Tu enfanteras… d’une comédie
Au fil de sa brillante carrière d’auteur/interprète de sketches, de scénariste, créateur et producteur de séries et, plus récemment, de scénariste/réalisateur de films,
Judd Apatow a appris à repérer et encourager les talents comiques. C’est ainsi qu’en 1999, il découvrit l’acteur
Seth Rogen durant le casting de la série
Freaks And Geeks : “En visionnant sa démo, postée de Vancouver, j’ai trouvé que ce type avait une drôle de voix et qu’il serait intéressant de le voir en personne. Je me suis donc rendu sur place et ai découvert un réel talent comique, particulièrement doué pour l’improvisation. Nous avons conçu un rôle à sa mesure dans cette série, et en 2001, lorsque j’ai lancé la série
Undeclared, j’ai engagé Seth comme acteur et scénariste... à bas coût. Âgé de dix-huit ans, il se révéla l’un des meilleurs auteurs de la série – tellement bon qu’on se sentait un peu gêné de l’exploiter de la sorte. Au moment de réaliser
40 Ans, Toujours Puceau, j’ai pensé que Seth pourrait encore me rendre service et m’aider à étoffer chaque jour un peu plus le potentiel comique du film.”
Rogen, assumant le rôle du collègue fort en gueule qui s’efforce d’initier
Steve Carell aux plaisirs de la chair, fit un tabac. Encouragé par le succès critique et populaire de cette comédie, Apatow décida alors de faire de Rogen la star de son film suivant.
Judd Apatow : “Seth avait une furieuse envie de parodier les films de S.F. à gros budget, mais je souhaitais œuvrer à niveau plus modeste : “Oublie ce “high concept”. Dans
40 Ans, Toujours Puceau, il t’a suffi d’ouvrir la bouche pour que les gens s’esclaffent. Trouvons une situation que tu rendras drôle par ta seule présence.” Seth a tout de suite trouvé son style. Il sait être mordant, sardonique, percutant, tout en restant fondamentalement un brave type. Ce genre de combinaison fonctionne toujours bien en matière de comédie. D’où ma décision de lui offrir un premier rôle.” La proposition prit l’acteur de court : “Je savais que Judd était en quête d’un nouveau projet, mais il restait très discret quant à sa nature, jusqu’au jour où il lança, au beau milieu d’un meeting avec les dirigeants d’Universal : “J’ai envie de faire un film où Seth engrosse une fille au cours d’une brève rencontre.” Je n’en croyais pas mes oreilles !”
Judd Apatow : “Mes épisodes préférés de < l>40 Ans, Toujours Puceau sont ceux où Andy (
Steve Carell) et Trish (Catherine Keener) tentent de nouer une relation stable et finissent immanquablement par se bagarrer. Ces scènes étaient drôles, parfois grinçantes et douloureuses, et leur réussite m’a incité à poursuivre dans cette voie, pour faire passer des trucs plus adultes et plus authentiques sur l’amour et le mariage. On a fait des tas de films (notamment
40 Ans, Toujours Puceau) sur des personnages qui fuient les responsabilités d’une vie d’adulte. Ben (
Seth Rogen) joue ici un type qui n’a d’autre choix que de devenir adulte. Le film s’inscrit dans la veine du précédent, c’est-à-dire résolument en dessous de la ceinture, mais sans la moindre acrimonie. Dans mes films, les gens font toujours un gros effort pour ne pas se comporter en parfaits crétins, et même pour s’améliorer. C’est ce parcours hautement accidenté qui m’amuse et que je m’efforce de rendre drôle.”
Les secrets d’un bon casting
La prochaine étape consista pour Apatow à entourer Rogen des parte- naires les plus appropriés.
Katherine Heigl apporterait au personnage d’Alison tout ce que l’acteur et son réalisateur en attendaient.
Judd Apatow : “Plusieurs actrices, et non des moindres, avaient auditionné pour ce rôle, mais cha- que fois qu’elles disaient “Je suis enceinte”, cela vous donnait envie de pleurer. Lorsque son tour est venu, Katherine a été tellement véhémente face à Seth qu’on a tous hurlé de rire.” “Ce rôle me plaisait parce qu’il repose sur une situation parfaitement vraisemblable et qu’il ne tombe jamais dans la bouffonnerie”, explique la comédienne.
