Comment avez-vous abordé la musique du film ?
Avec humilité, parce que c’est la première fois que je compose une bande originale, qu’il s’agit de
Gainsbourg et que je devais m’imprégner de la poésie de Joann. Il ne voulait pas qu’on s’éloigne de Serge, tout en le réinventant. Il y a plus de soixante moments musicaux dans le film, ça me laissait de la marge. Je me suis réapproprié les chansons de
Gainsbourg et pour les musiques additionnelles, j’ai créé des compositions dans lesquelles j’ai injecté des éléments de l’univers musical de
Gainsbourg.
Comment vous êtes-vous libéré du poids de l’icône Gainsbourg ?
En faisant les choses à ma manière, en essayant de trouver une certaine universalité et, surtout, en me mettant au service du scénario de Joann. Nous sommes dans un conte et il ne fallait pas que je cherche à faire une bande originale pour les musiciens ou les fans de
Gainsbourg, mais une musique pour accompagner l’histoire. C’est un pari. Je sais que ça ne va pas plaire à tout le monde.
De quelles influences vous êtes-vous servi ?
Dans « Initials B. B. »,
Gainsbourg a utilisé le premier mouvement de « La Symphonie du Nouveau Monde » de Dvorák. Par conséquent, pour la scène de rupture entre
Gainsbourg et B.B., j’ai introduit le début de « La Symphonie du Nouveau Monde » avant de passer à « Initials B.B. ». C’est un petit clin d’oeil aux connaisseurs et ça correspondait à l’émotion de la scène.
Gainsbourg a beaucoup été influencé par des musiciens classiques comme Beethoven, Brahms ou Chopin. Il y a donc un prélude de Chopin dans le film, la troisième symphonie de Brahms dont
Gainsbourg s’est servi pour « Baby alone in Babylone » et un morceau de Beethoven qui a inspiré « Marilou ».
Quelles sont les chansons les plus fidèles aux originales ?
« Je t’aime… moi non plus ». On a utilisé la version de
Gainsbourg. Avec « Valse de Melody » c’est l’un des rares morceaux originaux du film. Mais j’ai enveloppé, renforcé le son avec des cordes, on est allé à Sofia, en Bulgarie, pour enregistrer un orchestre à cordes et on a rejoué à l’identique les accords de la chanson.
Pourquoi avoir choisi Dionysos, Emily Loizeau, Nosfell pour revisiter certaines chansons ?
Je voulais que certains morceaux aient une identité forte. Sur « Nazi Rock », je cherchais un groupe qui puisse faire du rock’n roll et susciter le malaise. C’était fait pour Dionysos. Pour « Love on the beat », j’avais besoin d’un beatbox humain, de bruitages, de cris, de miaulements, qui allaient encore plus loin dans la violence que ce qu’a fait Bambou.
Nosfell répondait à tous les critères. En ce qui concerne « Aux armes et cætara », j’ai demandé à K2R Riddim, qui est pour moi la meilleure section rythmique de reggae en France, et à Tyrone Downie, le clavier de Bob Marley, de m’accompagner pour donner la tonalité reggae au morceau sans mimer la version de
Gainsbourg. Pour « Qui est “in”, qui est “out” », j’ai fait appel à Emily Loizeau et Jeanne Cherhal. On voulait quelque chose de fou, de drôle, donner l’impression que ce sont des adolescentes qui braillent mais avec des voix de chanteuses confirmées. Les musiciens du groupe Zone libre sont intervenus sur « L’Hôtel particulier » parce qu’on voulait du rock pur et dur, une sonorité terrienne, rugueuse et sensible, afin d’accentuer la violence de la scène de la crise cardiaque. Et Gonzales a interprété les deux tiers des morceaux au piano de
Gainsbourg. Il a un toucher unique et il nous fallait une vraie patte pour ces parties musicales. Mais les mains qui jouent du piano à l’image sont les miennes.
Qu’attendiez-vous des acteurs ?
Qu’ils arrivent à chanter comme si c’était naturel pour eux. On ne voulait pas qu’ils chantent en play-back sur les disques originaux ni qu’ils soient doublés par un chanteur ou un imitateur. On avait envie de vérité et de naturel. Mais le point principal, c’était Éric Elmosnino. De la même manière qu’il devait s’approprier
Gainsbourg sans l’imiter, il fallait qu’il chante à la façon de
Gainsbourg sans le singer. Par bonheur Éric est un excellent chanteur, ce qu’il ignorait totalement avant de prendre des cours. Dès le premier essai, on a su qu’on était sauvé. On avait prévu un plan B au cas où il aurait été incapable de chanter, ce qui peut toujours arriver, mais ça n’aurait plus été le même film. On l’a fait travailler sur cinq chansons et au bout de trois semaines, on l’a écouté. Il n’était pas forcément très proche de
Gainsbourg, mais il provoquait une émotion incroyable, sa voix donnait le frisson.
Tous les autres comédiens,
Laetitia Casta,
Sara Forestier,
Anna Mouglalis,
Lucy Gordon,
Philippe Duquesne,
Yolande Moreau et le petit Kacey qui incarne
Gainsbourg jeune, ont réussi à trouver cette vérité qui fait qu’à l’écran on ne se pose pas de questions.
Comment vous êtes-vous adapté aux capacités vocales des comédiens ?
Très facilement, ils étaient tous doués. Pour
Philippe Duquesne, qui chante « Antoine le casseur », une chanson inédite de
Gainsbourg, j’ai dû baisser la tonalité de la ligne mélodique parce qu’il avait une voix un peu plus grave que prévu. Avec
Anna Mouglalis j’ai eu une petite frayeur, je craignais que le duo de « La Javanaise » ne soit trop bas pour elle, mais il s’est avéré qu’elle a une voix sublime dans les graves. Et Laetitia étant relativement proche de Bardot, je n’ai rien eu à faire. On a seulement répété en studio, parce que « Bonnie and Clyde » est entremêlée de dialogues, donc on a travaillé à la fois la comédie et la chanson pour que ça coule naturellement dans la scène.
Quelles sont les chansons interprétées directement sur le tournage ?
« Le Canari est sur le balcon », Lucy l’a chantée en direct sur le plateau. Elle avait une voix très douce, c’était un joli moment sur le tournage. Pour « Bonnie and Clyde », j’étais au piano, derrière le décor, Laetitia et Éric avaient une oreillette pour entendre la musique et je regardais ce qu’ils étaient en train de jouer sur un moniteur pour caler mes accords. Mais la plupart des chansons ont été enregistrées à l’avance, les conditions de tournage sont trop lourdes pour qu’on puisse faire du live en permanence. Il faudrait plusieurs jours par chanson pour arriver à un résultat parfait. Donc les chanteurs chantaient en play-back pendant le tournage, mais sur leur propre voix.