D’où est venue votre inspiration pour créer l’histoire d’ « Entre nous deux » ? Et comment l’avez-vous construite ?
L’idée initiale émane de rencontres avec mon entourage, de l’observation des gens autour de nous, de leurs problèmes, de leur manière de fonctionner et d’interagir. J’ai voulu approfondir le thème du désir d’un couple d’avoir un enfant et la résonance de ce désir sur leurs amis et leurs parents (les futurs grands-parents) C’est un vrai sujet intergénérationnel. L’histoire s’articule autour d’une sorte de triptyque ambivalent : le couple, les amis et les parents.
D’un côté il y ce jeune couple devant faire face au stress de la vie active (le phénomène de stress est également présent dans les villes moyennes et n’est pas seulement le triste apanage des mégalopoles !) qui inévitablement engendre des répercussions, sur le taux de fécondité par exemple. Le désir d’un enfant change aussi les rapports du couple, modifiant jusqu’à leur sexualité qui est alors rythmée par les périodes d’ovulation de la femme. Au plan social et amical, le couple se rapproche d’amis qui ont des enfants en bas âge.
Auprès d’eux ils cherchent désespérément à trouver des réponses. Mais avec les enfants, il se produit une telle absorption d’énergie, que même les amis n’ont pas le temps de leur fournir les éléments clés. D’un autre côté la trop grande proximité des parents « pollue» inévitablement le couple. Les futurs grands-parents eux même s’interrogentsur leur capacité à assumer la venue de petits-enfants. Ils sont soudainement confrontés au temps qui passe et doivent faire le constat inévitable qu’ils vieillissent. Leurs propres enfants deviennent parents : c’est un bouleversement majeur pour eux et cette perspective suscite une forte dose de culpabilité chez leur fille ainsi que des réactions en chaîne.
Vous avez opté de traiter avec « légèreté » un sujet plutôt grave : la difficulté d’un couple moderne pour concevoir son premier enfant. Pourquoi un tel choix de traitement ? Quels messages voulez-vous faire passer au spectateur ?
Le ton de la comédie, délibérément employé pour traiter un sujet grave et poignant (ce désir d’enfants quasi obsessionnel, cette difficulté à concevoir vécue comme une tragédie, cette souffrance intime à laquelle viennent s’ajouter des «facteurs aggravants» comme l’omniprésence étouffante des parents ou celle des amis déversant leurs propres charges émotionnelles) me permet de créer une distanciation presque salvatrice pour faire passer des messages en douceur. Aucune leçon moralisatrice ne transparaît dans
Entre nous deux, pas plus qu’une focalisation sur les aspects médicaux. Juste un encouragement à lâcher-prise.
Je suggère d’abandonner l’attitude néfaste qui consiste à s’arc-bouter, à se crisper sur une situation qui à priori paraît bloquée. À titre d’exemple, en cherchant à éloigner des personnes à tout prix, en croyant résoudre un problème il finit par revenir comme un boomerang, au grand galop, amplifiant les difficultés. Lâcher du lest est la bonne attitude à avoir pour que tout rentre dans l’ordre… au final. En bref, il faut savoir rire de nos situations obsessionnelles et prendre la vie comme elle vient.
Quels avantages et inversement quelles difficultés avez-vous pu rencontrer lors de ce tournage en votre triple qualité de producteur/ réalisateur/comédien ?
Pour assumer cette triple casquette, j’ai bénéficié de l’aide sans faille d’
Alexandra Robert, tant au niveau de la conception du scénario que de la préparation et la réalisation de
Entre nous deux en lui-même. Être producteur réalisateur pousse dès la genèse du film à plus d’inventivité.
Quand on ne dispose pas de ressources pour réaliser tel ou tel plan, avec l ‘équipe on déploie alors des trésors d’ingéniosité pour parvenir à un effet identique à moindre coût. Assurer en même temps mon rôle de comédien pourrait paraître simple, mais c’est humainement assez difficile en ce sens qu’il m’était impératif de parvenir à faire le vide en moi pour incarner le personnage en question. A cette exigence s’ajoutait la nécessité de garder la maîtrise de la réalisation. Or quant on œuvre dans le domaine artistique, le risque de ce faire ‘déposséder’ plane toujours. Une sorte d’émiettement peut alors survenir.
