Notes de Prod. : Française

Interview d' Hafsia Herzi

Comment s'est déroulé votre rencontre avec Souad El Bouhati ?

J'ai passé un casting au début de l'année 2006. Je venais d'arriver à Paris, c'était juste après avoir tourné La Graine Et Le Mulet, j'arrivais de Marseille. J'avais l'accent. Malgré cela, j'ai été dans le dernier choix, on était trois. J'ai longuement vu Souad, le courant passait bien, mais l'accent lui posait un gros problème, et ce n'est pas moi qu’elle a choisie. J'ai pris des cours dans un petit conservatoire de quartier, et, en travaillant beaucoup, j'ai perdu l'accent. Puis en janvier 2007, j'ai appris que le film avait été retardé, et que Souad voulait me revoir. Elle a découvert que je n'avais plus d'accent, et elle m'a choisie. Quelle chance que six mois se soient passés, et qu'elle se soit souvenue de moi ! Après tout ce temps, j'ai enfin pu lire le scénario.

Qu'avez-vous pensé de Sofia, à la lecture ?

Je me suis un peu reconnue en elle. Et Souad m'a laissé la créer à ma façon. Toute mon énergie, je l'ai transmise à mon personnage. A travers son itinéraire, je pouvais m'inspirer de ce moment de ma vie que je venais de vivre, l'arrivée à Paris, seule sans connaître personne, les cours de théâtre...
Sofia, pour moi, c'est une jeune adolescente qui veut être libre. Je crois que c'est cette liberté qu'elle cherche, elle veut avoir le choix, pouvoir décider de sa vie. Son passeport français, ses parents refusent de le lui donner, donc elle s'obsède là-dessus, obstinément, mais ce pour quoi elle se bat, au fond, c'est pour sa liberté. On l'a arrachée à son enfance, alors elle veut choisir où et comment passer sa vie d'adulte. Elle veut qu'on l'écoute, qu'on la comprenne.
Parfois j'ai eu peur qu'on la déteste, car elle est un peu exaspérante, un peu rebelle. Mais Souad m'a dit que c'était à moi de faire en sorte qu'on la trouve touchante, et maintenant que j'ai vu le film, je crois qu'elle l'est. C'est une ado dans un corps de petite femme, elle avance tout droit comme on va en guerre, elle trace, elle n'écoute personne. Ce qui nous émeut, c'est qu'elle a été traumatisée par la façon dont on l'a arrachée à son enfance, alors forcément, elle a fait du pays de cette enfance un paradis perdu.

Et quels rapports entretient-elle avec sa famille ?

Dans cette famille, personne ne l'écoute. Ils ont l'air de penser que c'est encore une de ses crises, que cela va lui passer. C'est un peu comme si elle leur faisait peur. Alors ses parents l'aiment, mais ne la comprennent pas. Son frère et sa grande sœur se rapprochent d'elle, mais n'oseraient jamais en parler avec leurs parents, ou prendre position.
Elle a un beau rapport avec son père. On s'aperçoit qu'ils se ressemblent, même si c'est lui qui refuse de lui donner son passeport, ce qui est la source de leur conflit. Elle est très garçon manqué, elle aime la nature et travailler dans les champs, elle aime la terre de ce pays. Mais elle est trop isolée. Entre ses parents qui n'essayent pas de la comprendre, son petit ami qui lui non plus ne tient pas compte de ses désirs, et va la demander en mariage alors qu'il sait que ce n'est pas la vie qu'elle veut, et la peur d'échouer à ses examens, elle craque…

Elle se rend malade toute seule, puis c'est dans la solitude qu'elle s'apaise…

Oui, elle va se reconstruire seule. Ses parents ont compris qu'il fallait la laisser tranquille. Et petit à petit, elle se remet à lire, à étudier, et elle va trouver le métier qui lui permettra de concilier les deux langues, françaises et marocaines, et donc, ses deux racines.

Comment s'est déroulé le tournage ?

Souad me faisait confiance, elle n'était pas directive. Elle est très intuitive, elle m'a bien devinée, et elle a cru en moi. Sur le plateau, elle me laissait proposer des choses, puis elle les corrigeait si elle voyait que je me trompais sur une intention, une émotion. Avec les autres acteurs, on formait vraiment une famille, d'ailleurs les habitants de la ferme étaient surpris qu'on n'ait pas réellement des liens de parenté. J'ai adoré cette ferme, cette terre, et ce pays.
Souad ne m'a pas demandé de voir certains films, ni de m'inspirer du travail de certaines actrices. Elle sentait que je pouvais comprendre et jouer ce que vit Sofia, sa révolte, sa colère. Il me suffisait d'imaginer comment j'aurais réagi si mes parents avaient refusé que je quitte Marseille pour m'installer à Paris… J'ai joué en puisant dans mes émotions, mes expériences.

C'était votre deuxième tournage. Qu'aviez-vous appris du premier ?

La Graine Et Le Mulet a été ma formation. J'ai appris jusqu'où je pouvais aller. J'ai appris à me concentrer, en dépit de tout ce qui peut se passer sur un tournage, en dépit du bruit, des crises, des tensions. Et sur le film de Souad, je me suis battue, j'ai travaillé, je me suis concentrée, pour être bien, pour être juste, pour être au service du film, et de l'équipe. Souad avait tous les soucis d'un premier film à gérer, donc il fallait que le premier rôle soit à la hauteur. C'était mon vrai premier rôle, c'était important pour moi, et cela me donnait une grande responsabilité.
Je crois à ce film et j'aime beaucoup Sofia. A la fin, elle est en paix avec elle-même, elle a muri, elle a réfléchi, elle est libre, elle a eu le choix, et elle peut enfin choisir. Elle avait juste besoin qu'on ne lui impose rien, qu'elle soit libre de décider. Ce n'était pas un caprice, mais un besoin de liberté. On lui avait volé son enfance, alors, elle s'est battue pour qu'elle décide elle-même de sa vie d'adulte…

Interview de Souad El Bouhati

L'histoire que vous racontez dans "Française" est-elle autobiographique ?

Non, car j'ai toujours vécu en France. Mais le point de départ du scénario remonte à une expérience de mon enfance qui m'a énormément marquée. J'avais une petite copine Algérienne qui, du jour au lendemain, a disparu. Aux nombreuses questions que je posais, la seule réponse qui m'était faite était : " Elle est retournée dans son pays ". Pour moi c'était l'incompréhension : elle était bonne élève, elle était née en France, elle ne m'avait jamais parlé de l'Algérie. Pour l'enfant que j'étais, c'était un paradoxe insoluble : comment peut-on avoir un pays qu'on ne connaît pas ?
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • Paris 14h : 709 entrées
  • 1er jour IDF : 3 249 entrées
  • 1ère semaine IDF : 21 565 entrées

  • 1ère semaine France : 38 233 entrées