L'histoire que vous racontez dans "Française" est-elle autobiographique ?
Non, car j'ai toujours vécu en France. Mais le point de départ du scénario remonte à une expérience de mon enfance qui m'a énormément marquée. J'avais une petite copine Algérienne qui, du jour au lendemain, a disparu. Aux nombreuses questions que je posais, la seule réponse qui m'était faite était : "
Elle est retournée dans son pays ". Pour moi c'était l'incompréhension : elle était bonne élève, elle était née en France, elle ne m'avait jamais parlé de l'Algérie. Pour l'enfant que j'étais, c'était un paradoxe insoluble : comment peut-on avoir un pays qu'on ne connaît pas ?
Avant de faire du cinéma, vous avez été assistante sociale…
Pour mes parents, qui en France étaient ouvrier et femme au foyer, il était important que leurs enfants puissent accéder à un meilleur niveau de vie. Alors j'ai rapidement travaillé dans le social, pour ne pas faire d'études trop coûteuses et devenir autonome financièrement. La voie naturelle était institutrice, infirmière, ou éducatrice.
Plus tard, j'ai quitté le social non pas pour "faire du cinéma", mais pour fuir ce travail qui devenait très inconfortable : la société s'appauvrissait et la précarité gagnait du terrain. Je me sentais dans une impasse, l'insuffisance des moyens alloués faisait du travailleur social un garant des institutions davantage qu'un individu au service des populations en difficultés.
Mais ces années ont été essentielles dans mon parcours, par la richesse des expériences et des rencontres auxquelles elles m'ont confrontée. C'est à cette époque que j'ai rencontré un groupe féministe qui m'a soudain offert un système de pensées très nouveau. Elles étaient libres, drôles, audacieuses… Ce modèle-là était libérateur, si différent des figures de mon enfance : mères au foyer ou employées soumises à leur patron. Dans ce nouveau milieu j'ai rencontré des intellectuelles, des artistes et surtout une nouvelle disposition d'esprit : "
tendre vers son désir, ne plus être dans le devoir ".
Vos deux films ont pour thème central la dignité… Est-ce votre façon de tourner le dos à tous les clichés sur l'immigration ?
La dignité, le respect de soi-même et des autres sont des valeurs universelles, importantes pour tout être humain. Elles ne sont l'apanage ni des immigrés, ni des déplacés, ni des pauvres, ni d'aucune génération. Je laisse à d'autres les thématiques de la violence et de la drogue si complaisamment associées aux banlieues et qui font tant fantasmer la société.
A-t on naturellement tendance à idéaliser le pays qu'on a quitté ?
Je n'idéalise aucun pays car à bien y réfléchir, aucun n'est idéal. Ce dont il est question dans mes films est plutôt la problématique de l'exclusion qui renvoie au sentiment d'exil. Dans "
Salam", mon court-métrage, le personnage est écarté car il est trop vieux. Dans "Française", si les parents quittent la France, c'est parce qu'ils ne trouvent plus leur place et refusent la stigmatisation de leurs enfants comme d'éternels étrangers.
Sofia est victime d'un traumatisme d'enfance. Elle a été enlevée, arrachée par une séparation brutale et inexpliquée à son monde, ses amis, à l'univers qui était le sien depuis sa naissance. Le pays d'origine qui lui manque tant n'est pas la France, c'est son Enfance. "Française" est l'histoire d'une jeune fille en quête d'elle-même qui se réalise. L'enjeu pour elle est de comprendre que l'Enfance est un "pays", qui est une part d'elle-même, et qu'elle devra quitter pour se construire en tant qu'adulte. Sofia n'est ni française, ni marocaine, elle est les deux. Et cette double appartenance n'a pas de nom.
Si pour la plupart des gens l'identité est liée à un territoire, pour moi l'identité est celle que l'on se construit, elle est devant soi. Comme le dit Elias Sanbar, nos racines sont aussi devant nous…
Comment travaillez-vous avec vos comédiens ?
Une bonne partie du travail se décide au casting. La rencontre avec
Hafsia Herzi était une évidence tant sa présence face à la caméra était forte. De plus c'est une bosseuse, très à l'écoute, et très impliquée sur le tournage.
Généralement, je ne laisse pas de place à l'improvisation, même si parfois je tâtonne pour arriver à ce que je veux. Je reconnais que cela ne doit pas être toujours facile pour les comédiens, de plus je ne crois pas tellement aux répétitions. En revanche j'accorde plus d'importance aux échanges qu'on peut avoir autour du scénario.
"Française" est votre premier long-métrage. Passer du court au long, cela change tout ?
Artistiquement et financièrement c'est totalement différent. Mais dans les deux cas, faire un film est une chance… et une douleur.