré tout, un sentiment de continuité entre les deux films, qui ne tient pas seulement à la présence d’Inés Efrón mais aussi à des thèmes communs : une exploration de l’adolescence, des pudeurs, des malaises par rapport à la sexualité, de la possibilité de vivre une sexualité différente, les relations entre le monde adolescent et le monde adulte, et l’envie de ne pas être dans un monde réel qui serait celui des adultes. Peut-on voir cette continuité entre ces deux films ?

L.P. : Oui on peut le dire et c’est aussi un mystère parce que El NIÑO PEZ a été écrit il y a 10 ans et je n’avais jamais entendu parler de l’histoire que j’ai adaptée pour XXY. Bien sûr je pense qu’il y a beaucoup de choses qui dialoguent entre les deux et en même temps il y a beaucoup de différences. Il y a le fait qu’Inès joue dans les deux films et là aussi c’est quelque chose qui ne devait pas se passer au début.
J’ai fait 7 mois de casting sans Inés parce que je pensais qu’il faudrait une autre actrice, le personnage est en effet tellement semblable à celui de XXY qu’il fallait que je fasse l’effort de ne pas travailler avec elle. J’ai d’abord trouvé l’autre jeune fille pendant un casting, elle est venue du Paraguay à Buenos Aires. C’est une rock star là-bas, elle est chanteuse.

C’est son premier film et elle a appris à parler phonétiquement le guarani, l’accent et quand elle est devenue le personnage de la bonne, je lui ai demandé de faire un test avec Inès et, ensemble, elles étaient explosives. Ainsi Inés est devenue le personnage principal après sept mois de recherche d’une autre jeune fille. C’est le destin.




A.G. : C’est drôle que vous évoquiez cela parce que quand on voit le film, il est évident qu’il fallait que ce soit elle, et on a presque l’impression que ce qui vous motive quand vous filmez, c’est de montrer ce visage très étrange qu’a Inés Efrón, avec ses grands yeux et son côté un peu mystérieux. On ne sait jamais trop ce qui se passe en elle. Vous avez ce plaisir-là, de filmer ce visage?

L.P. : Oui c’est le cas pour ces deux filles parce qu’Emme, l’autre fille a elle aussi ces incroyables yeux noirs. Il y a des acteurs, comme ça, qui ont à eux un monde immense. Dans ma littérature, il y a beaucoup de mots, beaucoup de dialogues, et au cinéma, ce que j’aime le plus, c’est aller dans l’expression minimale des mots, de les réduire à des détails, et avec ces deux actrices, on peut se contenterde faire un gros plan sur leur visage avec la caméra et çela dit tellement de choses que c’est suffisant.



A.G. : Ce personnage que joue Emme est un objet de désir, aussi bien pour cette jeune fille de bonne famille que pour tout le monde. Tout le monde rêve d’elle, tout le monde veut coucher avec elle, et elle couche d’ailleurs avec beaucoup de monde dans le film. On se pose la question, par exemple, de ce qui est le plus scandaleux dans l’histoire que vous racontez : est-ce que c’est que deux jeunes filles s’aiment, ou le fait qu’elles viennent de classes sociales différentes ?

L.P. : Oui absolument. C’est ce que vous avez dit en deuxième. Je pense que, de plus en plus, en Argentine comme dans le reste du monde, peu importe que ce soit une histoire entre deux hommes, deux femmes, ou un homme une femme. En Argentine, probablement, ce qui serait le plus scandaleux serait une relation entre la domestique et la jeune fille de la maison. C’est un phénomène culturel courant là-bas et en Amérique du Sud, de façon générale, les classes dominantes et même les classes moyennes peuvent avoir des domestiques qui vivent à la maison, et cela crée entre les deux mondes une collision qui ne serait pas aussi intime autrement, parce qu’on devient très proche d’elles. Si elles sont plus vieilles, elles deviennent comme des secondes mères parce que vous passez 10 ans avec elle à grandir. Et si elles sont plus jeunes, parce que parfois elles ont 13/14 ans, c’est comme des demi-sœurs avec qui, quand même, vous avez une relation très étrange. J’ai toujours été fascinée par la collision entre deux mondes différents.


A.G. : Les pères en prennent pour leur grade dans le film : ils sont absents, abusifs, et ne tiennent pas vraiment la place qu’ils devraient. Je ne vais pas vous parler de votre père à vous, Luis Puenzo, qui est réalisateur, mais quel est votre rapport à vos pères de cinéma ? J’ai l’impression qu’il y a comme un Pasolini qui pourrait planer par-dessus ce film, mais avez-vous des pères de cinéma avec qui vous êtes en conflit, ou avec qui vous vous sentez en filiation ?

L.P. : Absolument, beaucoup de gens m’ont dit qu’avec XXY j’avais montré un père lumineux et avec ce film je montre un père sombre. Ça ne parle pas seulement du père mais aussi de la relation que vous avez avec celui qui vous a élevé, avec la place symbolique de «el padre». J’aime beaucoup les films d’adolescents qui ne montrent pas les pères, comme ceux de Gus Van Sant qui peut montrer des jeunes sans montrer leur famille. Moi j’ai besoin de cette famille, j’ai besoin de cette intrigue secondaire parce que souvent mon point de vue est celui des jeunes. J’ai besoin de savoir d’où ils viennent, pourquoi ils font certaines choses, donc je pense qu’on peut raconter ces personnages mais avec moins de scènes.

Propos recueillis à Berlin par Antoine Guillot et diffusés sur France Culture,
dans l'émission "Tout Arrive" d'Arnaud Laporte, le mercredi 11 février 2009
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • Paris 14h : 103 entrées
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  • 1er jour France : 625 entrées
  • 1ère semaine France : 5 261 entrées
  • Cumul France : 10 179 entrées