Notes de Prod. : Gamines

    en DVD le 20 Avril 2010

Eléonore Faucher et Sylvie Testud nous parlent de Gamines

Eléonore, comment avez-vous découvert Gamines, le roman de Sylvie Testud ?
Eléonore Faucher : J’ai vu Sylvie qui en parlait à la télévision et ça m’a donné envie de le lire. Je voulais faire un film sur l’enfance, en ayant plus une envie d’atmosphère, d’images, de réalisation, que d’histoire, d’écriture. Et puis je venais de passer trois ans à essayer de monter le financement d’un film sur un scénario original, auquel je tiens beaucoup, sans y être parvenue, et je ne me voyais pas repartir sur une idée originale. Donc j’ai lu le roman de Sylvie et, alors qu’on n’a pas eu du tout la même vie, ni la même enfance, j’y ai trouvé cette atmosphère que je cherchais, j’y ai reconnu des choses : on avait le même côté garçon manqué, une figure paternelle forte pour des raisons différentes, le besoin de nous confronter à nos fantasmes.
En particulier celui que tout enfant construit autour de ses parents et qui est malheureusement voué à s’effondrer, à l’adolescence, ou plus tard. La construction du fantasme en lui-même m’intéressait, de quelle façon on l’affronte et qu’est-ce qui se passe après ? Est-ce que le fantasme perdure ? Est-ce qu’il s’effondre ? Il y avait ces questionnements-là dans le livre de Sylvie. Et puis elle y parlait des rapports familiaux, de la filiation, des thèmes qui m’intéressent. J’ai tout de suite eu envie de l’adapter. Du coup je lui ai envoyé une lettre pour lui dire ce que j’avais ressenti en lisant Gamines.
Sylvie Testud : Je me souviens de la lettre, mais plus encore de notre rencontre. Quand le livre a été édité, trois hommes voulaient en acquérir les droits et je trouvais étrange que des hommes presque assez vieux pour jouer le rôle du père aient envie d’adapter un bouquin qui parle de trois petites filles et d’un père absent. Je n’avais pas tellement réagi à leur offre. Quand Eléonore s’est manifestée, j’étais contente que ce soit une femme, mais je ne sais pas pourquoi je m’attendais à quelqu’un de plus âgé. Quand je l’ai vue, je me suis dit : “Oh elle est comme moi, quoi !” On s’est tout de suite senties très proches. On a papoté, des rapports familiaux, de la façon dont on trouve sa place les uns par rapport aux autres, de la masculinité, de la féminité et de la place du père, qu’il soit absent ou présent…
Eléonore Faucher : Comment on est perçu par sa famille, comment on perçoit les autres et comment on réalise que les autres tiennent un rôle, en fonction de la place qui leur a été attribuée. Ça, ça me plait énormément. Le film joue beaucoup là dessus, sur la manière dont les gens se comportent quand ils sont en famille, quand ils ne sont pas en famille, quand il en manque un membre…
Sylvie Testud : La famille est un lieu où on s’apaise mais c’est aussi un lieu où on reprend un rôle qui vous a été imposé dès l’enfance. D’un gosse de 4 ans on dit déjà : “Lui c’est le petit conquérant” Ou : “Elle c’est le garçon manqué”.
Eléonore Faucher : Et ça reste figé toute la vie. Ce qui m’intéressait aussi, qui était déjà présent dans Brodeuses et qui est très présent dans Gamines, c’est la différence entre ce qu’on laisse paraître et ce qu’on ressent au fond, comment finalement on masque ou on travestit ce qu’on ressent pour répondre à l’attente des autres… ou par élégance…
Sylvie Testud : Oui… par politesse…
Eléonore Faucher : Dans notre société où il fait meilleur quand on se montre fort, jouisseur et combatif plutôt que souffrant, déprimé, ou ayant besoin d’aide…