Katherine Heigl avait montré dès le départ qu’elle possédait le répondant et le punch nécessaires pour affronter le colosse Rogen : “Un de mes problèmes”, déclare ce dernier, “c’est que je suis corpulent et plutôt grande gueule. Si j’envoie des vacheries à une frêle petite actrice, l’effet devient vite déplaisant. Mais avec Katherine, le problème ne se posait pas : elle peut hurler encore plus fort que moi !”
Bien qu’Apatow ait largement contribué à réhabiliter la comédie adulte, avec ses situations et ses dialogues osés, le public et la critique apprécient autant l’humour de ses films que leur message foncièrement généreux. Pour donner du cœur à
En Cloque, Mode D'Emploi, et le rendre aussi drôle que touchant, Rogen et Heigl devaient être entourés de comparses ad hoc minutieusement choisis.
Apatow répète volontiers qu’un casting réussi demande à ce que les acteurs aient plaisir à travailler ensemble : “Les interprètes de
40 Ans, Toujours Puceau avaient très bien fonctionné ensemble. Ils se connaissaient désormais et possédaient les mêmes codes. Ceux qui se sont joints à eux, comme Katherine, n’ont eu aucun mal à s’intégrer à ce groupe étroitement soudé et dont il nous a suffi d’exploiter les relations habituelles.”
Apatow rechercha, une fois de plus, des acteurs capables de conjuguer humour acide et émotion sincère. Une délicate combinaison de talents qu’il trouva sans mal chez deux de ses interprètes de
40 Ans, Toujours Puceau :
Leslie Mann et
Paul Rudd.
Leslie Mann, épouse du réalisateur, y avait fait une mémorable apparition sous les traits de Nicky, une des plus exubérantes compagnes d’un soir de Carell. Cette fois, Apatow attendait d’elle une approche nettement plus... sobre, dans le rôle de Debbie, la sœur aînée d’Alison.
“Travailler sur les films de Judd est une expérience à part”, reconnaît l’actrice. “L’ambiance est très détendue, et les acteurs contribuent énormément au processus créatif.”
Des propos confirmés par son partenaire
Paul Rudd : “Sur d’autres films, il faut vraiment mémoriser chaque mot et répéter longuement les scènes. Une obligation dont j’ai presque perdu l’habitude depuis que je travaille avec Judd.”
Apatow mise en effet sur la spontanéité et l’inventivité de ses comédiens. Dès la première lecture, chaque acteur apporte une contribution personnelle à la scène, suggère ses propres répliques, etc. Sur le plateau, le réalisateur laisse fréquemment tourner la caméra jusqu’à ce qu’il ait épuisé le magasin, tandis que les comédiens continuent de broder, d’improviser ou de lancer les répliques qu’il leur souffle hors champ.
Habituée à des méthodes plus classiques,
Katherine Heigl découvrit la technique Apatow dès sa première audition : “J’avais consciencieusement appris mes répliques et j’étais prête à me lancer, mais personne ne semblait se soucier du script ! Heureusement, Seth m’a facilité le travail car il est facile de rebondir face à lui.”
Alison et Ben ne possèdent pas seulement des personnalités contrastées, mais des styles de vie diamétralement opposés : autant la première est travailleuse, sérieuse et ambitieuse, autant le second est relax, avec un côté glandeur et ado attardé commun à ses quatre inséparables copains : Jonah, Jason, Jay et Martin. (Ces prénoms sont également ceux de leurs interprètes, qui sont dans la vie les meilleurs amis de Rogen.)
Judd Apatow : “C’était un casting de rêve pour un scénariste/réalisateur aussi flemmard que moi. Cela me dispensait pratiquement de les diriger, car lorsque je disais à ce groupe : “Asseyez-vous là et envoyez-vous des vannes”, je savais qu’ils s’en donneraient à cœur joie, comme dans la vie.”
La musique
La BO de
40 Ans, Toujours Puceau constituait un pot-pourri très éclectique d’airs des années 80 signés James Brown, Ashford & Simpson, Missy Elliott, Chaka Khan, etc. Pour celle d’
En Cloque, Mode D'Emploi, Apatow s’adressa au chanteur/poète folk
Loudon Wainwright Iii, dont il admire depuis longtemps les lyrics décapants mariant habilement ironie et émotion.
Wainwright et son collaborateur
Joe Henry relevèrent le défi et concoctèrent ensemble une bande originale dans le style caractéristique de Loudon, qu’on retrouvera sur leur disque Concord Records “Strange Weirdos : Music From and Inspired by Knocked Up”. “Nous avons commencé par écrire des chansons complètes, que nous avons ensuite déconstruites pour en utiliser les fragments qui s’accordaient le mieux à tel ou tel personnage ou à l’esprit d’une scène donnée”, révèle Henry.
