Comment est né le projet de Familles à vendre ?
Quand j'ai découvert le scénario de Guennadi Ostrovskii, j'ai été frappé par l'histoire profondément humaniste qu'il racontait : il évoque en filigrane l'une des plus grandes tragédies du XXe - l'éclatement des familles dû à la Shoah et au goulag - avec beaucoup d'humour. Mais il le fait en partant d'un simple fait divers pour dire des choses fondamentales.
D'autre part, j'aimais l'idée du script qu'après les tragédies de l'Histoire, nous sommes tous parents les uns des autres, et nous appartenons tous à la même famille.
Dans Un Nouveau Russe, vous dénonciez la place qu'a prise l'argent dans la société russe d'aujourd'hui. Ici, l'argent corrompt toujours, mais sur un mode irrévérencieux et joyeux…
C'est qu'on ne peut pas passer son temps à faire son deuil de ces changements fondamentaux qui ont bouleversé la Russie ! Dans
Familles à vendre, la corruption est présentée comme un fait acquis et ancré dans les mœurs : tout s'achète et tout se vend. Pour autant, les gens sont restés les mêmes et j'éprouve une infinie tendresse pour eux.
Le film tout entier est placé sous le signe de la sensualité, et l'on sent qu'il est traversé par un incroyable appétit de vie…
Absolument. Vous savez, parmi les sept péchés capitaux, il n'existe pas d'interdiction du mensonge. D'ailleurs, pour moi, le mensonge fait travailler l'imaginaire et se situe donc à l'origine de la culture et de l'art. J'ai le sentiment que cet appétit de vie correspond à la Russie d'aujourd'hui, alors qu'on l'a perdu en Europe Occidentale.
Il y a aussi une dimension de farce… On pense à Emir Kusturica…
Même si son univers est beaucoup plus baroque que le mien, il y a effectivement beaucoup d'éléments qui nous rapprochent. Car, comme lui, à travers cet indescriptible chaos dont vous parlez, où tout le monde ment, ressort une dimension humaine très forte.
Quels ont été vos choix de mise en scène ?
Dans
La Noce, j'avais entièrement tourné caméra à l'épaule. Ici, nous avons filmé de manière plus traditionnelle, mais sans céder à la mode actuelle du minimalisme. Mon monde est constamment en mouvement, car, pour moi, la vie déborde d'énergie. Dans ma conception du cinéma, la caméra participe toujours à l'action est n'est jamais en retrait.
Parlez-moi de votre rencontre avec Esther Gorintin…
je n'ai fait le film que parce que j'ai rencontré
Esther Gorintin : son visage et son regard plein d'amour, sa manière de s'exprimer et sa vie même m'ont totalement bouleversé. Il émane d'elle une bonté extraordinaire et on sent qu'elle ne peut pas perdre goût à la vie. C'est précisément cette dimension-là, qu'incarne Esther, que la Shoah a détruit chez nous. Je n'ai d'ailleurs pas pu trouver d'interprète pour ce rôle en Russie, c'est donc en France que nous l'avons dénichée.
Grâce à l'utilisation que vous faites de la musique, Familles à vendre est presque un film musical…
Je suis complètement d'accord avec vous. Pour moi, chaque œuvre correspond à une note musicale particulière, et la musique de
Michel Arbatz nous a permis de déterminer le ton juste du film, entre mélancolie et ivresse de vie…
Vous commencez à être apprécié dans votre pays ?
Comme je travaille systématiquement dans des genres cinématographiques qui n'existent pas en Russie, mes films sont d'abord incompris, puis, peu à peu, sont considérés comme des classiques.
La Noce est devenu, au cours des dix dernières années, le film le plus aimé en Russie ! Mais avec
Familles à vendre, c'est la première fois qu'un de mes films est apprécié dès sa sortie. Je me suis dit qu'enfin la Russie m'a adopté !