À partir de là, comment vous êtes-vous appropriée le livre ?
Eléonore Faucher : J’ai posé des questions à Sylvie pour comprendre qui était qui, comment chacun fonctionnait par rapport aux autres, ce qui s’était passé, etc. Il y a une partie du roman que j’ai gardée et une autre qui n’avait pas sa place dans le Gamines. Ensuite j’ai sélectionné les moments les plus évocateurs pour présenter les gens, les relations entre eux. Le début du livre, par exemple, je l’ai complètement gardé, c’est après qu’il a fallu que je trie. Il y a des passages que j’aimais beaucoup, comme celui de l’église, que je n’ai pas pu mettre parce que dans la dramaturgie de Gamines c’était redondant avec d’autres scènes. Mais la structure du film s’est imposée d’elle-même, à partir du moment où l’axe principal était fixé : comment vit-elle l’absence de son père ? A partir de là, il ne s’agit plus exactement d’une question de choix, mais de ce qui s’impose pour rendre cette histoire sensible. Alors ça reste des choix, bien sûr, mais ça n’a rien à voir avec des lubies, des envies personnelles : il faut que la maison tienne debout, on ne peut pas jouer trop sur sa structure, par contre, on peut choisir la couleur des pierres, la présence d’une cheminée…
Sylvie Testud : Moi je n’aurais jamais pu faire de choix, j’aurais essayé de retourner à la vérité alors que la vérité n’est pas forcément intéressante.
Eléonore Faucher : C’est super, d’avoir réussi à écrire un roman autobiographique alors que les protagonistes sont encore en vie, d’avoir pris autant de recul, au point d’amener ce ton, très drôle… Ce n’est pas un témoignage fleuve sur ta vie, ton oeuvre. On sent qu’il y a une écriture dans ton livre, qu’il y a des événements qui ont été rapprochés parce que ça faisait sens. C’est loin d’être une évidence, c’est un travail. Ce travail existe aussi pour un film : c’est une grammaire, un vocabulaire qui n’ont rien à voir avec l’écrit. Le choix se fait à l’écriture du scénario mais aussi avec un découpage, une caméra, un objectif, une lumière, des comédiens, une musique...

Sylvie, êtes-vous intervenue dans le processus d’écriture ?
Sylvie Testud : Pas beaucoup. On s’est un peu consultées.
Eléonore Faucher : En fait, elle m’a donné tout le matériau et elle m’a laissée libre. Au départ, j’avais envie de lui faire lire toutes les trois lignes ce que j’écrivais pour savoir si ça lui plaisait, si je ne la trahissais pas. Mais elle m’a dit : “Allez vas-y”. Je me suis retrouvée face à mes responsabilités, à mes envies de dramaturgie et Gamines, le film s’est imposé.
Sylvie Testud : Il fallait qu’elle se l’approprie. Un livre ce n’est pas comme un scénario, c’est un produit fini, c’est presque une matière sèche pour un écrivain. Il fallait qu’Eléonore réinjecte de la vie, qu’elle réinjecte quelque chose dont moi je n’étais plus capable, qu’elle reconstruise une autre maison. C’est elle qui a écrit le scénario, c’est son film. Ce n’est pas ma vie qu’elle s’est appropriée puisque mon livre n’est pas une biographie, il n’y a presque rien de vrai dans ce que je raconte même si les membres de la famille qui l’ont lu m’ont dit : “Rien n’est vrai mais c’est exactement ça”. C’est moi mais ce n’est pas moi.

Est-ce que Sylvie s’est imposée d’emblée dans le rôle de Sybille ?
Eléonore Faucher : Oui.
Sylvie Testud : Je dois avouer que j’ai hésité, j’avais peur que le film Gamines revienne vers moi.
Eléonore Faucher : En fait ça n’est pas le cas, car la construction du film, son image, sa musique ne tirent pas du tout vers le réalisme. L’esthétique du film permet d’établir une distance : ça reste l’histoire d’un personnage, Sybille, plus que celle de Sylvie Testud.
Sylvie Testud : J’ai appréhendé ce film comme un autre au final, je ne suis pas arrivée sur le plateau en me disant : “Comment je vais me jouer moi ?”.