Judd Apatow : “Je pressentais que ces deux gaillards nous inventeraient des sonorités expressives et inattendues. Fan de Loudon depuis l’enfance, je savais ce qu’il m’apporterait, et j’étais heureux de faire connaître à un nouveau public ce chanteur qui a eu sur moi un effet si profond. Incidemment, il joue aussi le gynéco d’Alison, après avoir tourné dans la série
Undeclared et avoir interprété un prêtre dans
40 Ans, Toujours Puceau.”
De la chanson de générique, “Strange Weirdos” au poignant “Valley Morning” et au très moqueur “Doin’ the Math”, la musique du film reflète les tonalités changeantes de la comédie et l’évolution des personnages face à des situations troublantes et inédites. Wainwright et Henry interprètent aussi “Daughters” de Peter Blegvad et “I Feel Good” de Mose Allison. Ils sont accompagnés de :
Patrick Warren (claviers),
David Piltch (basse),
Greg Leisz (guitare),
Jay Bellerose (batterie) et d’invités comme le légendaire guitariste britannique
Richard Thompson (pour “Grey in L.A.”) et l’accordéoniste Van Dykre Parks (pour “Daughters”).
Extérieurs, décors et maquillages très spéciaux…
Si quelques instants suffirent pour qu’Alison se retrouve “en cloque”, l’illustration des stades successifs de sa “grossesse” exigea des maquilleurs spéciaux un effort bien plus soutenu. Chargé de cette délicate mission, le lauréat de l’Oscar et de l’Emmy
Matthew Mungle commença par sculpter trois faux ventres correspondant aux 3e, 6e et 9e mois de grossesse. Ces moulages creux furent ensuite garnis de mousse synthétique, puis peints couleur chair et enduits de divers détails : taches de rousseur, veinules, etc., qui contribuent au réalisme visuel de la prothèse.
La mise en place et la finition de cet imposant accessoire prenaient environ 3/4 d’heure, mais seulement une quinzaine de minutes dans les scènes habillées. “Je me suis très vite habituée à le porter, au point de ne plus y faire la moindre attention”, déclare
Katherine Heigl.
En Cloque, Mode D'Emploi a été tourné durant l’été 2006, dans les quartiers et faubourgs de Brentwood, Hollywood, Santa Monica, Pasadena et Malibu, ainsi qu’à Northridge et dans le parc d’attractions de Knott’s Berry Farm.
Les deux dernières journées se déroulèrent à l’hôtel-casino Aladdin de Las Vegas et durant le spectacle “Mystère” du Cirque du Soleil.
“Judd m’a donné plusieurs indications qui ont affecté le look du film”, explique le chef décorateur Jeff Sage. “La principale était de s’astreindre à un maximum de réalisme en matière de déco, de façon à ce que les personnages et leur environnement soient totalement crédibles et contemporains. Nous avons recherché des sites qui se prêtaient à l’élaboration d’un gag ou d’une séquence comique, et Judd n’a pas rechigné à réécrire plusieurs scènes pour profiter pleinement des décors que nous avions repérés.”
Ce fut notamment le cas pour le “taudis” de Ben et ses potes, sélectionné parmi 75 autres maisons, et dont l’architecture, typique des ranchs de San Fernando Valley, contraste de façon hilarante avec le look bcbg de la maison de Debbie.
Le décorateur de plateau Chris Spellman se fit une joie de meubler le décor des copains avec une multitude d’accessoires sportifs connotant leur tempérament ludique et extraverti : vélos et rampe de biking, table de ping-pong, pas de tir à l’arc, terrain de basket, ring de lutte, etc. La création du site porno fournit également de nombreuses idées plastiques et décoratives reflétant l’enthousiasme du groupe pour ce projet typiquement ado attardé.
L’ensemble offre un contraste frappant avec l’habitat d’Alison, situé dans l’élégant quartier résidentiel de Brentwood, où tout respire le luxe et le confort.
“
En Cloque, Mode D'Emploi est un film sensiblement plus sophistiqué que
40 Ans, Toujours Puceau”, conclut
Judd Apatow. “Il tourne autour de la famille, des sacrifices qu’impose la venue d’un enfant, des difficultés qui attendent un couple durant ces périodes. J’espère en avoir fait une histoire d’amour optimiste sur la rencontre de deux êtres dépareillés que tout semble opposer.”