Notre chance avec « Entre nous » tient au fait même que nous disposions d’une équipe particulièrement soudée. La complicité entre nous tous et la joie de travailler ensemble étaient perceptibles chaque matin sur le plateau.
Après « Terre de sang », un drame rural tourné en Bretagne, les Côtes d’Armor servent de cadre à votre nouveau long métrage. Quelles motivations président à ce choix de localisation ?
Installée dans un village rural en plein cœur de ma Bretagne natale, Vent d’Ouest Production œuvre par sa localisation même au grand dessein de la décentralisation. Ce choix de territoire constitue un atout, une opportunité. J’y puise en effet mon inspiration, au plus près de mes racines, entre terre et mer. D’une perspective géographique et topographique, ce lieu présente une extraordinaire diversité, offrant aux cinéastes de multiples possibilités. Sous l’angle culturel, la région bénéficie d’une identité bien à elle avec un vivier de talents artistiques et techniques assez incroyable. D’un point de vue humain, nous avons reçu en Bretagne un accueil bien au-delà de nos espérances.
Les grandes entreprises nous ont ouvert leurs portes pour tourner dans leurs bâtiments : bureaux d’un centre d’affaires, cabinet de gynécologie d’une maternité… tous ont accepté notre présence avec bienveillance et nous ont accordé leur confiance. Qu’ils en soient à nouveau remerciés chaleureusement !
Cette attitude à accepter l’autre est assez caractéristique en Bretagne, mais ce qui m’a particulièrement touché c’est la générosité des gens. Des artistes nous ont prêté des statues précieuses et des sculptures ouvragées pour décorer les plateaux. Certains arrivaient avec des produits de leurs jardins pour agrémenter nos repas quotidiens par des fruits de l’été. Une vraie moisson d’amour et d’amitié !
Trouver les acteurs idoines pour camper vos personnages se révèle-t-il parfois compliqué ?
Aujourd’hui j’ai la chance d’écrire en pensant au casting. Le choix des acteurs pour camper les personnages m’a semblé comme une évidence pour donner encore plus de vie à cette histoire. Lorsque je leur ai soumis le scénario, ils y ont immédiatement adhéré. Ainsi, si je puis dire, la mise en adéquation personnage / acteur s’est faite le plus simplement du monde, presque spontanément.
Une des particularités de Entre nous deux tient au fait que vous avez ouvert le budget aux particuliers. Les internautes investisseurs deviennent ainsi co-producteurs (un site internet recevant leurs dons). Quels enseignements humains et autres tirez-vous de cette expérience ? Est- ce un choix que vous pourriez renouveler lors d’un prochain film ?
L’idée a germé suite à « Terre de sang » En effet, à la sortie du film en 2005, beaucoup de gens nous demandaient : « Comment pouvons-nous vous aider ? ». A ma connaissance à l’époque, il n’existait pas de dispositif permettant une prise de participation du grand public aux œuvres artistiques ou cinématographiques. Aujourd’hui cette initiative nous a permis d’offrir une réponse aux attentes des personnes désireuses de participer à une aventure tant humaine que cinématographique…
L’investissement initial étant de 10€, cette opportunité reste accessible à toutes les bourses : un principe «démocratique» que j’apprécie particulièrement. Les internautes investisseurs ont répondu présents massivement. Nous dénombrons 1072 co-producteurs, lorsque la moyenne se situe rarement au dessus de 700 pour d’autres productions. C’est donc un vif succès ! En termes budgétaires, le montant représente environ 75 000 € soit 10% du budget du film.
La communauté bretonne s’est largement impliquée, mais la mobilisation a dépassé les frontières régionales et même nationales avec des contributeurs belges et suisses. Toutefois ce ne sont pas tant les retombées financières que la qualité de cette aventure humaine qui nous motivent. La belle énergie insufflée par un réseau constitué de plus de 1000 co-producteurs nous a porté tout au long du tournage et continue aujourd’hui. Qui plus est, les salles de cinéma se sont largement impliquées en souscrivant elles aussi.
C’est une merveilleuse reconnaissance qui vient parachever notre aventure et un puissant moteur pour la poursuivre. En effet, le film n’est pas encore sorti que des gens continuent à nous proposer leur aide. Quant à renouveler une telle aventure, si fédératrice, il y a de fortes chances pour qu’effectivement j’opte pour un dispositif identique lors d’un prochain film.