Eléonore, quel était votre parti pris de mise en scène ?
Eléonore Faucher : Il y a deux époques dans le film. Il y a le présent et le “plus ou moins” années 70. Je n’aime pas fixer des dates très précises parce que ce qui parle aux gens ce sont des souvenirs ou des impressions un peu floues. Il y avait donc deux traitements différents selon les époques, deux tons différents. Le point de vue de Sybille est capital dans le film, d’où la présence d’une voix off, dite selon les moments par la petite Sybille, ou par Sybille adulte. C’est ce qui amène la subjectivité du film, son point de vue : à aucun moment, je ne prétends établir une vérité sur ces gens, ou sur cette situation de famille éclatée. On est dans le regard de Sybille, et ce regard évolue entre ses dix ans et ses trente ans. Il y a toujours un décalage entre cette voix off, qui correspond à ce qu’elle ressent, et la scène telle que nous la voyons.
Avec des aller-retour entre ce qu’elle voyait petite et ce qu’elle en comprend aujourd’hui. Et il y a toute la fantasmagorie autour du père qui est encore traitée différemment, en jouant sur les flous, avec des optiques particulières. Ensuite, il y a des scènes importantes, des scènes de passage entre Sybille enfant et Sybille adulte, comme celle dans l’arbre en Italie où la petite Sybille va trouver son intériorité. Les autres, les Italiens sont là : elle arrive de France en voulant être plus forte qu’eux, mais une fois sur place, elle se rend compte que ça n’a pas de sens, qu’elle a son monde à elle et qu’elle n’a pas besoin de se référer toujours à eux.
Dans ces rares moments où elle se retrouve seule, elle n’essaie plus d’épater la galerie, elle ne se débat plus dans ses rapports familiaux, elle se construit elle-même, comme on la retrouvera plus tard, adulte. La musique y joue un rôle capital, c’est sa musique intérieure, qui fait le lien entre passé et présent.

Cette scène intimiste dans la nature est magnifique...
Eléonore Faucher : Elle s'inspire de mes souvenirs d'enfance, de mes vacances en Provence avec mes quatre frères et soeurs. Mais la différence, c'est que je ne m'isolais pas volontairement, au contraire. En fait j’étais la plus petite, alors quand ils partaient à l’aventure, ils me disaient “Va voir Maman, allez, va voir Maman…” comme les cousins de Sybille avec leur petite soeur, quand ils chantent sur le mur. Et je restais toute seule avec les papillons, alors que j’aurais préféré aller avec eux, un opinel en poche. Je devrais peut-être les remercier, de m’avoir obligée à me composer une musique intérieure…

Les scènes de réunions familiales, les repas, les fêtes sont très révélatrices de la solitude des uns, de la différence des autres, de leurs relations à tous…
Sylvie Testud : Je trouve assez beau ce qu’Eléonore a fait dans cette scène de table en plein air, où on voit tout le monde et où, d’un détail, elle caractérise chaque personne. Cette solitude au milieu des autres m’émeut terriblement, on est toujours seul au milieu des autres. C’est encore plus fort au coeur d’une famille. Dans mon livre, j’avais très peur de passer à côté des rapports entre la mère et son frère, ils ont des caractères radicalement opposés et pourtant ils entretiennent presque un rapport amoureux. Dans le film, je trouve que ça saute littéralement au visage, c’est très, très fort. Il y a quelque chose d’ultra romantique dans ce couple finalement.
Eléonore Faucher : J’avais à coeur de ne jamais enfermer un personnage dans l’étiquette qu’on lui colle.
Sylvie Testud : Je pense que le public s’identifiera facilement à cette famille, parce qu’on est tous bourrés de paradoxes. On peut se montrer très forts par moments et pas du tout à d’autres. Les personnages du film peuvent paraître glorieux à un moment et dix minutes après révéler leur double fond, c’est ça qui fait la force du film d’Eléonore.

