J'étais très surpris qu'on me propose de jouer un pianiste et j'ai pris cette offre comme une chance à saisir. Danièle était convaincue que je pouvais être ce pianiste, et je me suis réfugié derrière son désir. Comme plusieurs autres personnages du film, Lefort se trouve à un tournant de sa vie. Sa réussite extérieure ne correspond plus à son état d'esprit. Il est adulé certes mais profondément tourmenté. C'est un virtuose qui n'est pas content de son sort et vue de l'extérieur, on pourrait trouver son attitude capricieuse mais l'intérêt du film est de nous placer à ses côtés, et là, on commence à le comprendre. De mon point de vue, sa révolte est une sorte de sagesse. Il perçoit la vanité de sa condition, ne supporte plus la course au succès programmée par sa femme et il a le sentiment que sa musique n'atteint pas vraiment son but et il a une réaction d'autodéfense en quelque sorte...
C'est un écorché, comme François-René Duchâble, avec qui j'ai préparé le rôle en travaillant le piano et qui m'a coaché pendant tout le film. Cette situation de crise, quelque part, c'est sa vie. Il a même, je crois, jeté un piano depuis un hélicoptère dans le lac d'Annecy pour symboliser l'arrêt de sa carrière dans sa forme traditionnelle... Maintenant il joue en jean, en chemise rouge... Il ne met plus de smoking et va jouer dans les prisons, les hospices. Tout ce qui est dans le scénario, il l'a fait. L'insatisfaction est un sentiment fréquent chez les artistes. Elle peut se transformer en frustration, en autodestruction... ou les pousser à se remettre en question. Ça peut paraître incompréhensible pour le public mais c'est intellectuellement et psychologiquement parfaitement fondé... Dans le personnage de Jean-François Lefort, il y a surtout un type qui souffre, et ça, malheureusement, c'est universel.
Pour jouer au piano 14 mesures (2 lignes) du concerto No 5 de Beethoven, j'ai bossé humblement pendant un mois, mais, il y a au moins quelques plans dans le film où c'est bien moi qui joue et j'en suis très fier. Un des plaisirs de ce métier est de se confronter à des univers que l'on connaît peu ou mal : ici, je devais m'initier à la musique classique, jouer devant du vrai public, dirigé par un vrai chef d'orchestre et le tout avenue Montaigne...!!! Il fallait que Danièle ait vraiment confiance !!! Sa force, c'est de très bien connaître cet univers et de faire ressentir à travers son script une émotion qui dépasse ce cadre apparemment austère et froid. De mon côté j'ai découvert avec ravissement des mélodies de Beethoven (L'Andante du deuxième mouvement du concerto de l'Empereur) et Liszt (La Consolation), mélodies vivantes et généreuses qui ont éclairé ma compréhension du personnage car en tant que profane, j'appréhendais, moi aussi, la musique classique. L'univers du classique est trop souvent une sorte de bastion culturel. À travers mon personnage, ce qui est dit, c'est justement que la musique, ou l'art en général, est à tout le monde, et qu'un artiste se doit de l'offrir à tous...