L’autre force de Gamines, ce sont les acteurs. Les trois fillettes en particulier…
Eléonore Faucher : Pour le rôle de Sybille enfant, il fallait avant tout une ressemblance physique avec Sylvie. Heureusement qu’elle m’a montré des photos d’elle petite d’ailleurs car ça m’a libérée de la découvrir avec des joues et des cheveux longs, ça a ouvert le champ des possibles. Zoé a cette ressemblance, et elle avait déjà beaucoup tourné, avec talent, mais elle n’est pas si “garçon manqué” en réalité. Elle est très déterminée, mais pas batailleuse. Au casting, pendant les répétitions, il a fallu que je la pousse à jouer une petite fille un peu costaude. Elle y est allée. Je crois aussi qu’elle s’est imbibée de la personnalité de Sylvie quand elles ont enregistré les voix off toutes les deux en studio avant le tournage. C’est une véritable éponge, Zoé.
Sylvie Testud : Elle est très forte !
Eléonore Faucher : Les trois filles sont très fortes.
Sylvie Testud : La plus petite m’a impressionnée par les émotions qu’elle fait passer et la grande par sa subtilité.
Eléonore Faucher : Tu la sens extrêmement responsable, la grande, en même temps elle a une grâce incroyable, elle laisse transparaître toute la fragilité du personnage. Elles sont toutes les trois différentes, mais avant même que je décide de les réunir, elles étaient déjà complices. Au moment du casting, pendant une pause, je les ai vues collées toutes les trois, la petite sur les genoux de la grande, en train de tripoter les cheveux de Zoé, la moyenne. Comme si leurs corps étaient une même matière. Je me suis dit : “Bon… d’accord…”.
Mais dans le même temps, je me suis aussi dit qu’il fallait que je fasse attention à ce qu’elles ne déteignent pas l’une sur l’autre, car elles devaient rester différentes dans le film.

Amira Casar est formidable mais elle n’a pas vraiment l’âge de jouer la mère de Sylvie Testud. Pourquoi l’avoir choisie ?
Eléonore Faucher : Elle a l’âge d’être sa mère quand Sybille a 10 ans… Il me fallait une actrice qui puisse jouer la mère à deux époques différentes. Je n’avais pas envie de prendre une actrice de 30 ans et une autre de 55 ans, je préférais jouer sur le maquillage. Amira a foncé sur ce pari, c’est là qu’on voit qu’elle vient du théâtre, ça ne lui a pas fait peur une seconde, elle joue le vieillissement, et ça marche. En plus, elle est archi polyglotte, ce qui a aidé pour la scène en italien.
Sylvie Testud : Dans ces cas là tu prends l’actrice qui te plait…

Jean-pierre Martins incarne le frère idéal, à la fois fort et vulnérable. Comment s’est-il imposé ?
Eléonore Faucher : Ça, c’était une idée de Sylvie.
Sylvie Testud : Quand je l’ai croisé sur La Môme, où il jouait Marcel Cerdan, je me suis dit : “De toute façon, on le reverra parce qu’il a un truc”. Le jour où j’ai appris qu’Eléonore cherchait un acteur pour jouer le frère d’Amira, je lui ai parlé de Jean-Pierre. Tu as vu d’autres acteurs, à part lui ?
Eléonore Faucher : Oui, mais…
Sylvie Testud : …c’était Jean-Pierre.
Eléonore Faucher : Oui. Mine de rien quand tu écris un rôle avec l’image d’un acteur en tête, c’est difficile de la chasser. J’ai rencontré quelqu’un d’autre, auquel j’avais pensé, un peu par acquis de conscience, mais Jean-Pierre était déjà enraciné.

Que pensez-vous du film Gamines, Sylvie ?
Sylvie Testud : Je l’ai vu pas mixé et il m’a sciée. Ça me touche énormément que mon roman soit devenu un film. Quand on m’a proposé de le faire moi-même, j’ai refusé, je ne m’en sentais pas du tout capable, rien que l’idée me paniquait. J’étais ravie de ne pas avoir à faire ce travail.
Eléonore Faucher : Et moi j’étais ravie de le faire.
Sylvie Testud : Mais c’est bien pour ça qu’on ne fait pas le même métier, moi je n’aurais pas pu faire ce que tu as fait. Quand tu m’as dit : “Je laisse tomber l’église, je laisse tomber ceci et cela”, je m’en fichais à la limite, puisque j’avais tout eu au moment de l’écriture du livre. Tu as filmé ce que tu avais envie de filmer, et ça marche. Au bout d’un moment, j’ai oublié que c’était quelque chose que j’avais pu écrire avant, j’ai vu un film, j’étais complètement dedans, j’ai été émue, j’ai été touchée...
 

Box-office au 21 Janvier 2010

  • Paris 14h : 1 018 entrées
  • 1er jour IDF : 2 491 entrées
  • 1ère semaine IDF : 18 594 entrées
  • Cumul IDF : 29 248 entrées

  • 1ère semaine France : 39 147 entrées
  • Cumul France : 67 115 entrées